Taxi Brooklyn : ratage ou accident industriel ?

Simon Riaux | 15 avril 2014
Simon Riaux | 15 avril 2014

Taxi Brooklyn était projeté hier en grande pompe sur TF1. Prime time, battage médiatique disproportionné, diffusion prochaine sur NBC, la série « la plus chère jamais produite en France » avait de quoi retenir notre attention. Et c'est ce qu'elle a fait, pendant une bonne quarantaine de secondes, suivies par une violente nausée. Il est de coutume de dire que la France regorge d'idées à défaut d'argent, mais il semble bien que ce soit l'inverse.

Préciser que Taxi Brooklyn est une adaptation de l'hexagonal Taxi, qu'il est réalisé par Olivier Mégaton (aussi à l'aise avec une caméra qu'une poule avec un couteau) et coûte très cher ne permet pas pleinement de réaliser l'ampleur de l'échec diffusé hier soir. La série devrait rester comme un mélange inédit de cynisme, d'incompétence, de bêtise et de laideur. Une sorte de dosage délirant, appelé à faire date, qui caricature systématiquement ses modèles américains comme français, sans oublier de nous offrir une nouvelle plongée délirante dans les obsessions filmiques de son maître d'œuvre, Luc Besson.

Tous les personnages féminins sont, deviennent ou ont été des putes. Et quand ce n'est pas le cas, on se dépêche de leur offrir une séquence en boîte de nuit histoire qu'un second couteau leur refile une petite dose de GHB. Les hommes pensent avec leur phallus, ou l'inverse. Les mères sont toutes de vieilles catins sur le retour, infréquentables mais so lovely. Les mâles doivent protéger ces dames, incapables de faire des choix. Ainsi notre héroïne se fait-elle régulièrement assommer-droguer-immobiliser, afin que son comparse masculin puisse prendre les commandes. On note la présence classique dans les productions Besson d'un trauma lié au père et d'un Œdipe bien corsé, une compétition malsaine avec maman, un ex mari-flirt-viol franchement louche au look de vieux mac défraîchi. Et des putes aussi. Plein. Partout. Tout le temps.

 

On plaint ainsi régulièrement l'hystérique Chyler Leigh, qui ne sait visiblement pas où donner de la tête entre ses répliques de « femme forte » et les rebondissements qui l'avilissent régulièrement. Jacky Ido se contente de jouer un double rôle aussi pathétique qu'embarrassant mi-french lover libidineux, mi-gros black tout droit sorti d'une production craspec des années 80. On assiste ainsi à une scène cosmique, lorsque pour faire parler un suspect, Jo le taxi se propose de se déguiser en guerrier africain. Et le fait. Olivier Mégaton et Luc Besson rendent sans doute là un vibrant hommage à Michel Leeb.

Techniquement, la série est largement aussi fumeuse. Montée par un aveugle, qui s'évertue à tuer dans l'œuf tout début de dramatisation (jamais un plan ne bénéficie d'une durée satisfaisante) la série est éclairée et étalonnée comme un de ces clips de vieux franchouillards expatriés outre-Atlantique, à coup de teintes saturées et de netteté triomphante. Puisque le bousin a parait-il coûté cher et qu'à en croire le pitch, il y sera question de conduite, on s'attend à tout le moins à en avoir pour son argent côté cascade. Mais là aussi, l'arnaque guette.

 

Poursuites montées en ellipses, rares inserts sur des pneus crissants, plans accélérés (la signature Megaton) et interminables champs contre-champs depuis l'habitacle, voici la recette spectaculaire de la série française la plus chère de tous les temps. Autant vous dire qu'à ce prix là, mieux vaut regarder l'intégrale d'Alerte Cobra en se gavant de choucroute. Plus sérieusement, on se demande dans quelle mesure il est possible que Taxi Brooklyn soit bien la série la plus chère de son temps. L'argent ne se voyant jamais à l'écran et l'écurie Besson régnant en maître dans le domaine des effets d'annonce, on a bien du mal à croire que les sommes annoncées ici et là (2 millions d'Euros par épisode...) soient exactes.

Avec une audience qui a assuré à TF1 la course en tête, mais se révèle une victoire sans gloire, les prochaines diffusions seront vitales et décideront du sort de la série, selon qu'elle engrange une nuée de nouveaux spectateurs, ou que le public se détourne d'elle. Avec 20% de part de marché et quelques 5 millions de téléspectateurs, TF1 remporte une modeste bataille mais n'a pas encore gagné la guerre. Vous savez ce qu'il vous reste à (ne pas) faire. 


EN BREF : la preuve que la télévision française ne manque pas de moyens, mais de cerveaux.

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