Anifest 2012 : premières impressions

Nicolas Thys | 29 avril 2012
Nicolas Thys | 29 avril 2012

Teplice, 90km de Prague. Un petit paradis sur Terre.

Jeudi la 11ème édition d'Anifest a officiellement débuté.


Qu'est ce qu'Anifest ? Pour ceux qui n'ont pas suivi, c'est un festival international de films d'animation, moins connu qu'Annecy mais tout aussi passionnant et où l'on peut faire de très agréables rencontres. Michel Ocelot, par exemple, simple, disponible et à l'écoute, déjà vu la veille lors d'une masterclass pragoise autour de la question de la création d'histoires et qu'on entend ici s'enthousiasmer pour La Main de Jiří Trnka lors de la petite mais très belle exposition consacrée au célèbre marionnettiste tchèque. On le retrouve par la suite devant une salle conquise pour une rencontre avec Giannalberto Bendazzi, important critique italien et auteur de cette somme qu'est Cartoons et que tout amateur de cinéma d'animation se doit se posséder.

 

 
Michel Ocelot (gauche) & Giannalberto Bendazzi (droite)

 

Enfin, la dernière rencontre sera l'occasion d'un déjeuner tardif en plein soleil. Ce qui revient au fil des conversations : ses inspirations, sa manière de travailler à partir d'idées puisées dans les contes populaires qu'il transforme et dont il ne garde que quelques idées, privilégiant une animation simple où l'innocence est l'un des maitres mots. Mais également, la manière dont il gère chacun de ses films de A à Z et le changement considérable que fût Kirikou dans sa carrière. Et s'il préfère l'animation traditionnelle, celle de la matière palpable, l'informatique restera sûrement au cœur de sa création, rappelant qu'il l'utilisait déjà dans la dernière séquence de La Légende du pauvre bossu en 1992. Toutefois, pour lui la 3D stéréoscopique est un simple gadget et Les Contes de la nuit s'en joue en proposant une 3D plate. Dernières nouvelles : un nouvel opus des histoires de l'enfant africain, composé de plusieurs contes, est prévu pour le mois de février et il travaille en ce moment sur un projet autour du Paris du début du 20eme siècle dans lequel on retrouverait certaines des figures majeures de l'époque comme Marie Curie ou Louise Michel...


Mais Anifest c'est aussi l'un des trop rares endroits où il est possible, à 1h30 du matin, de sortir de la projection d'un film estonien dans lequel deux super agents du FBI, postés dans ledit pays en ruine uniquement constitué de sex-shops et d'un parc d'attraction où des japonais déguisés en ours polaires dévorent des ricains acheteurs de carottes à 10000$, combattent des nains de jardins nazis producteurs de saucisses, des bonhommes de neige et des écolos, le tout en bombardant la Lituanie à tout bout de champ. Film où l'on découvre aussi que Jacques Chirac est en fait un terroriste qui vise à faire entrer en aux Etats-Unis du roquefort pour asphyxier une population d'obèses... Avec en guest star V. Poutine, T. Blair et le pouce d'A. Lincoln.

 

 

Pour ceux qui auraient envie de prouver qu'ils peuvent survivre à tout, la chose en question, une série de plusieurs courts-métrages réunis en un long et sorti (mais pas chez nous) en 2005, s'appelle Frank and Wendy. Ecrit par Pritt Pärn, l'un des plus importants animateurs actuels, multi-récompensé, et réalisé par trois autres grands noms de l'animation contemporaine estonienne, l'une des plus inventives Europe (si si !) : Pritt Tender, Ülo Pikkov et Kaspar Jancis, ce bordel animé est d'une redoutable efficacité bien qu'un peu long... Avec un graphique et une animation aussi détraqué que son scénario, il figure parmi la liste des films voués à devenir cultes...


Mais ce séjour à  Teplice, c'est aussi l'occasion de voir des expositions. La première autour du film Aloïs Nebel, sorti il y a quelques semaines sur les écrans français. Rapide mais intéressante, cette expo documentaire, inspirée par le film revient d'abord sur le roman graphique d'origine signé Jaroslav Rudis et Jaromír Svejdík et paru en 2003 avant de s'orienter sur la vie telle que l'a connue Aloïs Nebel, faisant s'exprimer le personnage fictif, mais inspiré d'une certaine réalité, sur des photos d'époque.

 

 

Cependant l'événement majeur de ces premiers jours reste cette promenade magique parmi les marionnettes des films de Jiri Trnka, l'un des animateurs et illustrateurs les plus importants de son époque, à l'occasion du 100eme anniversaire de sa naissance. Dans un pays où la marionnette est une religion, ces rencontres avec le Prince Bajaja, le soldat Chveik ou la grand mère cybernétique, trois de ses personnages les plus célèbres, n'en sont que plus émouvantes ; surtout quand on sait la difficulté de réunir ces petits êtres de bois, propriété de l'état et de la famille, en un même lieu. Le tout est agréablement accompagné de divers documents comme des découpages techniques ou des partitions ainsi que de photographies de plateau, photogrammes ou photos personnelles de Trnka. Et on ne peut que rester ébahi devant la délicatesse avec laquelle cette homme à la carrure impressionnante manipule ces fragiles poupées de bois qu'il a lui même assemblé. Décédé trop tôt de complication cardiaque, Trnka a été une influence majeure pour de nombreux autres cinéastes comme Bretislav Pojar qui travailla longtemps à ses côtés ou Kawamoto Kihachirô. A quand une édition DVD digne de ce nom ?

