Juliette - Interview de Pierre Godeau et Astrid Bergès-Frisbey

Perrine Quennesson | 17 juillet 2013
Perrine Quennesson | 17 juillet 2013

Rendez-vous dans un bar près de Châtelet. D'extérieur, il s'agit de 3 personnes autour de 25 ans qui prennent un café. En réalité, Ecran Large a eu rendez-vous avec deux jeunes talents du cinéma français : la ravissante Astrid Bergès-Frisbey, dont la carrière commence sérieusement à prendre son envol, et le talentueux Pierre Godeau dont Juliette est le premier film. L'occasion de discuter ciné mais aussi génération et parcours. Interview très Y.

 

D'où est venue l'idée du film ?

Pierre Godeau : Vraiment je n'en ai aucune idée. C'est venu d'un personnage que j'avais en tête, Juliette et je voulais m'en approcher de plus près et savoir comment elle allait passer les étapes qui vont la conduire à devenir une jeune adulte parce que je remarquais autour de moi, les gens de mon âge, on est vraiment dans une période de latence qui s'est allongée entre la fin des études et la vie active. Trouver un travail c'est compliqué, partir de chez soi, c'est compliqué, prendre son autonomie, c'est difficile. Quand tout est précaire et instable et que la société nous pousse à consommer du bonheur immédiat, comment fait-on pour s'épanouir, comment s'accomplir comme adulte parce que ce n'est plus le même modèle ?

 

Juliette est un personnage féminin, vous n'êtes pas une fille Pierre donc est-ce que l'aide de Saskia de Rothschild était justement d'affiner cette partie féminine ?

PG : Oui Saskia est une fille. C'est un bon point pour elle. C'était un vrai premier regard féminin, c'est sûr mais je pense que Juliette est surtout le fruit de ma curiosité. C'est une tentative de faire un portrait, le plus juste possible d'une fille à cet âge-là. C'était chouette d'avoir une fille avec moi pour me dire que je n'étais pas complètement absurde parfois. Je me disais que je pouvais faire fausse route, que c'était n'importe quoi mais bon elle était là pour valider...ou pas.

 

Flaubert disait Mme Bovary, c'est moi, est-ce que Juliette, c'est un peu vous ?

PG : C'est une question qu'on m'a posée dernièrement et j'y repense souvent. Ça ne l'était pas du tout en écrivant mais finalement j'ai l'impression que je tends un peu vers elle ou qu'elle tend vers moi.

 

Comment s'est passée la rencontre avec Astrid ?

PG : Très bien. (Rires)

 

C'était un premier choix ?

PG : Oui ce fut un premier choix et une évidence. On a fait des essais, plus pour moi que pour elle finalement. On s'est choisi en quelque sorte. Mais c'était très bien.

Astrid Bergès-Frisbey : Il m'a contacté pour que je lise le scénario, que j'ai lu puis il y a eu la rencontre. En fait, moi j'étais hyper surprise parce que généralement, les hommes écrivent pour les hommes surtout pour un premier film. Et quand j'ai rencontré Pierre, je suis un peu tombée des nues car je me suis dit mais comment ce garçon peut décrire, de façon aussi fine et subtile, une jeune femme, à son âge. Puis d'un seul coup, je me suis dit qu'on était déjà dans le travail. Il fut question ensuite d'une deuxième version du scénario, et j'ai trouvé qu'il y avait un mieux. Et c'est génial de voir quelqu'un capable de se remettre en question. Enfin les essais m'ont convaincu. C'est amusant car il avait l'impression que je savais plus où je mettais les pieds que lui car il s'agissait de ses premiers essais.

PG : C'était ma toute première fois de direction, la première fois que je dirigeais une comédienne. Après les essais d'ailleurs, je suis allé prendre des cours de théâtre pour essayer de me rapprocher davantage du travail d'acteur. Mais toutes les démarches autour du film, à partir du jour où l'on s'est rencontré, on les a faites à deux. On a vraiment été immédiatement dans l'échange. J'avais besoin que le rôle m'échappe et que ça lui appartienne plus à elle qu'à moi. Il y a eu une étape d'écriture, là c'était une nouvelle étape et je ne suis toujours pas une fille (sourire) donc seule Astrid pouvait m'apporter ce truc en plus.

ABF : C'est vrai qu'il y a eu cette espèce d'évidence. A la fin de ces premiers essais, je suis sortie de là en me disant « Comment c'est possible ? A 25 ans, il a tout compris à la façon de diriger ses comédiens ». Ces essais ont confirmé, je pense, son envie de travailler avec moi et moi, ça m'a vraiment ancré dans cette volonté de travailler avec lui. Et à partir de ce moment-là, on n'a fait que partager, construire et se soutenir. 

