Livide : Entretien avec Julien Maury

Tonton BDM | 5 décembre 2011
Tonton BDM | 5 décembre 2011

A l'occasion du Festival du film fantastique de Strasbourg 2011, le sémillant éphèbe Tonton BDM avait eu l'occasion de rencontrer Julien Maury, la moitié du duo Maury/Bustillo, dont le très réussi Livide sort mercredi. Retour sur quelques propos échangés autour d'une bonne choucroute...

 


Vous revenez tout juste du festival de Toronto. Comment avez-vous ressenti l'accueil du public américain pour Livide ?

Ben écoute, c'est super bizarre, et difficile de savoir ce que les gens en ont pensé, mais en même temps, on a découvert en arrivant qu'on était super attendus : A l'intérieur là-bas, c'est un truc énorme, un phénomène, ils adorent... Résultat, c'était incroyable : pour Livide, on arrive dans une salle blindée, 2000 personnes qui crient, veulent des dédicaces, balancent des ballons de plage, des poupées gonflables... Une ambiance de folie, c'était monstrueux, on a halluciné, et pour le coup, on était aussi super angoissés, parce qu'il y avait une attente énorme, tout le monde nous disait « Ah enfin, votre nouveau film arrive ! » et nous on flippait en se disant qu'on avait fait un truc super Européen, avec un fantastique teinté de poésie, et qu'on se retrouvait au cœur d'un concert de Death Metal, où le public voulait à tout prix voir du sang ! [rires] Heureusement, ça a bien réagi, parce que même si les mecs s'étaient parfois enquillés sept films au Midnight Madness avant le notre et piquaient du nez au début, on a quand même des phases super vénères et gore dans le film qui ont marché du feu de dieu, avec le public qui se levait en hurlant...


Après la projection, on avait pu prendre un peu la température vis à vis des professionnels, coproducteurs, distributeurs internationaux, Canal+, etc. et tout le monde semblait content. Du côté de l'accueil critique par contre, on va dire qu'une minorité nous défonçait grave, qu'une autre minorité a adoré, mais la plupart des critiques qu'on a pu lire étaient surtout désarçonnées par l'aspect peut-être un peu trop « Européen » du film : ils aiment certaines choses, mais n'en comprennent pas d'autres... Mais même si on savait que c'était un film qui n'appelait pas au consensus avec son univers onirique et le fait qu'on ne donne pas toutes les clés au spectateur, on a été déstabilisés. Heureusement, certains sites qu'on adore -genre Bloody Disgusting- nous soutiennent et ça, ça fait vraiment plaisir. On a aussi reçu un texto de Laurent Pécha, qui nous a dit que c'était merveilleux.


Il avait sûrement du fric à vous demander. Quelles étaient vos influences conscientes sur le tournage ?

On se revendique d'un fantastique « classique », à mi-chemin entre la Hammer et les films de Dario Argento, de Suspiria à Inferno pour le côté délire visuel, onirique, avec cet univers dans lequel le spectateur ne sait jamais trop où il est... Du côté des influences inconscientes, on nous a notamment parlé de Claude Chabrol...


Ou de Jean Rollin.

J'aime bien Jean Rollin, et la comparaison est tout à fait flatteuse. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas ce cinéaste, il avait un vrai univers, que tu reconnaissais en un seul plan. Cela rejoint ce que je disais sur le cinéma fantastique classique, old school, un peu gothique, avec une mise en place un peu longue... On voulait qu'une fois qu'on rentre dans le fantastique, le spectateur se retrouve au même niveau que les protagonistes, qu'il se laisse porter.


En fait, le mélange des influences ne nous gêne pas. C'est peut-être notre plus gros défaut, mais nous on aime ça : on aime les films généreux. Même s'il y en a trop et que tu as envie de dégueuler à la fin, on voulait à tout prix éviter que les gens s'emmerdent... Et puis nous sommes de jeunes réalisateurs, on débute, on a toujours la crainte que le film qu'on tourne pourrait être notre dernier. Et donc on y va, « Et si on foutait un vampire là ? Et une mechanic girl ici ? », on s'emballe, on essaie de tout tasser, et ensuite on écrème, on retire tout ce qui est explicatif pour ne garder que l'imagerie, que ce qui est beau, qui pète... Et au final, ça peut désarçonner puisque tu ne te retrouves qu'avec des tableaux, mais pour nous, ça fonctionne.

 


Séquence psychanalyse : c'est quoi cette obsession des ciseaux ?

