Rencontre avec les acteurs de La Marche

Christophe Foltzer | 25 novembre 2013
Christophe Foltzer | 25 novembre 2013

En plus de notre interview avec Nabil Ben Yadir, le réalisateur de La Marche, nous avons eu l'occasion de discuter un petit moment avec deux des principaux acteurs du film, Tewfik Jallab et Nader Boussandel. Une conversation bien loin de la simple promo. Merci à eux.

 

Nader Boussandel et Tewfik Jallab entourant Hugo Sélignac et Nabil Ben Yadir.

 

Comment vous vous êtes retrouvés sur ce film ?

Nader Boussandel : En fait, ce film est arrivé via Nadia Lakhdar, qui était la première scénariste. Elle a écrit le scénario depuis à peu près 10 ans et a essayé de le monter tant bien que mal, mais elle n'a jamais réussi. On s'est rencontrés il y a 2-3 ans, elle m'a expliqué la genèse du film et dans un dernier espoir je lui ai demandé si elle ne voulait pas rencontrer Nabil Ben Yadir, avec qui j'avais déjà travaillé en Belgique. Ca a matché tout de suite. Pareil avec Hugo (Sélignac, le producteur) qui nous a rejoint de la même manière et qui a dit « Banco ».

 

Donc c'est toi qui est à l'origine du film...

NB : Disons que c'est tombé sur moi, quoi. Je suis tombé sur ce scénario et puis c'est un sujet tellement fort, tellement important, qu'il me parlait évidemment, je me sentais presque obligé de faire au moins quelque chose pour que ça se réalise. On a eu de la chance, tous les éléments réunis ont été exceptionnels. On va dire qu'on a aussi été poussé par le destin, je n'en sais rien, mais ça nous a beaucoup aidé.

 

Et toi, Tewfik ?

Tewfik Jallab : Moi, c'est le parcours le plus normal pour un acteur, de mon âge en tout cas, c'est une audition. Je ne vais pas mentir, ça a été un des moments les plus intenses, chez moi, après la lecture du scénario de me dire que si je passais à côté de ce film, je passais à côté de quelque chose d'immense, personnellement.

 

Quand on voit le film, on a l'impression que ce qui s'y passe dépasse le cadre du cinéma...

TJ : Ca dépasse le cadre du cinéma à partir du moment où l'on raconte un vrai fait historique français. C'est un évènement qui doit rentrer dans l'Histoire, qui est dans l'Histoire mais qui a été oublié pendant 30 ans. Le cinéma prend les rennes du sujet et décide de le raconter au plus grand nombre puisqu'il n'est pas enseigné à l'école, ni où que ce soit.

 

Pourquoi, selon vous, cet évènement a été oublié ? C'est volontaire ?

NB : Je pense que de toute façon dans les circonstances où cette marche a été faite, elle a été rattrapée après, on ne va pas se le cacher, pour des raisons politiques et électorales, de manière à récupérer un électorat qui n'existait pas selon moi. La Gauche venait d'arriver au pouvoir, il fallait donc qu'elle se solidifie dans un « non-racisme institutionnel » comme ils l'appelaient, de faire en sorte que ce n'était pas bien d'être raciste et du coup ça drainait certaines populations qui sont devenues après des militants du PS très actifs et très virulents avec cet étendard qui était la lutte contre le racisme. Après, dans les faits, ça ne s'est pas passé exactement comme ça puisque, comme on dit dans le film, aucun des marcheurs n'a intégré SOS Racisme, soit par choix, soit par dissension interne au sein des marcheurs.

TJ : J'imagine que le fait qu'aucun des marcheurs n'ait intégré SOS Racisme, c'était aussi un message fort pour leur dire « On n'est pas politiques ». SOS Racisme, c'est aussi l'invention du Parti Socialiste.

NB : Il y a tellement de choses qui ont fait que c'était un évènement où beaucoup de paramètres entraient en jeu. Moi, je n'en ai pas le souvenir concrètement, mais pourquoi ça n'a pas été entretenu dans la mémoire.... C'est vrai que c'est un mystère. Et je trouve ça un peu triste et un peu flippant. Nous, quand on est tombé sur le scénario, on a réappris cette histoire et c'est en ça que c'est devenu important pour nous de le faire et de le rappeler.

 

Y-a-t-il eu une participation active des vrais marcheurs ?

TJ : On les a rencontrés et on les a surtout consultés. On ne peut pas non plus se servir d'une histoire sans aller à l'origine et à la base en leur posant des questions. C'est un travail scénaristique, c'est aussi le travail de chaque acteur. Moi, j'ai rencontré Toumi Djaidja pendant pas mal de temps, pour m'imprégner du personnage, pour qu'il me raconte sa version de l'histoire et aussi pour rencontrer un homme qui, je crois, mérite autant d'honneur que Martin Luther King, que Gandhi... C'est le notre et il est complètement inconnu en France.

