Benh Zeitlin (Les Bêtes du sud sauvage)

Perrine Quennesson | 12 décembre 2012
Perrine Quennesson | 12 décembre 2012

Il est jeune, a un ravissant accent et un visage franchement sympathique. New Yorkais d'origine, Benh Zeitlin en a eu un peu marre du tumulte de la ville qui ne dort jamais et a préféré s'exiler en Louisiane. Là-bas, il a appris à lâcher son ordinateur portable pour aller chasser l'alligator et à soigner son stress urbain par une pratique intensive de la pêche à la crevette. Et autour de cette table de café, on a l'occasion de découvrir un jeune homme bien dans ses baskets qui nous parle avec passion de son superbe premier long, ôde à sa Louisiane adoptive : Les bêtes du sud sauvage.

Et en bonus, on vous offre une seconde interview du jeune homme, cette fois en vidéo (à voir en HD ici), que l'on avait faite lors de son passage au festival de Deauville en septembre 2013 où son film a remporté le Grand Prix, une des très nombreuses récompenses pour cette bête de festivals, enfin en salles, ce 12 décembre.

 

 

Comment avez-vous vécu le passage du court-métrage au long-métrage ?

Le plus dur pour moi a été d'apprendre à déléguer. Pendant le court-métrage, l'équipe était petite et nous étions toujours tous ensemble, on construisait, déconstruisait tout ensemble, j'avais un regard sur tout. Pour le long, l'équipe était plus grande. J'ai essayé de tout garder en moi, de tout maîtriser comme pour le court mais il fallait se rendre à l'évidence, j'en devenais malade. On essaye de garder son calme mais il faut juste savoir partager.

 

Vous travaillez, dans le film, avec des acteurs non professionnels, c'était un choix ?

Ce n'était, en tout cas, pas à cause du budget, c'est plutôt arrivé comme ça. Au départ, je souhaitais un mélange d'acteurs professionnels et non-professionnels. Nous avons commencé par faire passer des essais aux comédiens amateurs qui devaient représenter la moitié du casting. Et ça s'est tellement bien déroulé que nous avons pu constituer tout le cast ainsi. Quelques acteurs professionnels sont venus passer des essais pour le rôle de Wink et ils étaient bons. Mais, soudain, Dwight (NDLR - Henry) est arrivé et il nous a pris par surprise. On a immédiatement su qu'il s'agissait de la bonne personne pour le rôle.

 

Aviez-vous, avant les castings, envisagé certains acteurs en particulier ?

Au début, j'avais envisagé John Hawkes (Martha Marcy May Marlene, Winter's bone) pour jouer le rôle de Wink. Mais nous avons trouvé l'actrice pour Hushpuppy avant et, bon, elle ne ressemble pas du tout à Hawkes, ça n'aurait pas été crédible. Mais Hawkes est la seule personne que j'avais imaginé, je trouve que c'est un formidable acteur et il aurait fait du très bon travail avec ce rôle. Mais on n'y a jamais vraiment cru puisque nous savions que nous devions trouver Hushpuppy en premier et ensuite le père. Il devait y avoir un semblant de ressemblance. Ce qui n'est pas le cas de John Hawkes.

 

Comment avez-vous travaillé avec Quvenzhané Wallis (Hushpuppy) qui, en plus d'être une actrice amateur, est aussi une petite fille de 6 ans ?

C'était un vrai travail d'équipe. C'était la première fois qu'elle était actrice, pour Dwight également, mais c'était aussi la première fois que je réalisais un film donc on s'est dit qu'il fallait qu'on se serre les coudes. Il n'y avait pas d‘égo. On était tous sur le même plan. Et il n'y avait pas vraiment besoin de lui parler différemment, elle comprenait les choses aussi bien qu'un adulte. J'avais un peu besoin d'adapter mon vocabulaire mais elle a très bien compris ce que c'était de se mettre dans la peau d'un personnage, jouer. Aussi incroyable que ça puisse paraître, cela semblait simple pour elle, elle a ça dans le sang.

 

Le film a une dimension quasi-mystique...

On voulait raconter une histoire qui ressemblait à un conte oral. Dès le début, nous voulions faire un film épique, il n'a jamais été question de le rendre très réaliste, ou proche du documentaire. On était plus inspirés par les fables, les histoires de la Bible, ces contes héroïques qui nous font nous poser des questions. Il était simple de parler de la Louisiane avec un aspect politique ou social, mais je voulais plutôt mettre en avant l'esprit de la Louisiane et en faire une fable. C'est plus comme ça que je la vois. De plus, je voulais rendre l'histoire plus universelle, qu'elle ne soit pas uniquement centrée sur les problèmes de cette région en particulier.