 

 
 

 


Mais, tout festival a surtout ses sélections officielles. Dans la catégorie des courts et longs métrages, le jury est composé de la productrice Sulafa Hijazi et des animateurs Igor Kovalyov, Pedro Sarrazina, Will Vinton et Michal Žabka. Après avoir vu trois des cinq programmes de courts-métrages en compétition, on peut difficilement nier que certains films se démarquent nettement du lot même si l'ensemble est très bon. Parmi les films attendus, Summer Bummer de Bill Plympton est aussi court que cynique et le trait au crayon de l'auteur est toujours aussi présent, avec ses mêmes couleurs et un humour mordant (c'est le cas de le dire). Le suisse Georges Schwizgebel revient après 4 ans d'absence avec une somptueuse Romance en peinture sur verre au mouvement rapide et impeccable, rythmée par un scherzo de Rachmaninov et composée de couleurs qui ajoutent à sa musicalité et font penser à certains albums de Lorenzo Mattotti. La fluidité des métamorphoses et des ellipses fait pénétrer le spectateur en un rêve étrange et beau...

 

 

Les deux films nominés à l'Oscar du court-métrage d'animation 2012 sont également à la hauteur. Dimanche de Patrick Doyon, dont la simplicité du mouvement adhère parfaitement à l'innocence du récit, s'amuse du quotidien d'un enfant qui passe ses dimanches en famille à la campagne avec ses rêves, sa folie et son envie d'évasion. Les idées sont nombreuses et on retrouve l'esprit de certaines des meilleures comédies animées produites par l'ONF. On avait quitté Wendy Tilby et Amanda Forbis il y a 14 ans maintenant avec le sublime When the day breaks, palmé et déjà nommé à l'oscar. Wild Life, aussi noir dans son propos que coloré à l'écran est à la hauteur de l'attente. Les deux animatrices nous proposent la vie d'un gentleman anglais venu vivre une vie de cowboy aux Etats-Unis en 1909 alors que tout dans son éducation distinguée s'y oppose. Le film prend des allures d'enquêtes documentaires comiques, agrémenté de citations poétique. L'animation faites dessins sur papier est une réussite et apporte une certaine poésie et une nostalgie au comique de certaines situations.


On reste en revanche sur un sentiment mitigé après avoir vu Plume, l'un des deux derniers films en date de Barry Purves, grand maitre britannique de la marionnette et président d'honneur d'Anifest cette année. Si la première partie de ce film où un homme ailé est attaqué par de sombres créatures dans un monde de ténèbres après avoir perdu ses plumes, est tout simplement parfaite avec une épure du décor qui permet de se concentrer sur le mouvement et les corps, la fin en images de synthèse est des plus décevantes. On perd la matérialité de la marionnette, le mouvement change du tout au tout, privilégiant la caméra au corps, lui-même devenu élastique. En outre, tout dans l'image devient lisse et plat alors que le personnage disparaît dans la profondeur de l'écran quand on percevait une profondeur dans l'obscurité totale du début. Du côté des déceptions la principale vient toutefois de The monster of Nix de Rosto, un film en images de synthèse d'une extrême laideur sur un scénario intéressant mais trop peu creusé alors que le métrage atteint presque la demi-heure...

 

 

Parmi les réussites, citons notamment The Last bus, une œuvre surréaliste et inquiétante des slovaques Matin Snopek et Ivana Laučíková. Réalisé en pixillation avec des personnages à têtes d'animaux perdus en bus dans une forêt, le film met en avant les comportements humains les plus vils. L'ensemble est aussi déroutant et dérangeant que poétique. On retiendra aussi le très étrange Chasing de Chao Wu, avec ses créatures bizarres surréalistes, son univers froid, fade et cyclique, son fou dirigeant un univers qui n'est qu'une vaste métaphore de la condition humaine. Le film fait penser au remix d'un Petit Chaperon rouge chinois par Roland Topor.


Ensuite trois coups de cœur pour Agnieska d'Izabela Bartosik-Burkhard, About killing the pig de Simone Massi et Out on a limb de Falk Schuster. Le premier, réalisé en peinture sur verre, parle du traumatisme d'une petite fille qui perd sa mère et ne peut que répéter encore et encore les mêmes erreurs : la technique utilisée convient parfaitement à la nature du récit et les teintes jaune-orangées au crayon ou à la peinture donnent lieu à de très belles explosions plastiques quasiment expérimentales. Le second, sombre et macabre, tout en noir et blanc avec quelques teintes rouges, parle de la mort d'un cochon et de ce qu'il perçoit du monde entre le moment où on le conduit à l'abattoir : une expérience fragmentaire et troublante d'une grande beauté vue depuis l'œil de l'animal. Le dernier est peut-être le plus naïf de tous, sur un oiseau qui refuse de quitter son nid alors que tous les autres partent. La forme est originale et inscrit au cœur de l'image le mouvement de chaque volatile, feuilles ou petite chose qui bouge avec des feuilles de papiers qui se superposent : une manifestation intéressante de ce que peut faire l'image par image au moment du tout informatique.

 

 

La suite du festival avec d'autres courts, des longs (et notamment Letter to Momo de Hiroyuki Okiura), et des rencontres d'ici deux jours !

 

 

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