David Lynch : La Masterclass

Adrien Léger | 15 avril 2013
Adrien Léger | 15 avril 2013

 A l'occasion de la cinquième édition du Festival du Film Policier de Beaune, le réalisateur David Lynch a donné une Masterclass dans laquelle il décrit son processus de création, ses thèmes forts, ses envies et ses regrets... à sa façon. Ce n'est pas encore aujourd'hui (et sans doute jamais) que l'on percera les mystères du cinéaste.

Vous avez récemment enregistré un album. Vous avez une préférence entre le cinéma, la musique et d'autres formes d'art en général ?

Non aucune préférence. Je dis toujours : « Vous allez où les idées vous emmènent » et parfois vous avez des idées pour une musique, une peinture ou autre chose. Chaque médium est complètement différent, beau et profond.

 

Est-ce que Blue Velvet a été une sorte de renaissance dans votre cinéma ?

Blue Velvet est sorti après Dune, et Dune m'a brisé le cœur tant le film était raté à plein de niveaux. Donc, je n'étais vraiment pas bien à cette époque-là. On a fait Blue Velvet avec beaucoup de liberté, sans vraiment savoir où l'on allait, avec beaucoup d'euphorie.

 

Comment avez-vous trouvé l'idée de base de Blue Velvet ?

La toute première idée part de la chanson Blue Velvet. C'était loin d'être ma préférée quand j'ai écouté cette chanson pour la première fois, mais quelque chose s'est passée des années après et j'ai vu une voiture, une fenêtre et les lèvres rouges d'une femme. C'était vraiment la base pour Blue Velvet.

Pouvez-vous nous en dire plus sur Kyle MacLachlan, que vous avez découvert lors du casting de Dune.

Sur Dune, on a cherché beaucoup d'acteurs du côté de New York et Los Angeles, mais on ne trouvait rien. On s'est alors déplacé jusqu'à Seattle, et quelqu'un nous a dit qu'il y avait ce jeune acteur de théâtre vraiment talentueux. Je l'ai donc rencontré, et je l'ai tout de suite apprécié. Il a donc passé un bout d'essai, assez difficile pour la plupart des acteurs, mais Kyle a compris l'idée de la scène très rapidement. Pour Blue Velvet, j'ai dû insister pour qu'il tienne le rôle principal. Il hésitait beaucoup à jouer dans le film quand je lui ai parlé du projet, mais il s'est vite ravisé. Enfin pour Twin Peaks, le rôle de l'agent Dale Cooper était parfait pour lui.

 

Comment s'est passée votre rencontre avec le compositeur Angelo Badalamenti, qui a collaboré avec vous sur une bonne partie de votre filmographie ?

Sur Blue Velvet, Isabella Rossellini devait chanter la chanson dans un night-club et je voulais un groupe de musiciens plutôt classique pour l'épauler. On a trouvé le groupe, le studio, et avant qu'Isabella vienne enregistrer, elle avait travaillé la version 1952 au lieu de celle de Bobby Vinton. C'était donc un désastre, mais mon producteur m'a dit « j'ai un ami compositeur qui pourrait nous aider ». A ce moment-là, je pensais qu'il voulait simplement rendre service à son ami et j'ai refusé. Mais comme ça ne marchait pas, j'ai bien été obligé d'accepter qu'il le fasse venir. Angelo Badalamenti a donc proposé quelques chansons, et quand j'ai découvert son talent, je lui ai demandé de composer la musique de Blue Velvet. Depuis, c'est devenu un frère pour moi.

 

Vous composez parfois vous-même les musiques de vos films. C'est plus facile pour un réalisateur ?

Non pas du tout. Parfois, les idées viennent de la musique. C'est pour ça que j'écoute énormément de chansons, afin de trouver la musique parfaite, qui se mariera le mieux avec les scènes de mes films. Le problème n'est pas de savoir qui a écrit la musique, mais plutôt si celle-ci correspond à ce que j'attends dans le film.

 

Vos films comprennent beaucoup de scènes de sexe, est-ce difficile pour vous de tourner ce genre de séquences ou pas du tout ?

Pour moi, ces scènes sont comme les autres. Dans la vie, il y a quelque chose qu'on appelle sexe ! (rire). Et aussi quelque chose qu'on nomme colère ou tristesse. Il faut donc que tout soit le plus réaliste possible. Mais je suis d'accord, les scènes de sexe peuvent parfois être embarrassantes pour les acteurs et il faut les rassurer au maximum. C'est pour ça qu'on tourne ce genre de scènes avec le moins de techniciens possibles.

Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser la série Twin Peaks alors que ce n'était pas du tout à la mode à l'époque ?