Quand on pense à la Louisiane, et en lien avec ce qui se passe dans le film, on pense à l'ouragan Katrina. Avec cette petite communauté prise par les eaux, le mot biblique ne semble pas inapproprié...

Oui, là-bas avec les éléments qui sévissent, la nature qui est en train de mourir, les marées noires...on a l'impression que ce sont les 10 plaies d'Egypte qui s'abattent sur ce coin du monde. En parler avec le mot biblique fait donc sens car il n'y a pas qu'un problème, c'est plutôt une sorte de combat épique pour la survie.

 

Dans le film, vous mettez en scène des enfants, des animaux et de l'eau. Le top 3 des choses incontrôlables sur un tournage. Vous souhaitiez vous compliquer la tâche pour votre premier essai ?

(Il rit) J'aime les challenges. Je pense que les meilleures choses arrivent quand on va un peu au-delà de ses limites. Vouloir atteindre l'impossible est pour moi la façon d'obtenir le meilleur. Et donc faire ce film n'a pas été qu'un processus intellectuel mais un processus sportif également. On voulait vivre une aventure et gérer ces éléments, c'était déjà une sorte d'aventure. Donc, oui, on l'a fait exprès.

 

Comment avez-vous trouvé ce parfait endroit pour créer l'atmosphère de la « Bathtub » où vivent les héros du film ?

Les paysages que l'on voit dans le film, je les ai trouvés alors que j'étais en train d'écrire le film. Donc il n'a pas été question d'écrire puis de chercher les lieux correspondants mais plutôt d'explorer et de mettre ces endroits dans le scénario.

 

Le film fait penser à une symphonie et la musique semble y avoir une grande importance...

En fait, le film ne fonctionnait pas vraiment avant l'arrivée de la musique. On a toujours pensé le film comme un hymne et la musique est très importante pour moi. Elle m'inspire. J'aime ce qu'elle fait à un public, cette sensation quand quelqu'un se met à chanter une chanson, que tout le monde dans la pièce connaît les paroles et se met à chanter à son tour. C'était cette sensation que l'on recherchait avec le film, qu'il ait ce refrain universel si je puis dire. Que les images vous restent en tête comme une mélodie peut le faire. On voulait que Les bêtes du sud sauvage ait un rythme, et, indubitablement, la musique a été un de nos plus grands instruments pour gérer l'émotion.

 

L'aspect conte se fait également ressentir grâce à la présence des Aurochs. Que sont-ils pour vous ?

Ah oui, c'est un peu un secret, pour moi, ces créatures. Elles ont été inspirées par les peintures que l'on retrouve dans les grottes. Au début du film, Hushpuppy regarde ces peintures sur les murs, et je pense qu'elles sont typiquement ce que les hommes préhistoriques auraient pu peindre à Lascaux. Et pour moi, ils sont une métaphore de ces hommes qui ont été les premiers à s'implanter sur Terre et à tenir tête aux éléments et aux bêtes plus grosses qu'eux. Hushpuppy pense un peu comme ça, elle se dit qu'elle est la dernière dans son genre et se demande quelle trace elle va pouvoir laisser, quelle bataille elle va devoir mener. C'est un peu la mythologie de sa propre vie.

 

Le film délivre une sorte de message de paix. Dans la « Bathtub », les gens ne prêtent plus d'attention à la couleur de peau ou l'âge...

Oui, c'est ce que nous voulions. Nous voulions que la « Bathtub » soit un endroit où toutes les choses qui séparent habituellement les gens ne les divisent pas ici. Tout le monde s'entend très bien, il n'est pas question de religions, de riches ou de pauvres, de gauche ou de droite : ils n'ont cure des différences sociales. Les critères pour se juger sont ici de savoir si la personne a un bon sens de l'humour, si elle a un grand cœur...on se base sur l'humain. Ainsi les habitants partagent des valeurs qui leur permettent de s'entendre. Ça n'est pas censé représenter un endroit qui existe dans le monde mais je pense que cela arrive plutôt par moment en Louisiane. Car là-bas, les gens ont une vraie façon commune de célébrer les choses. La samedi, toutes les classes sociales se rassemblent autour de la musique, de la nourriture et célèbrent le moment. La « Bathtub » représente, de façon permanente, ce moment utopique que l'on vit là-bas une fois par semaine.

 

Vous pensez que l'endroit d'où l'on vient est alors très important pour un individu ?