 

Nader, ton personnage est inspiré de quelqu'un en particulier ?

NB : En fait, mon personnage sort de la tête de Nabil et Nadia et il est inspiré de Rachid Taha. C'est moi qui aie composé ça autour de lui. Pourquoi ? Parce que c'est aussi un mec de Lyon qui était contemporain de cette époque-là et il correspondait aussi à un côté un peu... c'était une sorte de punk pour l'époque. Les choses étaient quand même bien ancrées culturellement : punk arabe qui avait ses santiags, c'était rigolo, mais il avait un vrai fond, une sensibilité, une vraie volonté d'intégrer cette société avec les éléments qu'il avait - sa musique, son look- et il y est arrivé.

 

Vous ne craignez pas que La Marche-le film soit victime de la même récupération que La Marche - l'évènement ?

TJ : C'est une bonne question. C'est fort possible, surtout que nous sommes dans les mêmes conditions dans le sens où la Gauche vient de reprendre le pouvoir, le Front National n'a jamais été aussi fort et on parle de cet évènement. Alors, effectivement, il peut y avoir une récupération. Pour nous, la récupération est impossible dans le sens où ce film existe, il va s'adresser à tout le monde. Vraiment. Le principe c'est que le plus grand nombre le voie, peu importe les opinions politiques. Si l'Etat peut aider, en reconnaissant aussi ses erreurs d'une certaine manière -c'est important de dire qu'on a oublié de le raconter, on a oublié certaines choses, on a fait des avancées parce qu'il ne faut pas non plus dire qu'il ne s'est rien passé depuis, c'est faux, il s'est passé énormément de choses après cette marche. Il y a eu énormément de choses qui ont été mises en place par le gouvernement de l'époque, mais il y a aussi énormément de fautes, d'oublis.- Si le gouvernement peut prendre aussi ses responsabilités à cet endroit là, tant mieux. C'est même beaucoup plus que fort que ce soit lui que... l'autre. En tout cas, c'est plus logique.

NB : Je pense que la meilleure des récupérations, ce serait celle du public, tout simplement. Après, chacun récupère ce qu'il a envie de récupérer et avance de manière individuelle. Je crois beaucoup en la révolution individuelle, avoir un état de pensée propre et le conjuguer avec les autres à travers les débats. Donc, si on en souhaite une, c'est celle du public.

 

Ce n'est pas paradoxal que ce soit un réalisateur belge qui fasse ce film ?

NB : J'ai trouvé que le choix était judicieux puisque la crainte dans un sujet comme celui-là c'est qu'il y ait un parti-pris qui se crée. Avec un réalisateur français d'origine arabe, il y aurait peut-être eu des complications. Lui, il était complètement détaché de ça, il avait vraiment un œil extérieur et c'est ce qui était important. Pareil pour Hugo Sélignac, qui est un Français avec une culture bien française, plus jeune et qui n'était même pas né au moment de la marche, c'était important d'avoir un détachement et un regard neuf, un regard d'aujourd'hui.

TJ : Pour ne pas se laisser envahir par trop d'émotion...

NB : La tentation est grande, forcément...

TJ : Pour ne pas enfoncer le clou et du coup rentrer dans le pathos, le larmoyant, la victimisation alors que dans le film, tout est bien dosé.

 

Et en tant qu'acteur d'origine arabe, vous trouvez que les choses ont changé positivement dans le milieu ?

TJ : Ah ouais, je ne vais pas mentir en disant qu'entre 1983 et aujourd'hui, ce n'est pas le même monde...

NB : Y a pas photo...

TJ : Il y a énormément de choses à faire encore, c'est sûr, notamment à la télévision. On parle des arabes, mais il ne faut pas oublier la communauté black qui est sous-représentée, la communauté asiatique je n'en parle même pas, la communauté indienne est inexistante. La France est l'un des pays les plus multiculturels au monde mais quand on allume la télé, malheureusement, on ne s'y retrouve pas. En tout cas, eux ne s'y retrouvent pas. Et les téléspectateurs aussi ne retrouvent pas forcément la France dans laquelle ils vivent tous les jours. Mais nous, notre communauté, on avance à grands pas et peut-être qu'un jour on rattrapera les Etats-Unis, et les blacks et les latinos qui sont représentés normalement, les asiatiques, qui ont leur part du gâteau dans le monde du cinéma.

 

Est-ce que vous avez envie de rajouter quelque chose ?

TJ : J'ai envie d'embrasser mon oncle, Kaïss. Il comprendra pourquoi. C'est un des mecs qui m'a parlé le premier de la marche.

 

 

Remercions encore une fois Blanche Duault, Nathalie Iund, l'équipe du film et le staff du festival pour leur disponibilité.

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