Wong Kar Wai nous parle de The Grandmaster

Aude Boutillon | 15 avril 2013
Aude Boutillon | 15 avril 2013

 A l'occasion de la sortie de The Grandmaster, Ecran Large a rencontré le réalisateur Wong Kar Wai pour parler Kung Fu, carrière et même films d'animation.

Quand avez-vous décidé de travailler avec votre directeur de la photographie, Philippe le Sourd ?

Je travaille avec Philippe depuis des années. S'engager sur un film l'amène à rester loin de sa famille pendant quelques temps. Il fait donc preuve de beaucoup de prudence. Pour The Grandmaster, je lui ai dit que j'allais réaliser un film de kung-fu en Chine, et je lui ai demandé s'il voulait le faire. Il m'a demandé combien de temps le tournage durerait, je lui ai répondu « peut-être six mois ». Finalement, nous avons passé deux Noël ensemble. Il avait préparé ses affaires d'hiver, et je lui ai dit qu'il devrait aussi préparer celles d'été.

Est-ce que vous avez senti que le tournage vous échappait, à un moment ou un autre ?

Non. Je me sentais comme dans un énorme centre commercial, où vous n'avez pas le temps de tout attraper. Le monde martial et cette période sont très intéressants, et j'aurais aimé disposer de plus de temps. L'équipe était parfaite, et mon casting vraiment dévoué. Ce n'est pas normal, pour un film, de prendre autant de temps. Nous avions des membres de l'équipe très jeunes, cette fois. A la fin du tournage, nous avons tourné 90 heures, parce que nous ne pouvions pas arrêter. Quand nous avons remballé, ils ont tous pleuré. C'était presque comme finir l'université.

Pourquoi avoir choisi de parler du déclin d'Ip Man plutôt que de sa gloire ?

Je pense que sa gloire commence à son déclin. Sa vie avant 40 ans est merveilleuse, c'est un printemps. Mais pour le public, ça va être ennuyeux : un jeune homme avec une famille parfaite et riche... Son histoire devient plus intéressante dans le second segment du film, lorsqu'il commence à tout perdre. A la fin, il ne trouve plus qu'une chose essentielle à sa vie.

 

Lorsque vous avez commencé à travailler sur le film, quelle était la première scène que vous saviez que vous alliez tourner ?

Nous avions prévu de tourner la scène de combat sous la pluie. Tony Leung est dans beaucoup de mes films, il est très populaire, mais il n'avait jamais joué un artiste martial ou une star du kung-fu. Je pense qu'une grande partie du public a certainement quelques réserves sur ce point. Nous avons donc commencé par cette scène, mais lors de la première journée de tournage, il s'est cassé le bras par accident. Nous avons dû stopper la production, mais temporairement, alors qu'il avait besoin de deux mois pour s'en remettre. Nous avons donc eu à modifier le planning.

 

Pourquoi l'atmosphère est-elle si suffocante ?

Le film a trois chapitres. Au début, l'histoire se déroule dans le Sud, dont l'architecture est très verticale. Nous avons dû capturer cette essence.  Il fait très chaud, donc les maisons sont très sombres. Puis au Nord, en Mandchourie, les paysages s'étendent à perte de vue. Ce sont deux mondes différents. D'où la différence entre ces deux personnages : l'un vit dans le Sud, et l'autre vient de la nature. Dans le troisième chapitre, qui se passe à Hong Kong, il fallait transmettre cette atmosphère urbaine. Après la guerre civile, il y avait deux millions de réfugiés. Il y a donc beaucoup de monde.

Diriez-vous que votre film est vertical et horizontal, comme le kung-fu ?

Oui. Je pense que c'est l'essence de l'art martial.

 

Il n'est pas possible de désigner un seul Grandmaster, dans votre film, même si Ip Man se distingue clairement.

Ce film n'est pas sur un unique Grandmaster. C'est une histoire entre deux générations de Grandmasters, le premier cherchant un successeur. Le successeur officiel est Ma-San, son disciple, et l'autre est sa fille. Mais il en cherche un troisième, dans le Sud, en l'occurence IP Man. En raison de leurs choix, seul un d'entre eux atteint le point de Grandmaster.

 

Pouvez-vous nous parler de la scène du train ?

Seul le train est créé par CGI, car il aurait été trop dangereux de travailler avec un véritable train. Le reste, ce ne sont que des coups de poing et de pied.

 

Comment avez-vous travaillé avec BUF, pour les effets spéciaux ?

Je travaille avec eux depuis des années. Le train n'était pas tant difficile à créer que la neige. Il fallait qu'elle soit si naturelle que vous puissiez la sentir.

