Cannes 2019 : Oleg, un coup de poing déchirant qui se détache à la Quinzaine des Réalisateurs

Simon Riaux | 21 mai 2019 - MAJ : 22/05/2019 19:03
Simon Riaux | 21 mai 2019 - MAJ : 22/05/2019 19:03

Juris Kursietis était présent à la Quinzaine des Réalisateurs pour y dévoiler Oleg, proposition lettone aussi modeste et brute que salvatrice et remuante. Cette chronique du quotidien d'un ouvrier aux prises avec l'exploitation humaine au coeur de Bruxelles méritait le détour.

 

CHAIR A CANON

Boucher de formation, Oleg est un travailleur détaché fraîchement débarqué à Bruxelles. Un incident survenu dans la chaîne de barbaque où il travaille va le précipiter dans une impasse et faire de lui le jouet d’un criminel local.

Sitôt achevée son introduction immaculée et métaphorique, le film de Juris Kursietis embrasse un hyper-réalisme cru, nous immergeant dans le quotidien machinique d’un travailleur à la chaîne déraciné, imbibé du sang figé des carcasses qu’il découpe et assommé par la lumière gazeuse des néons qui le scrutent.

 

photoOleg

 

Ce naturalisme qui tire volontiers sur le glauque évite néanmoins tout misérabilisme, grâce à une caméra éminemment fluide et mobile, toujours prête à capter les énergies changeantes de chaque séquence. Certes, elle souligne l’instabilité des situations qui se succèdent, mais ménage régulièrement des respirations au sein du récit, des bouffées d’humanité et d’espoir qui évitent l’exercice d’apnée misérabiliste.

Et c’est dans ce paradoxe que se niche la beauté d’Oleg. Chronique du désespoir autant que naissance d’une révolte, autopsie d’une union européenne dévouée à la prédation autant que réquisitoire vivifiant, le récit sait toujours nuancer et remettre en cause ses propres motifs. Et cela, jusque dans son final, particulièrement glaçant, où malgré l’espérance qui point et la porte de sortie offerte à Oleg, la dramaturgie place le spectateur devant un dilemme saisissant : se soumettre à l’ogre européen et accepter son entropie, ou la fuir.

 

photoOleg

 

DE LA VIANDE SUR L'E.U.

Au-delà de l’éprouvante et immersive plongée dans le quotidien d’un forçat de l’Espace Schengen, il est passionnant de voir combien Juris Kursietis maîtrise également la dimension théorique de son oeuvre. Loin d’en rester à un simple brûlot, il donne à voir comment le néo-libéralisme soumet, mais aussi comment il existe par la complicité de ceux qu’il écrase en premier. Dans le portrait qu’Oleg fait de ces corps fatigués, de ces prédateurs à la petite semaine, il offre une réflexion pertinente sur les mutations en cours au sein de l’Europe.

On regrettera en revanche que les intermèdes métaphoriques n’apportent pas grand-chose à l’intrigue et bégaient un peu formellement, notamment durant le dernier acte du film. Dernier acte qui souffre également de raccourcis scénaristiques parfois épais, lesquels entament la belle illusion de réalisme distillée jusqu’alors. Autant de problèmes qui n’abiment pas durablement le film, tant ils semblent plus témoigner de l’urgence dans laquelle il a été conçu que de profondes faiblesses.

résumé : Politique et direct, le drame de Juris Kursietis se joue habilement de l'apparente modestie de sa forme pour délivrer un coup de poing déchirant sur les conditions de vie des travailleurs détachés et l'attitude prédatrice de l'Europe. 7/10

 

Affiche officielle

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