PG : Ces essais furent vertigineux. C'était incroyable. Vraiment pour moi qui avais passé autant de temps dans ma tête avec ce personnage, je la connaissais par cœur Juliette, et elle, Astrid, elle avait tout pigé. Physiquement, elle collait. Elle avait ce petit air innocent sur son visage, qui correspondait bien à cette fille qui quitte l'enfance. Elle a même une maladresse aussi, dans sa gestuelle mais aussi dans sa silhouette dégingandée. Plus on apprenait à se connaître, plus je me disais, c'est incroyable le travail d'Astrid. Elle incarnait Juliette mais Juliette n'était pas Astrid. C'était un vrai travail d'actrice.

ABF : C'est toujours flatteur quand quelqu'un dit que vous avez su incarner un personnage qui finalement n'est pas vous. Après moi, ce qui m'intéressait beaucoup, c'est le fait que le film parle d'une génération.  A travers le personnage d'une fille de cette génération mais aussi à travers le regard d'une personne de cette génération qui est Pierre. Et ça, c'est assez rare. Voir un film sur des jeunes gens, réalisé par un jeune du même âge. Il y avait donc une volonté de chopper un pouls. Juliette ce n'est ni franchement Pierre, ni franchement moi, ni quelqu'un en particulier : c'est des bouts de...

PG : Je te coupe mais j'ai un exemple frappant qui m'ait revenu par rapport à Astrid. C'est qu'un jour, on avait fini de monter le film, c'était en décembre, j'étais un peu fatigué. Je suis parti en voyage un peu après et là-bas, je me suis dit qu'il y avait un truc de montage qu'on pouvait changer. Et pour le changer, il fallait modifier la voix-off, c'est dans un passage à l'hôpital. On avait fini de tourner fin juillet, et il fallait que là, en février, elle revienne. Il a suffi d'une prise, elle a su se replonger dedans immédiatement : et ce n'était plus la même personne.

 

Si Juliette est le symbole d'une génération, quel regard portez-vous sur celle-ci ? Est-ce que votre âge vous permet d'avoir assez de recul ou alors le fait d'être dedans vous donne-t-il davantage de justesse ?

PG : Je pense que l'écriture m'a donné un peu de recul. Je ne l'aurais pas écrit pareil dans 10 ans. Je l'ai écrit aussi parce que j'étais en proie à cette réalité-là. Je vivais au jour le jour ces problématiques-là.

ABF : Je pense qu'à partir du moment où l'on décide de travailler sur un sujet, quoiqu'il arrive, on prend de la distance. C'est comme si on faisait un arrêt sur image et qu'on posait la situation.

PG : Mais je vois ça plus comme une chance, qu'à mon âge, avec ce média-là, le cinéma - car en plus ce n'est pas facile à mon âge d'avoir cette opportunité, j'ai vraiment eu de la chance - de pouvoir parler de quelque chose de notre âge, à notre âge. Souvent on voit des films sur cette période qui sont faits par des gens plus âgés qui sont forcément un peu nostalgiques, ils mettent des choses personnelles mais qui ne sont plus vraiment d'actualité. Là, on essayait de se dire que c'était un vrai point fort.

 

Justement, à 25 ans, faire un film, oui, c'est une chance. Quel a été votre parcours ?

PG : J'ai toujours regardé beaucoup de films.

ABF : Pierre est l'un des plus grands cinéphiles que je connaisse. Tu vois combien de films par semaine ?

PG : Euh... beaucoup. Je savais que je voulais travailler dans le cinéma, ça c'était sûr. Je ne savais pas très bien comment. J'ai fait une école de commerce en Espagne, rien à voir donc, mais quand je suis rentré, j'ai vu des amis qui faisaient partie d'un collectif d'art contemporain. Ils avaient une salle et tous les mois, ils affichaient des œuvres : peintures, photos,... Enfin chacun s'exprimait. C'était hyper sympa. Je me suis dit que je voulais faire la même chose avec le cinéma. Comme je n'avais pas fait d'école, je voulais aussi me créer un réseau. On a donc créer un ciné-club tous les dimanches puis c'est devenu un collectif et j'ai ensuite créer ma boite de prod pour produire les courts-métrages des gens du collectif. C'était super car ça m'a fait rencontrer plein de gens de mon âge avec qui je partageais une passion commune. Puis il y a eu une sorte de glissement naturel où je me suis rendu compte que ce qui m'intéressait c'était de raconter des histoires et de les écrire aussi.  Alors j'ai fait des courts-métrages, puis des clips et on m'a rapidement dit que si je voulais réaliser des films,  il fallait que j'écrive car ça n'allait pas tomber du ciel. C'est là que Juliette est arrivé.