 

Pourquoi utiliser la musique d'Il était une fois en Amérique ?

Parfois, on appelait ce film « Il était une fois dans le kung-fu ». J'ai utilisé la musique d'Ennio Morricone comme un hommage à ce grand talent. Dans Il était une fois en Amérique, il y a une ambiance, vous avez envie de vous y perdre. C'est le point que je veux atteindre.

 

Y'aura-t-il une version longue du Grandmaster ?

Pas à ce stade.

En matière de chorégraphies, vous avez travaillé avec Yuen Woo-Ping, alors que vous collaboriez auparavant avec Sammo Hung. Pourquoi ce changement ?

Sammo Hung a déjà fait deux films sur Ip Man. Il est donc très difficile pour lui de travailler différemment. Je pensais qui plus est que Yuen Woo-Ping serait parfait pour ce film, parce que sa famille vient du Nord, et son père faisait partie de la première génération d'artistes martiaux du Nord.

 

Le contraste entre la modernité et le passé est évident dans votre film. Votre cinéma est-il hanté par l'idée d'un paradis perdu ?

Je dirais plutôt cela : il s'agit d'un choix personnel. Certains préfèreront rester dans leur époque, comme le personnage de Zhang Ziyi, parce qu'elle appartient à cette période. C'est sa façon de garder sa dignité. D'autres personnes choisissent d'avancer.

 

Est-il difficile pour vous de dire au revoir à ce film ?

Je ne dirais pas que c'est douloureux. Je suis très heureux, parce que ces sept dernières années ont été très agréables. Je suis heureux d'avoir eu l'opportunité de travailler avec ces personnes.

 

Etes-vous un artiste martial ?

Non, pas du tout !

Il existe une vidéo très émouvante d'Ip Man, à la fin de sa vie, qui fait la démonstration de ces mouvements. Est-ce cette image qui vous a donné envie de lui consacrer un film ?

Oui.  Je suis un grand amateur de films de kung-fu, mais je n'arrivais pas à trouver d'angle pour en réaliser un. La plupart de ces films ont trait à la victoire, la vengeance... C'est en voyant ce documentaire que j'ai trouvé mon angle : la transmission des compétences. Comment partager ce que vous avez appris aux plus jeunes générations ?

 

Pensez-vous qu'il en va de même pour le cinéma ?

Dans un sens, c'est vrai. Même le cinéma d'Hong Kong a besoin de sang neuf. C'est une bonne opportunité, d'avoir tous ces jeunes réalisateurs de 22, 23 ans. Certains d'entre eux sont très talentueux.

 

Avez-vous des noms ?

J'ai produit un film, qui s'appelle Touch of the light, et dont le réalisateur est Chang Rong-ji. Il est très talentueux. C'est une vague très différente en termes de réalisation : c'est l'histoire d'un jeune pianiste aveugle, et de sa relation avec sa mère.

 

Quels sont vos films de kung-fu favoris ?

La franchise dédiée à Wong Fei hung.

 

Aimez-vous la nouvelle version de Tsui Hark ?

Il est très inventif. Il l'a rendue plus jeune, avec Jet Li.

 

Que pensez-vous de la place du cinéma hongkongais à l'égard du marché chinois ?

Une des raisons pour lesquelles nous avons dû attendre si longtemps pour ce film, c'est qu'il est très coûteux. Sur ce marché, il faut trouver le financement nécessaire. Beaucoup de personnes disent que de plus en plus de films hongkongais perdent leur saveur parce qu'ils doivent être en compétition avec le marché chinois. Je ne pense pas que ce soit vrai : le cinéma hongkongais a vocation à s'exporter. Ca ne le rend pas moins intéressant.

 

Il paraît que vous avez voulu faire un film sur Bruce Lee.

Ce n'est pas vrai. Après sa mort, beaucoup de films lui ont été consacrés. J'ai pensé plus intéressant de voir d'où venait son inspiration. Il citait Ip Man, et j'ai trouvé préférable de raconter son histoire.

 

Avez-vous déjà été tenté de travailler dans l'animation ?

Non. Avec le live action, vous pouvez procéder à des ajustements, improviser... Ce n'est pas possible avec l'animation. Quand vous ouvrez cette boîte de Pandore, plus vous avez de choix, plus vous prenez de temps.

 

Comment vous situez-vous, en tant que réalisateur, par rapport à cette boîte de Pandore ?

Ce que j'ai appris du monde des arts martiaux, c'est la discipline. En trois ans de tournage, j'ai voulu que les personnes impliquées fassent quelque chose dont elles soient fières.

 

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