J'avais un agent en ce temps-là qui m'a dit « David tu devrais faire une série télé ». J'ai répondu non, mais j'y ai repensé et j'ai rencontré Mark Frost (le co-créateur de Twin Peaks). On a déjeuné ensemble et les idées ont commencé à se mettre en place. Au début, je dois avouer que c'était un peu lent, mais on a avancé très vite par la suite.

 

Les paysages ont une importance considérable dans vos films et particulièrement dans Twin Peaks.

J'ai grandi dans le nord-ouest des Etats-Unis et j'ai depuis une passion pour les forêts. Tout le monde sait que celles-ci sont mystérieuses et je les trouve magiques. Beaucoup de choses dans Twin Peaks sont liées à au mystère du bois et de la forêt.

 

Le film Twin Peaks : Fire walk with me a été présenté à Cannes mais l'accueil fût désastreux. Comme l'expliquez-vous ?

Je pense qu'à cause de la saison 2 de Twin Peaks, les gens se sont détachés de la série, et ils étaient fatigués de ce monde lorsque le film est sorti. Et il faut dire que le long-métrage parle d'inceste, et c'est un sujet assez difficile.

Vous restez tout de même en bon terme avec la télévision, puisqu'on a pu vous voir dans la série Louie il n'y a pas si longtemps.

Louis C.K. m'a en effet offert un rôle dans sa série. Je suis d'ailleurs très content de ce qui se passe sur les chaînes du câble aux Etats-Unis. C'est vraiment une opportunité pour les réalisateurs de faire ce qu'ils veulent, le plus souvent en toute liberté.

 

Est-ce que les personnages féminins comptent beaucoup dans votre filmographie ?

Non ! (rire). Je n'y pense même pas. Par exemple, si j'ai une idée sur des aliens, je ferai un film sur des aliens. C'est la même chose pour les femmes. Pour Twin Peaks, il se trouve que c'est une femme retrouvée morte qui démarre la série, c'est aussi simple que ça.

 

Comme vous le disiez précédemment pour les forêts, le mystère est important pour vous.

Je dis souvent que nous sommes tous des détectives. Nous voyons des indices et on essaye de comprendre de quoi est faite la vie. Le plus souvent, un mystère est intéressant jusqu'à ce qu'il soit résolu. Après ça, c'est la déception qui prend le dessus.

Pourquoi Mulholland Drive, qui devait normalement être une série TV, fut finalement adapté au cinéma ?

Le projet a pris une direction étrange à l'époque, mais avec le recul, c'est vraiment bien que Mulholland Drive débarque au cinéma. Mais comme c'était un pilote de série à la base, je n'avais plus aucune idée pour le film. Sauf qu'un jour où j'étais en pleine méditation, toutes les idées sont venues.

 

La méditation vous aide à trouver des thèmes forts pour vos films ?

La méditation transcendantale que je pratique me permet d'étendre ma connaissance et ma créativité. A partir de là, les idées viennent beaucoup plus facilement et l'on prend du plaisir à travailler.

 

Avec la carrière qu'on lui connait aujourd'hui, êtes-vous fier d'avoir découvert Naomi Watts ?

J'ai travaillé avec d'excellents acteurs et actrices, et ce qui est intéressant avec le pilote de série Mulholland Drive, c'est que les acteurs n'étaient pas des grands noms d'Hollywood. En ce qui concerne Naomi, c'était une actrice de grand talent, mais qui n'avait jamais pu le prouver. Je l'ai choisi parce qu'elle était parfaite pour le rôle et qu'elle signait pour une série. Mais au final, elle était tout aussi excellente pour le film au cinéma.

 

Quel est votre point de vue sur la machine Hollywoodienne aujourd'hui ?

Je pense que tout le monde est fasciné par une idée préconçue d'Hollywood. C'est vraiment un rêve qui change en permanence. Cependant, je pense qu'Hollywood gagne le cœur et l'esprit des producteurs avec des blockbusters. Les autres genres ont  beaucoup plus de mal à se faire leur place, ce qui est vraiment triste. Mais comme je l'ai dit, les choses changent tout le temps.

Lors du tournage d'Inland Empire, vous avez utilisé des caméras numériques. Vous êtes toujours fan du procédé ?

Tout à fait, pour beaucoup de raisons. Le numérique s'améliore jour après jour, et les réalisateurs ont de plus en plus de contrôle avec cet outil. C'est le présent mais aussi le futur.

 

Est-ce que ces nouvelles techniques ont changé votre travail avec les acteurs ?

C'est vrai, car avec le numérique, on peut être au plus proche des acteurs. On peut tout recommencer quand on veut, aller aussi loin que possible et capturer quelque chose qu'il aurait impossible d'avoir sans caméra numérique.

 

Enfin, quels sont les réalisateurs qui vous ont inspiré quand vous étiez plus jeune ?

Je dirais Alfred Hitchcock, Ingmar Bergman, Federico Fellini et Stanley Kubrick.

 

 

commentaires

Aucun commentaire.

votre commentaire