Nos enfants : Interview avec Ivano de Matteo

Guillaume Meral | 17 décembre 2014
Guillaume Meral | 17 décembre 2014

Rencontre avec l'un des films les moins discutés de ces derniers mois et pourtant pas l'un des moins bons : Nos Enfants d'Ivano de Matteo. Œuvre radicale et dérangeante, nous confrontant à la violence sourde du quotidien, le métrage nous intéressait suffisamment pour que nous partions à la rencontre de son réalisateur.

 

Vous démarrez votre film avec une scène assez forte, puis vous semblez vouloir prendre du temps avant d’entrer dans le vif du sujet. Etait-ce pour rassurer le spectateur avant de le plonger dans une réalité très violente, et n’avez-vous pas pensé à un moment donné que c’était une façon risquée de procéder ?

Au départ, le but est de secouer, d’interpeller le spectateur, le pousser à choisir d’emblée : était-il côté du policier, était-il du côté de l’autre automobiliste ? Je voulais vraiment avoir deux armées dans le public, et donc interpeller l’idée de justice que chaque spectateur se faisait, puis petit-à-petit le rassurer à travers la présentation des deux familles. C’est le retour à une vie quotidienne, tout en laissant au public l’idée qu’il se fait de la première scène, pour ensuite lui montrer nos idées et nos convictions peuvent changer du tout au tout.

C’est marrant que vous parliez d’armée : dans le film vous prenez soin de délimiter les espaces dans lesquels évoluent chacun des groupes de personnages

C’est effectivement ce qu’on fait tous les jours, lorsque l’on regarde les informations : on prend des positions, on fait des commentaires, chose qui très facile à faire quand on est spectateur. Je réplique ce qui se produit dans la réalité, où l’on prend parti à chaque fois qu’il nous est donné la possibilité de le faire Après, je considère que la thématique centrale de mon film est l’incapacité à communiquer.

Vous filmez souvent les enfants à travers un jeu de surcadrages, comme s’il y avait une ligne de séparation intangible qui les écartait de leurs parents.

Effectivement, je vois mes films comme des œuvres qui peuvent-être lues de différents points de vus, comme s’il y avait des substrats successifs. Un autre substrat de film est celui qui s’occupe des nouvelles technologies, et de cette différence qu’il y a désormais entre nos vies et celle de nos enfants, qui fait que l’on vit pratiquement dans des univers différents, parallèles au leur. C’est comme s’il y avait eu un court-circuit entre les deux générations, ceux que j’appelle les natifs du numérique, et ceux qui ont grandi avant ce passage.

Ce thème vous permet d’inscrire votre récit dans un quotidien connu, qu’on a tous expérimenté : on a tous eu/ été des ados ingrats à un moment ou un autre…

Effectivement, le point de vue que je voulais adopter à travers ce film, c’est la solitude. Un film où tout le monde a raison, mais où finalement chacun est isolé dans son coin. Tout devient virtualisé d’une certaine façon : l’amour, les relations, le sexe, la communication, la non-communication… Tout passe à travers un état… Je ne suis pas en train de juger, de dire que c’est mal, mais il faut prendre acte de ces nouvelles façons de communiquer.

Le film opère presque à la façon d’un combat de boxe en préparation : il sépare soigneusement les espaces dans lesquels évoluent les protagonistes, avant de les rapprocher jusqu’à une confrontation que l’on devine violente…

Effectivement, ce problème les oblige à sortir du monde virtuel, le seul moyen pour eux d’affronter cette situation est de revenir sur le physique : s’écrire, parler, se taper dessus aussi…On ne peut plus en sortir, c’est un autre corps cyclique qui ramène à la réalité. C’est pour ça que quand il y a quelque chose d’important à communiquer, ce n’est plus avec un mail, un sms. Il y a bien un échange ou ils se rencontrent physiquement, et c’est là qu’il faut communiquer.

Est-ce qu’on ne pourrait pas voir le film comme une métaphore sur le cloisonnement des individus aujourd’hui, et ce qu’il advient lorsque ces barrières de leur effritement ?

