White God, quand les chiens prennent le pouvoir

Jacques-Henry Poucave | 2 décembre 2014 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Jacques-Henry Poucave | 2 décembre 2014 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Devant son affiche canine, ses photos de chiens envahissant les rues à la suite d'une petite fille et la mine incontestablement sympathique de son héros à quatre pattes, le spectateur inattentif pourrait prendre White God pour un film familial parmi tant d'autres. Il n'en est rien.

Si le lien qui unit l'homme à l'animal est évidemment au centre du film, nos cousins les bêtes ne sont pas ici un gadget à empathie ou un ressort grossier pour emporter l'adhésion du public. Les bêtes sont au cœur de l'œuvre, de son scénario comme de son sens. En cela, White God appartient à une catégorie de métrages très particuliers, ceux qui donnent le pouvoir aux animaux plutôt qu'aux humains.

Des milliers d'enfants se souviennent de L'Incroyable Voyage, qui symbolise parfaitement tout ce que le film de Kornél Mundruczó s'évertue à ne pas faire. Les héros y étaient deux chiens et un chat, doublés par des comédiens connus (le trio de héros des Visiteurs en France), dont la condition animale n'était jamais interrogée, puisque les humains y étaient donnés comme fondamentalement bons, leurs compagnons n'ayant d'autre but que de les retrouver. À l'image des Beethoven et de myriades d'autres productions familiales, les bêtes ne sont ici que des caricatures d'humains à fourrure.

LE MEILLEUR AMI DU CINÉMA ?

Chez Kornél Mundruczó, les chiens ne sont jamais humanisés. On ne leur prête pas nos sentiments, et réciproquement. C'est bien cette lueur naïve et grave, cette animalité qui interroge la caméra et que cette dernière traque sans relâche. Comme récemment avec L'Odyssée de Pi, l'homme ne peut ni dominer ni écraser cet Autre animal. Il est forcé pour survivre et retrouver la maîtrise de son environnement de cohabiter. De l'appréhender.

L'Ours de Jean-Jacques Annaud en parlait pas d'autre chose. Le réalisateur français luttait ainsi dans chaque plan pour faire co-exister sa volonté de cinéma, la composition de ses plans, avec la force indomptable de l'ourse dont il narrait l'histoire. Dès son ouverture, de loin la plus marquante du Festival de Cannes 2014, White God se soumet avec une infinie sincérité à ses héros canins.

Ce sont ainsi 250 chiens qui envahissent le décor, s'emparent d'un espace traditionnellement réservé aux humains, pensé par eux, d'où la nature et la sauvagerie sont ordinairement bannis. C'est là que réside une des grandes forces du film de Mundruczò : nous confronter directement au regard de la bête, nous mettre face à l'absurdité qui régit nos action et donc l'incompréhension, voire la colère qu'elles peuvent déclencher.

 

Les hommes qui choisissent de traquer les bâtards dans White God ne sont pas très différents des soldats qui transforment les chevaux en outils sacrifiables dans le Cheval de Guerre de Spielberg. Dans les deux films, c'est une suite d'actions en apparence rationnelles que les animaux déjouent, par l'absolue simplicité de leur comportement. On notera que si les deux réalisateurs ont des styles totalement différents, la prégnance du regard animal dans leur deux films en dit long sur leur fascination commune pour l'âme animale.

Comme Plague Dogs, superbe film d'animation oublié, où deux chiens s'évadent d'un laboratoire pour vivre un chemin de croix par la faute des hommes et de leurs préjugés délirants, White Dog nous oblige à confronter nos choix de société et à appréhender leurs conséquences. Et quand ces héros à poils drus montrent les dents, ils n'en deviennent pas pour autant des menaces, mais renforcent encore leur statut de victime d'une humanité enivrée par son propre pouvoir.

 

FILM DE BÂTARDS ?

Si le film de Kornél Mundruczó fait indiscutablement écho à de nombreuses œuvres mettant les animaux au premier plan, l'œuvre a aussi l'intelligence de s'inspirer discrètement de métrages moins théoriques ou élaborés. Car s'ils sont victimes, les chiens sont également rebelles et donc menaçants. On pense bien sûr aux mâchoires meurtrières de Cujo, ou de Max, le meilleur ami de l'homme, mais curieusement, cette vague horrifique à base de vilains clébard n'est pas ce qu'évoque le plus directement White dog.

Ainsi, ces bâtards rendus fous par l'inconséquence de l'homme et transformés par Kornél Mundruczó en véritables créatures mythologiques peuvent faire penser à la faune mutante de Prophecy. Non pas que le metteur en scène qui nous intéresse s'inspire directement du délire de John Frankenheimer et de son grizzly boulotteur d'ouvriers, mais la dimension mythologique de la bête, la symbolique qu'elle charrie y font possiblement écho.

Enfin, impossible de ne pas évoquer le film de Samuel Fuller auquel le titre du Kornél Mundruczó fait directement référence. Dressé pour tuer (White Dog) et son héros de chien, entraîné à attaquer les noirs au lendemain de l'appartheid partage plus que quelques syllabes avec la fable animale qui sera sur les écran le 3 décembre prochain. Sa rigueur morale, son refus de juger l'animal, pour mieux mettre en lumière les responsables de ses tropismes et déviance portent également White God.

Voilà sans doute l'une des plus immenses qualités du film de Mundruczò, s'imposer sans même le chercher comme une référence difficilement dépassable, un marqueur instantané et une synthèse de ce que le Septième Art a à nous dire sur notre rapport aux animaux, à l'Autre. Embrassant simultanément le conte philosophique, le cinéma de genre et une certaine forme de pureté émotionnelle, White God impressionne durablement la rétine.

Tout savoir sur White God

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