Mais qu'est-ce qu'elle a de particulier cette génération à laquelle vous deux appartenaient ?

PG : Je ne sais pas pour vous mais j'ai l'impression que c'est plus difficile. Avant, il y avait un vrai ascenseur social et aujourd'hui c'est dur de se dire qu'on pourra faire mieux que nos parents. Donc je pense qu'il y avait un moteur très fort dans les années précédentes et aujourd'hui, il est un peu cassé. Quand on fait des études, c'est dur de trouver du travail dans le domaine que l'on a étudié, qu'on nous propose des stages jusque tard, on maintient une forme de précarité.

ABF : C'est très étrange mais on est un peu la première génération à avoir eu aussi jeune accès à internet. 

PG : Il y avait une phrase dans le film qui a été supprimée mais qui était dans les dialogues d'une scène. On y parlait de Youtube ou je sais plus et c'est deux potes qui disent : « Ouais, tu passes ta vie sur internet » et l'autre lui répond « Oui, mais c'est ce qui nous est arrivé de mieux ».

ABF : Voilà mais il y a aussi un revers à la médaille. On est un peu la première génération qui a accès à tout, qui a devant elle une multitude de choix et au final, on se dit : « Quoi choisir ? ».  C'est une question qui se passe à cet âge-là mais qui peut se poser également à la sortie du bac vers 17/18 ans où on se dit : « Mais qu'est-ce qu'on va faire de notre vie ? ». On est dans une société où lorsqu'on a choisi une branche, on est censé s'y tenir sauf que le marché du travail ne correspond pas à ça. De plus, on entend constamment qu'il faut vivre le moment présent, faire ce qu'on a envie. Ces messages contradictoires font qu'on a quelques difficultés à se comporter comme un adulte, à faire des choix et à s'y tenir. Peu de gens en sont capables et qu'en plus ça marche pour eux. 

PG : En faisant, ma lettre d'intention pour le film, j'ai découvert que dans certains pays, il existait le BIB, le bonheur intérieur brut. Mais le calcule sur des instantanés, qui ressemblent à des pulsions de consommation. Par exemple : Je suis heureux car je voulais un Coca, je me suis payé un Coca. Comme le dit Astrid, on a du mal à se projeter sur le long terme. Les anciens modèles n'existent plus vraiment.

 

Juliette d'ailleurs est un vrai paradoxe à elle tout seule : à al fois incapable d'assumer ses responsabilités mais en refus total de l'autorité.

PG : Oui, complètement. Elle s'imagine 10 000 vies possibles, du coup, elle n'arrive pas à choisir la sienne. Oui, elle pourrait être avec Gaëtan, avec Oscar, avec Antoine ; elle pourrait être à Paris, à New-York...

ABF : C'est moins marqué dans le film mais à la base, elle faisait des études dans la finance. Et quand on la voit là, on a du mal à le croire. C'est vrai que parfois, on s'embarque dans des études qui ne nous plaisent pas vraiment. Mais à côté, elle a un vrai univers : c'est bien une période où on découvre qui on est. Elle ne choisit pas non plus la facilité : aller de l'avant, finir son livre, c'est tout de même une preuve de courage. Bien plus que de toucher à tout pour ne finalement rien faire de concret.

PG : C'est pour ça que je suis profondément amoureux de Juliette. Oui, je fais ma déclaration (rires). Elle est profondément honnête, elle ne sait sincèrement pas où elle en est. Si parfois elle se comporte mal, en vrai elle ne promet rien à personne, elle ne dit rien de plus que ce qu'elle fait réellement. C'est juste qu'elle est en proie à ses doutes, des doutes légitimes, de son âge. Elle cherche à savoir qui elle est et cela passe par ses questions, son comportement...

ABF : C'est drôle, l'autre jour je me faisais cette réflexion. Mais pour un ado, on dit qu'il fait sa crise d'ado, pour une personne de 30/40/50 ans, pareil, on parle d'une crise. Mais 25 ans, c'est particulier aussi. On marque le fameux « quart de siècle » et au final, il n'y a pas de mot pour ça. Ça ne correspond à rien. D'où la réaction de la sœur qui ne comprend pas. On s'est bien amusé, il est temps de travailler. Certes mais c'est aussi une transition.