C’est encore une autre couche de ce film, c’est la première qui ressort et que je trouve intéressante effectivement. C’est un peu de l’absurdité à l’excès : il faut qu’il y ait un contact physique, et le contact physique c’est le seul moyen que l’on a pour se retrouver. N’y étant plus habitué, à vivre toujours séparé, il faut quelque part en passer par là pour se le réapproprier.

La sortie de l’incommunicabilité passe donc nécessairement par la violence…

Pour recommencer la communication, il faut de la violence. Si je parle avec mon fils il est sur son Ipad, je suis juste à cette distance (il mime). Je lui dis je sors, je vais travailler il ne m’écoute pas, il est comme drogué. Le seul moyen pour reprendre contact, je dois le toucher (il m’agrippe vigoureusement le bras), c’est violent, ce type de contact (rires).

Cette question de l’incommunicabilité s’articule énormément à travers la scénographie, comme si vous travailliez ce thème au sein même de la représentation de l’espace.

Pour moi, effectivement, la scénographie est un acteur , comme le reste du casting, qui sert à raconter une histoire, doit expliquer avec les couleurs et les sons choisis le caractère du personnage qui habite dans tel ou tel lieu … Ca me fait plaisir, il y a eu effectivement cette attention à ces points différents du film….C’est aussi un jeu de lignes, par exemple avec ces lignes rouges dans une des pièces de l’appartement de l’avocat : la famille se recompose, mais la scénographie se casse

Ce carré rouge autour de l’encadrement de la porte ne se forme d’ailleurs complètement que lorsque sa fille est cadrée à travers lui…

C’est l’effet de perspective, qui permet d’enfermer la fille dans un schéma. Comme un Ipad (sourire).

On a une évolution des personnages intéressante, avec cet antagonisme entre les deux frères clairement défini, mais jamais caricatural. Au final, c’est celui qui paraissait le plus cynique qui fait preuve du plus d’intégrité morale. C’était pour vous une façon de casser le moule des apparences ?

L’individu est la seule chose qui ne soit pas carrée, pas quantifiable. L’incertitude inhérente à l’individu, c’est justement ce qui manque à ces nouvelles technologies dont je parlais : tout ce qui est prédéfini, qui ne peut pas sortir du schéma… L’homme lui, peut avoir des idées, des croyances, qui sont des fondations que l’on croit en béton mais qui s’avèrent être du sable, et c’est ça qui rend ce mouvement parfait , le fait justement d’être imparfait. Chose que les machines n’ont pas. Le fait de changer comme cela de situations, de codes, c’est quelque chose qui est très humain.

Il y a comme un air d’apocalypse imminent qui se dégage de votre film, avec cette violence contagieuse, qui se répand comme une trainée de poudre : un accident de voiture qui tourne mal, un meurtre de sang-froid…. Est-ce que vous voyez cet engrenage quelque chose d’inéluctable ?

Effectivement, c’était une réflexion qu’on se faisait au moment de l’écriture, on ne le voyait pas comme une trainée de poudre mais comme la nécessité de mettre des mines (rires), jusqu’à l’explosion finale. Vous avez lu le script ?

Non (rires).Ca veut dire que pour votre prochain film, vous comptez concrétiser cette idée de mines qui vont exploser dans tous les sens ?

Non non, il y aura la paix. Ca commencera avec une explosion, puis ça s’apaisera…

Ça risque de surprendre ceux qui ont vu vos précédents films de ne pas trouver de conclusion choc…

C’est une chose sur laquelle je suis en train de réfléchir… Si avant je partais de gens qui vont bien, confrontés à une explosion, je veux raconter ce qu’il advient aussi après l’explosion, et créer une espèce de retour, sur ce qui va bien etc… Le prochain ça pourrait être un film d’amour, sur un bien être initial qui explose à la fin.

Chassez le naturel, il revient au galop.

C’est un cycle, c’est comme l’amour, la mort, le monde, tout revient (rires).

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