Ça dépend d'où l'on vient. Quand vous venez de Louisiane, la culture est tellement liée aux terres, à la cuisine, à la vie en plein air, à la pêche, à la chasse que votre vie est connectée à votre environnement. C'est pour ça que les gens ont des difficultés à en partir, ils sont très attachés à leurs terres. Mais si vous venez d'un milieu plus urbain, je pense que c'est différent, on ne tient pas aux mêmes choses. Mais c'est aussi ce qui fait la beauté de notre monde et l'intelligence de notre espèce : sa diversité. Et je pense que la globalisation est en ça un véritable danger, il faut parvenir à garder ces particularités.

 

Le film, dans son ensemble, ressemble à un conte. Mais la séquence où Hushpuppy se retrouve dans une sorte de club et où elle rencontre une forme de figure maternelle détonne...

Je n'ai jamais vraiment réussi à l'expliquer logiquement. Le film a une véritable structure émotionnelle, plus que littéraire. C'est une sensation après l'autre. Je pense vraiment que son père est allé au bout de l'éducation qu'il pouvait donner à Hushpuppy. Il est mourant, elle ne sait pas comment gérer cette situation. Et je me suis demandé ce dont elle avait besoin à ce moment-là, elle avait besoin d'une force beaucoup plus féminine. Cette force qui permet de prendre soin de quelqu'un même si l'on sait qu'il faut le laisser partir : elle a tout bêtement besoin d'un câlin. Et elle a besoin d'apprendre à en faire un. Y croire ou pas, c'est le travail du public, mais Hushpuppy part dans une aventure qui va lui permettre de compléter son éducation pour à la fois faire face aux Aurochs mais aussi à la situation de son père. On a toujours vu ça comme un voyage par delà le Styx, pour aller aux cieux, parler avec les Dieux et d'une certaine façon, revenir. On ne sait pas vraiment si cet endroit existe.

 

Le film a été un véritable succès partout où il est passé : Cannes, Sundance... Etiez-vous préparé à cela ?

Hum, pas vraiment. En fait, nous avons fini le film à peine quelques jours avant la présentation à Sundance donc nous n'avons pas vraiment eu le temps de nous poser pour y penser. A ce moment-là, notre seule préoccupation était de finir le film à temps. A Cannes, nous avons eu un peu peur, on craignait le retour de bâtons. Vous savez, c'est le film Sundance qui débarque à Cannes et les gens ne vont peut-être pas aimer. Nous étions inquiets mais il s'est avéré que ce fut encore plus émouvant qu'à Sundance, les gens étaient encore plus touchés. On n'avait jamais pensé que le film serait vu par autant de gens, on se voyait déjà sur la route, dans un camion avec un écran géant dessus pour le montrer d'une ville à l'autre. On ne s'était vraiment pas préparés à ça mais avec Cannes ce fut encore plus fort car ce n'était plus seulement un film sur la Louisiane, américain qui plait aux américains mais une chance de plaire internationalement. Ce fut vraiment spécial.

 

Les Aurochs sont des sortes de monstres que vous avez créé. Ecran Large souhaiterait savoir quels sont vos monstres préférés ? Quels sont ceux qui ont eu un impact sur vous ?

Le premier qui me vient à l'esprit, c'est immédiatement le requin des Dents de la mer. C'est un de mes films préférés. Définitivement. Ce film a 10 des 20 plans les plus compliqués à faire du cinéma et personne ne s'en rend compte car l'histoire est superbe. C'est à la fois ces placements géniaux de caméras et cette brillante et subtile histoire d'amitié qui en font mon film préféré.

Sinon, il y aurait Aliens, le film de James Cameron. La reine des Aliens. Je pense que la confrontation entre cette créature et Ripley est le meilleur parallèle avec la rencontre entre Hushpuppy et les Aurochs. Sauf qu'Hush et les bêtes se respectent et se laissent passer tandis que Ripley brûle tous les œufs de l'Alien. Elles ont ce moment où la reine protège ses œufs, Ripley protège Newt. Dans Les Bêtes du sud sauvage, c'est le même moment où l'Auroch est devant ses petits et Hushpuppy devant son père. Ils ont ce moment où ils se disent qu'ils ne se laisseront mutuellement pas passer et ils se respectent pour ça.

 

Quel est votre prochain projet ?

Je ne peux pas en parler pour l'instant, c'est un secret. En fait non, c'est juste que je ne sais pas encore vraiment ce que je vais faire. J'ai des images, des idées, des sons mais rien de concret. Je peux juste vous dire que ça se passera en Louisiane. (Il sourit).

 

 

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