L'Etrange Festival 2011 : Jour 6

Aude Boutillon | 10 septembre 2011
Aude Boutillon | 10 septembre 2011

Il règne une certaine insouciance dans les couloirs du Forum des Images, aidée par la fatigue croissante des festivaliers comme des bénévoles, tout le monde s'emmêlant désormais les pinceaux dans les échanges de « Bonjour... euh, bonsoir » à l'entrée des salles. Il faut dire que les journées débutant à 17h ont quelque chose de perturbant, à fortiori lorsqu'on choisit un film hypnotique et envoûtant qui trouverait parfaitement sa place dans une séance de minuit. Patrick, lui, a été plus stratégique ; manifestement impatient de découvrir enfin Endhiran - Robot, the movie, c'est le cœur léger qu'il a chantonné à qui voulait l'entendre « C'était génial ! » à l'issue de la projection. Pour ma part, me voyant conférer l'opportunité de m'entretenir avec Ben Wheatley au sujet de son Kill List qui fait fortement parler de lui depuis sa première séance, il me faut renoncer à la possibilité d'assister à l'unique projection de Revenge : A Love Story, nouveau méfait de la compagnie responsable de Dream Home l'an dernier. Qu'à cela ne tienne, la journée se clôturera donc par un Kill List remportant sans encombre le prix du film le plus déroutant de ce très Etrange Festival 2011.

 

PISCINE SANS EAU

Après une rétrospective, il y a plusieurs années, consacrée à l'insaisissable Koji Wakamatsu (qui avait d'ailleurs honoré les spectateurs du forum des Images de sa présence), l'Étrange Festival remet le couvert en proposant cette fois le trop rare Piscine sans eau. Il est ici question d'un violeur à des lieues du psychopathe qu'on nous présente habituellement, puisque l'homme en question s'introduit chez ses victimes durant la nuit, avant de leur faire l'amour avec autant de douceur que de considération, puisqu'il ne repart jamais sans leur avoir au préalable concocté un petit déjeuner du meilleur effet. Lent, onirique, déstabilisant, infiniment érotique et charnel, le film de Wakamatsu (qu'on a sans nul doute accusé à sa sortie de légitimer -voire de promouvoir- le viol) ménage son ambiance sonore, entre synthé tellement représentatif des années 80 dans lesquelles il s'inscrit, et scènes de viol dépouillées de toute musique (on pouvait alors pleinement profiter des déglutitions difficiles d'un public dont la tension sexuelle était réellement palpable). Radicalement imbriqué dans la culture japonaise, Piscine sans eau en sonde les rapports de pouvoir et de domination, incarné par un homme effacé qui laisse libre court à ses fantasmes lorsque les témoins se sont évanouis. Le décalage entre le thème  abordé et la poésie surréaliste avec laquelle sont filmés ces corps féminins dénudés abandonnés à un plaisir qu'ils n'ont pas choisi n'en est que plus fascinant.

 


 

 

ENDHIRAN

La première chose que l'on peut dire après la projection sur grand écran des 2h55 de Endhiran, c'est le sentiment d'avoir assisté avec bonheur à un happening festif et jubilatoire qui réussit à condenser et à transformer un pan de la SF que l'on pensait être seul apanage de Hollywood, le film de robot. S'inspirant ouvertement d'œuvres comme Short Circuit, I Robot, Robocop et bien sûr la saga Terminator, cette superproduction non pas de Bollywood mais de Kollywood (en langue tamil) s'est avéré être à la fois le plus gros budget à l'heure actuelle du cinéma indien et le plus gros succès en Asie pour l'année 2010. Tout dévoué au charisme de son acteur-producteur emblématique, Super Star Rajinikanth (qui n'a pas encore vu Muthu ne peut pas comprendre pourquoi il mérite tant son superlatif !), Endhiran brasse tout un pan de la culture populaire mais sans sarcasme aucun, juste une pointe d'ironie bienvenue de temps à autre, tout en faisant sienne la logique asimovienne y ajoutant une pointe de métaphysique hindouiste qui donne ce fumet si exotique à ce "Terminator Masala" ! Si au niveau SFX visuels, l'indulgence est parfois de mise, on est néanmoins ravi de la qualité des animatroniques et  surtout de l‘inventivité  de la  mise en scène des scènes d'action, avec un sens du délire explosif qui renvoie aisément Michael Bay et Jon Favreau à leurs chères études. Qui plus est, la présence d'Aishwarya Ray permet de garantir l'indispensable touche féminine toute en rondeurs et en regard de braise gris-vert du meilleur effet, mise en valeur dans les indispensables intermèdes musicaux qui sont parfois hors sujet mais qui garantissent un dépaysement  total, entre ballet chamarré en haut du Machu Pichu et chorégraphie robotique à la Daft Punk ! Mais elle est souvent reléguée au rang de potiche casse-pied, mais que peut-elle contre l'imparable bulldozer qu'est Rajinikanth qui, dans le double rôle du savant Vaseegaran et de sa création cybernétique Chitti, assure une performance des plus savoureuses qui est un des nombreux aspects positifs d'un film au multiples facettes. Grand spectacle loin d'être décérébré, Endhiran est la preuve de la vitalité d'un cinéma qui réussit malgré toutes ses outrances et ses particularismes à conserver l'essentiel de son art, à savoir cette capacité d'émerveillement.

 

 

 

KILL LIST

Le second film du britannique Ben Wheatley ne se raconte pas. Inattendu, désarçonnant,  Kill List se vit, se ressent, s'expérimente, et, son intérêt majeur résidant justement dans l'avènement d'un retournement de situation aussi imprévisible que fou, il serait tout simplement insensé d'en révéler le contenu. Un public sonné (il fallait entendre le silence abasourdi accompagnant le générique de fin pour le croire) s'est d'ailleurs trouvé bien embarrassé lorsque les « alors, alors ? » fusaient de part et d'autre des couloirs du Forum. Car, pour ne pas en dévoiler davantage, Kill List est un « three-in-one movie », basculant allègrement d'un genre cinématographique à un autre. Si l'entreprise paraît relativement anarchique de prime abord, la construction du film est en réalité très cohérente, s'appuyant sur des scènes-pivots ayant su marquer leur audience en évitant tout sensationnalisme. Jouant des fausses-pistes, disséminant ça et là des indices intriguants, Ben Wheatley sonde les peurs communes comme les cauchemars de son enfance, dans un film improbable et délicat à appréhender. Dans un climax final aussi déroutant qu'éprouvant, car terriblement tendu, le réalisateur démontre en un claquement de doigts sa maîtrise d'un genre cinématographique qui l'a profondément inspiré, nous amenant presque à regretter que cette dernière partie ne fasse pas l'objet d'un film complet.

 


 

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