FIF de Saint-Jean-De-Luz : Freedom - critique qui sent le poisson

Christophe Foltzer | 11 octobre 2019
Christophe Foltzer | 11 octobre 2019

Soyons honnêtes, malgré les grands discours et les meilleures intentions, l'Humanité n'est pas l'espèce la plus progressiste actuellement. On serait même tentés d'affirmer l'inverse, en fait. Un douloureux constat que Freedom vient nous rappeler...

Si le cinéma est là pour nous divertir, en grande partie, il existe aussi et surtout pour se faire la voix de ceux qui ne peuvent pas, ou plus, parler. Pour nous permettre de raconter des histoires, des parcours de vie, des destinées que nous ne pourrons jamais toucher du doigt, bien installés dans notre fauteuil.

Tout autant que le cinéma nous rappelle les oubliés de l'Histoire, ceux qui souffrent en silence, dans leur coin, qui traversent l'enfer pour un avenir qu'ils espèrent meilleur. Avec son premier long-métrage, Freedom, le réalisateur australien Rodd Rathjen a décidé de leur donner la parole.

 

photo FreedomBienvenus à bord

 

BOAT PEOPLE

Basé sur des faits réels et méconnus par le grand public occidental, Freedom compile des récits affreux qu'il cristallise à travers l'histoire du jeune Chakra, jeune cambodgien de 14 ans (magnifiquement interprété par Sarm Heng), qui se sent exploité dans sa rizière et qui décide de tenter le tout pour le tout en passant clandestinement en Thaïlande, où il espère travailler quelques années en usine pour se faire un bon pactole avant de revenir. Il va découvrir l'esclavage, l'humiliation et la mort, puisqu'il se retrouve vendu à un capitaine de chalutier tyrannique qui n'a aucune intention de l'amener à bon port, tout comme il ne le considère pas vraiment comme un être humain.

Récit poignant et terrible, Freedom a la grande intelligence de ne jamais poser un regard moralisateur sur son sujet, d'accuser directement ce trafic humain, de dénoncer ce scandale humanitaire qui prive ses victimes de toute dignité. Non, Rodd Rathjen préfère rester à hauteur d'homme, d'adolescent en l'occurrence, et de nous plonger frontalement dans l'enfer de la vie à bord du bateau. Transformant cette aventure affreuse en véritable quête de survie, il en fait un parcours initiatique saisissant pour notre jeune héros qui devra chercher au plus profond de lui pour ne pas sombrer, quitte à laisser une partie de son humanité en chemin.

A la manière des grands récits symboliques, Freedom pose un regard juste et précis sur la condition inhumaine et ce qu'est prêt à faire un individu pour la supporter. Posant énormément de questions par le parcours de son héros, le film met en lumière notre servitude volontaire, notre respect des codes, notre acceptation de l'horreur au nom d'un quelconque espoir de plus en plus diffus et de moins en moins identifié. Lorsque l'horizon se rétrécit, que l'on est traité encore moins bien qu'un animal, mais que cela révèle chez nous une certaine force morbide, quels choix s'offrent à nous ?

 

photo FreedomImpossible de s'enfuir

 

SERVITUDE VOLONTAIRE ?

C'est dans le rapport entre son héros Chakra, son ami d'infortune Kea et le capitaine tétanisant que se joue le noeud du film. Tiraillé entre deux pôles, Chakra doit choisir qui il veut devenir et s'il est prêt à perdre son humanité au passage. Si le film n'évite pas quelques longueurs, il n'en demeure pas moins passionnant de bout en bout, tant il est maitrisé en premier lieu sur le plan formel.

Rodd Rathjen parvient en effet à créer un univers à partir de pas grand-chose, à faire se confronter la beauté naturelle de l'endroit (il compose de véritables cartes postales) et l'horreur de ce qui se passe en cales. Un travail admirable, enrichi par une mise en scène tenue et cohérente du début à la fin, qui ne détourne pas le regard dans ses moments les plus douloureux (et il y en a).

On ressort de Freedom avec une boule au ventre et cette impression très ambivalente d'avoir assisté à la naissance d'un réalisateur sur lequel il faudra compter, tout en ayant été esquinté par cette plongée dans l'horreur humaine. Questionnant constamment notre rapport à l'autorité (voir à ce titre la géographie du bateau, très bien maitrisée), tout autant que notre rapport à nous-mêmes (faut-il devenir un monstre soi-même pour survivre aux autres monstres ?), le film fascine, dérange, passionne, hypnotise et remet en question. Et c'est bien l'une des fonctions premières du cinéma.

 

photo FreedomBeau

 

S'il n'évite pas quelques écueils classiques des premiers films, Freedom est une belle réussite. Poignant, fort, tout autant que choquant et dur, il nous plonge en totale immersion durant une heure et demie. Servi par des comédiens charismatiques et une mise en scène au cordeau, il marque probablement la naissance d'un futur grand réalisateur. En tout cas, c'est ce que l'on se plait à croire.

 

photo Affiche Saint Jean de Luz

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