Shadow Dancer : interview James Marsh

Perrine Quennesson | 6 février 2013
Perrine Quennesson | 6 février 2013

Hitchcock d'or au dernier festival de Dinard, Shadow Dancer est une véritable plongée au coeur d'une période violente de l'histoire irlandaise : les Troubles. Et si le film n'est pas tendre, son réalisateur, James Marsh, est, lui, un très sympathique bel homme, passionné et passionnant. Et de quoi parle-t-on avec un gagnant d'un Hitchcock d'or? D'Hitchcock évidemment.

  

Comment vous êtes vous retrouvé avec ce projet ?

J'ai reçu un scénario, écrit par Tom Bradby, un journaliste qui avait passé du temps en Irlande du Nord. De cette expérience, il avait écrit un roman explorant ce qu'il avait vu sur place et notamment ce phénomène des espions implantés dans l'IRA, comme vous pouvez le voir dans le film. Quand j'ai reçu le scénario,  je n'étais pas particulièrement intéressé par l'Irlande du Nord, la politique, ni par ce conflit très complexe, mais j'étais intrigué par ce personnage féminin, son dilemme. Elle, obligée d'espionner sa propre famille. Je me suis dit que c'était une histoire intéressante. C'est la psychologie de ce récit qui m'a plu et non son contexte. Comme dans chaque conflit, il y a ce phénomène du traitre, les raisons qui le poussent à faire ce qu'il fait et c'est ça qui m'a le plus motivé.

Donc les Troubles (période de conflit en Irlande du Nord) n'étaient pas quelque chose qui vous intéressait particulièrement ?

Non, pas vraiment, je n'avais pas le besoin personnel d'explorer cette période. Mais bien sûr quand on fait un film qui se déroule dans une certaine époque, on est obligé de se renseigner et c'est comme ça que je me suis fortement intéressé aux Troubles, aux origines du conflit. L'Irlande est un pays où l'Histoire est quelque chose de très important.

Est-ce que ce récit est basé sur un fait réel précis ou s'agit-il d'un mélange de plusieurs histoires vraies ?

C'est un mélange. L'histoire paraît très réaliste et Tom, le scénariste, lorsqu'il était en Irlande du Nord, a rencontré quelques personnes à qui cela est arrivé. La trahison de sa propre famille, qui a quelque chose d'assez subversif, était assez commune. Mais il s'agit bien d'une combinaison de plusieurs histoires avec, définitivement, un fond de vérité.

 

Le casting anglais est vraiment impressionnant. Est-ce celui que vous aviez imaginé ?

Le casting est toujours quelque chose de compliqué, comme une danse. Il faut faire confiance à des gens, voir s'ils sont capables d'ouvrir le film, faire des compromis. Mais dans ce cas, mon premier instinct était d'avoir Clive Owen. Je l'ai vu jouer dans de petits films et il est toujours très bon, très subtil. Et finalement il n'était pas disponible, puis le fut quand le film entra vraiment en production alors je suis revenu vers lui avec le scénario. Il l'a lu et a immédiatement accepté de le faire. Quant à Andrea Riseborough, je l'ai vu à la télévision anglaise dans des téléfilms. Elle a cette capacité incroyable de complètement disparaître dans un personnage, même physiquement. D'ailleurs elle a très bien su gommer son accent anglais ici pour le rôle. Donc j'avais vraiment envie de travailler avec elle. Après, comme le film se passe en Irlande, nous avons casté beaucoup d'acteurs irlandais, certains très connus en dehors du pays, d'autres moins comme Brid Brennan qui est une comédienne de théâtre. Mais ce qui est important dans un casting, c'est de prendre des gens qui vont bien travailler ensemble mais aussi avec vous. Le casting est mon choix le plus important dans mon travail de réalisateur. Je les laisse également faire des propositions, prendre des initiatives. D'ailleurs, je ne les dirige pas, je les laisse faire ce qu'ils veulent ! (rires). Et si ça ne marche pas, on essaiera autre chose. Mais c'est mon premier instinct que de caster des gens que je trouve excellents et de voir ce qu'ils proposent.

L'esthétique du film fait beaucoup penser à La Taupe...

Ah oui ! Ils avaient bien plus de budget que nous... mais je l'ai vu et j'aime vraiment beaucoup ce film. Il est vraiment bien réalisé et monté. Je pense que les deux films ont la même atmosphère pesante, réaliste. On a la sensation de voir un monde de duperies très crédible où les gens ne sont pas honnêtes les uns envers les autres. Shadow Dancer est différent car il se passe dans un univers plus domestique, entre les quatre murs d'une maison. Mais ce n'est pas une filiation que je réfute car j'ai vraiment aimé La Taupe mais je ne m'en suis pas inspiré car je n'avais pas vu le film quand je faisais le mien. Il n'y avait donc pas d'influence consciente. 

Même par le cinéma scandinave ?