PG : Il y a même un vide légal, un vide de statut. La sécurité sociale, par exemple, quand t'as fini tes études, t'as encore un an mais après, si tu n'as pas d'emploi, tu n'as pas vraiment de statut. Mais c'est là qu'on se dit qu'on a de la chance dans notre rencontre Astrid et moi, car on ne vient pas du tout du même endroit, on n'a pas le même parcours, on s'est beaucoup appris l'un l'autre. Mais c'est drôle de s'apercevoir qu'on a le même ressenti. C'était très inspirant. Ça explique aussi cette nécessité de faire le film, cette urgence.

ABF : Et avec des moyens de jeunes. Car on ne se rend pas compte mais le budget du film, c'est tout petit. Et il y a eu un vrai travail d'équipe. Et ce qui était beau, c'est qu'il s'agissait d'un premier long pour beaucoup de gens. Pour quelques acteurs, pour la chef op, quelques techniciens également. Et ce qui me plait dans le film, c'est que ce n'est pas un portrait social mais un vrai portrait sensoriel et émotionnel d'une jeune fille de cet âge-là. C'est pour ça que c'est cinématographique à mes yeux.

PG : L'idée, c'était vraiment de voir comment se téléscopent ses désirs, notamment avec les garçons, sa nostalgie de l'enfance et en même temps l'image que nous renvoie la société, de ce qu'elle attend de nous. Comment tout cela se téléscope dans sa tête et qu'est-ce qu'il en sort. C'est là qu'on veut faire du cinéma : nous ne sommes pas qu'une seule émotion, qu'une seule image.

 

La musique est très importante dans le film...

PG : J'écoute beaucoup de musique. D'ailleurs j'écrivais en musique. Et quand une chanson correspondait à l'ambiance que je voulais donner à la scène, je la passais en boucle, au point même de tourner avec dans les moments où il n'y avait pas de dialogues. Beaucoup de ces musiques se sont retrouvées dans le film. La musique, c'est capital. Un morceau, c'est une création totale, ça vient avec un univers. C'est un poids dans un film mais cela permet aussi de rajouter une narration, une autre lecture. C'est aussi un moyen d'entrer en empathie avec Juliette.

 

On ne peut d'ailleurs pas s'empêcher de penser à Sofia Coppola...

PG : Oui, c'est sûr. C'est une source d'inspiration, les formes sont proches. C'est ténu ce qui se passe dans Juliette et fragile, ce que Sofia Coppola fait parfaitement.

 

Astrid, ce n'est pas votre premier film. Vous avez eu diverses expériences dans des styles très divers... 

ABF : Je suis très curieuse et j'aime faire des choses différentes. Après un plateau, ça reste un plateau. Une caméra, des acteurs... Le cœur du film, c'est pareil, c'est ce qu'il y a autour qui diffère. Multiplier des façons de travailler, dans des cadres différents, ça m'apprend beaucoup et ça me permet même d'éviter d'être dans la répétition. Quand j'ai commencé Juliette, ça faisait 1 an et demi que je n'avais pas tourné. C'était un peu étrange. Surtout qu'après quelques jours de tournage, j'ai pris conscience que c'est mon visage, ma personne qui allait porter la responsabilité du film. Si je ne suis pas bien, le film ne peut pas l'être.

PG : Moi, ça m'a beaucoup aidé, le fait qu'elle ait fait plein de choses avant. Car, déjà, j'avais face à moi, quelqu'un de très pro. J'ai été bluffé et admiratif. Puis, quand elle a dit qu'elle était d'accord pour faire le film, qu'elle nous accordait sa confiance, personnellement ça m'a vraiment motivé. Sachant qu'elle avait eu d'autres expériences, je voulais être à la hauteur, qu'elle ne soit pas déçue de m'avoir choisi.

 

Des projets pour la suite ?

PG : Ça m'a plu, je vais essayer d'en faire un deuxième ! (rires) J'ai des idées, oui.

ABF : En tout cas, il va beaucoup plus vite qu'on ne le croit. Et cela n'aura rien à voir ! Mais moi, il m'a vraiment épaté. Juliette est un premier film et il a vraiment su être un excellent chef d'orchestre. Maintenant, il a la pression pour le second. Mais quand, je vois Juliette, je suis fière. J'ai envie de lui prédire un bel avenir.

PG : Et sinon Astrid a joué dans un super film...

ABF : (rires). Je n'ai pas trop le droit d'en parler mais j'ai joué dans un film indépendant américain qui est réalisé par Mike Cahill, le réalisateur d'Another Earth. Le film va s'appeler I, Origins.

Merci à Jonathan Fischer pour cet long et sympathique entretien.

 

 

 

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