Je pense que c'est aussi une question de temps (rires). Il n'y a pas beaucoup de soleil en Irlande, en Angleterre non plus d'ailleurs comme dans les pays scandinaves. Nous avons d'ailleurs choisi les tenues de nos protagonistes en opposition avec le gris ambiant. Alors, je ne sais pas vraiment s'il s'agit d'une esthétique commune aux films scandinaves ou s'il s'agit d'un problème de climat dans les pays du Nord de l'Europe... Ce ne serait pas pareil de filmer en Californie (rires)!

 

Est-ce que le fait que vous réalisiez aussi des documentaires influence votre façon de filmer une fiction ?

Absolument. Ce n'est jamais de façon vraiment évidente. Le documentaire, à travers le temps, m'a surtout appris à structurer mon propos. C'est la structure qui fait que votre film fonctionne ou pas. Vous pouvez avoir les plus beaux plans du monde et les meilleurs acteurs, ce sera tout de même la structure qui donnera l'essence dramatique. C'est ce qu'on fait dans le documentaire au moment du montage et non du filmage. Être bon à l'évaluation d'un scénario et le mettre en scène, c'est avant tout savoir repérer la structure, voir comment telle scène amène à telle autre. J'ai l'air de dire quelque chose d'incroyablement profond mais en fait c'est très simple. Donc, je dirais que la plus grande influence du documentaire est cette notion de structure mais aussi la sensation de « faire bien ». C'est assez difficile à décrire. Quand vous tournez, vous vous posez ainsi la question « est-ce que c'est crédible ? » ou « est-ce que ça pourrait arriver ainsi ? », je pense qu'on a l'œil pour ça quand on fait des documentaires. A l'inverse, mon film, Le Funambule, a été vraiment influencé par la façon dont on réalise une fiction, la façon dont on filme des acteurs ou une scène correctement. Ce film est basé sur la reconstruction, la structure est très élaborée, il y a de véritables scènes provenant d'un scénario j'ai écrit pour le documentaire. Donc, oui, ma capacité à filmer une scène pour une fiction m'est vraiment utile pour réaliser un documentaire.

Vos films ont en commun une véritable passion pour votre personnage principal, bien plus que pour l'histoire en elle-même...

C'est vrai jusqu'à un certain point. Toutes ces histoires se passent à partir d'un point de vue très précis. Dans The King, par exemple, il s'agit du point de vue du personnage de Gael Garcia Bernal. Dans le Projet Nim, c'est un peu différent car le personnage principal est un chimpanzé et donc il s'agit plus de voir ce dont il est témoin, le comportement des hommes vis à vis de lui. Mais c'est une façon de raconter une histoire, choisir un personnage avec un point de vue, parler de ce qu'il voit, à travers son prisme, aide à organiser votre récit. Cela permet aussi de s'identifier à lui, de créer de l'empathie. Par exemple, un film génial pour ça est le changement de perspective dans Psychose. On démarre avec le point de vue de Marion Crane, le personnage de Janet Leigh, jusqu'au moment où elle est assassinée et à partir de là, on est du point de vue du tueur qui lui a fait cette chose horrible dans la douche. Cela montre bien l'importance du point de vue au cinéma même si, ici, il s'agit d'un exemple extrêmement brillant. Mais choisir l'angle d'un seul personnage est plus facile contrairement aux films de Robert Altman, par exemple, où plusieurs protagonistes ont quelques choses à dire, un intérêt, un but. Mais j'aimerais bien faire un film comme ça.

 

(Interview faite avant le 21 décembre 2012) Quels films, peu connus ou mésestimés, conseilleriez-vous de voir avant la fin du monde ?

Bon, c'est un film connu mais qui me parle beaucoup : La Jetée de Chris Marker. Le film a eu une grande influence sur moi et sur la façon dont je vois le travail du réalisateur. Sinon, je recommanderai Alan Clarke, un réalisateur de téléfilms, anglais, dans les années 80 comme, notamment Elephant, qui a été une vraie source d'inspiration pour Shadow Dancer, esthétiquement. Il a fait des films brillants et sublimes pour la télévision mais n'a pas fait beaucoup de choses pour le cinéma. C'est un réalisateur dont le travail est très reconnaissable. Ses téléfilms étaient dans l'air du temps, à une période troublée, celle de Thatcher, où le pays était socialement fracturé et tendu. Il a fait des films sur cela et ils sont très importants. Je pense qu'il faut s'intéresser à ce réalisateur qui est sous-estimé.

Votre dernier film est une fiction, le précédent, un documentaire et ainsi de suite, le prochain sera-t-il donc un docu aussi ?

Non, ce sera une fiction. Je cherche actuellement un sujet pour un prochain documentaire, il faut que cela soit vraiment spécial car on passe plus de deux ans de sa vie avec. Mais quand je l'aurai trouvé, je le ferai. Si vous avez une idée, je suis preneur (rires). 

 

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