Les tarés, quoi... [rires] Nan, au début, l'idée était de faire un clin d'œil à notre premier film A l'intérieur, mais en fait on kiffe, parce que c'est crade. C'est crade et ça fait mal. C'est pas comme un couteau, c'est dégueulasse, ça rentre mal, bref, c'est sale quoi. Mais on aime les clins d'yeux, comme la pancarte de L'agneau abattu [référence au Loup-garou de Londres NDLR], que pour le coup on a fait refaire pour la remettre à notre sauce : on ne voulait pas que cela soit une lance qui transperce l'agneau comme dans le film de Landis mais une paire de ciseaux. Mais je te rassure, il n'y a pas d'obsession, on n'est pas fétichistes des ciseaux. Mais on en foutra quand même dans le prochain !


Y'a-t-il un film d'horreur que vous aimez par dessus tout ?

Notre film préféré à Alex et à moi, pas seulement d'horreur mais notre film préféré de tous les temps, c'est Les dents de la mer. Bon, c'est marrant, car j'ai l'impression que tout le monde dit ça, que tous les réals citent ce film, mais en même temps, c'est le film parfait par excellence : y'a de l'aventure, de la comédie, de l'horreur, et tout est géré avec maestria... Pour nous qui aimons nous placer à la croisée des genres, mettre ensemble des choses qui n'ont rien à voir, des choses poétiques avec du gore, c'est le film idéal... Déjà sur A l'intérieur, on mélangeait une femme enceinte, qui est le truc le plus beau, le plus pur au monde, avec un putain de cauchemar sanglant. Pareil dans Livide, le monde de la danse classique, avec ses petites ballerines superbes et innocentes qu'on asperge de sang... Nan, Les dents de la mer, pour nous y'a rien à jeter dans ce film, on pourrait se le mater toute la journée, tous les jours, dés que ça ne va pas on s'invite l'un l'autre pour le revoir... Il y a Spielberg qui vient à la Cinémathèque cet hiver, et je suis déjà comme un ouf, je vais enfin pouvoir voir ce film sur grand écran.

 


Votre duo a longtemps été associé à des franchises horrifiques très connues : Hellraiser, Halloween... Que s'est-il passé ?

Pour la faire courte - parce que ça a été long... long et douloureux - les droits d'A l'intérieur avaient été rachetés par Dimension Films (tout comme ceux de Livide d'ailleurs). Les frères Weinstein nous ont donc demandé de venir à New York afin de discuter de projets. On est donc partis aux États-Unis, et ils nous ont parlé d'Hellraiser, en nous demandant d'y réfléchir. On leur envoie donc un pitch, tout se passe super bien, on part à Los Angeles rencontrer Clive Barker... Qui nous a reçu dans sa maison secondaire de L.A., qui lui sert d'atelier. On était comme des fous, c'est un endroit où il y a toutes ses peintures, ses sculptures de Cabal, on était comme des gamins... Bref, lui super sympa, avait lu notre traitement et trouvait ça très intéressant. On était aux anges, car il était hors de question de bosser sur un Hellraiser sans le feu vert de Clive Barker. Putain, le kif... On était heureux, on discute avec lui, on a plein d'idées et on se dit qu'on va faire un truc de malade. On rentre à Paris, on commence à écrire, on termine un scénar, on l'envoie aux Weinstein, et là, les mecs nous arrêtent tout de suite : « Bon les gars, maintenant que vous avez signé, on va arrêter les conneries. » Ils nous expliquent gentiment qu'il faudrait que cela soit un peu plus mainstream. On a essayé, on a ré-écrit, et rien ne leur convenait. Notre héroïne avait quarante balais, et une gamine dans le coma parce qu'elle avait fait une tentative de suicide, et on nous a fait comprendre que cela serait mieux si elle n'avait pas quarante ans mais dix-huit, et qu'elle ait de gros nichons. « Les films d'horreur, c'est pour les adolescents, ils faut qu'ils s'identifient... » Nous on voulait pousser le truc à un niveau plus adulte, que ça s'adresse à tout le monde, alors on re-négocie, on finit par convenir du fait que la femme de quarante ans deviendrait un personnage secondaire et que l'héroïne serait sa fille, mais ils ne voulaient pas entendre parler de suicide... Au final, c'est un ensemble de petites choses insidieuses qui font qu'à la fin, notre scénar ne ressemblait plus à rien, et on nous a conseillé de commencer à travailler avec les scénaristes de Saw IV, V, VI, Marcus Dunstan et Patrick Melton. On les a rencontrés, et ils nous ont apportés un pitch tout neuf, une histoire complètement différente. On l'a lue et on s'est dit que c'était de la merde, ils nous en ont proposé un autre, mais rien ne nous convenait : on voulait faire un vrai film de ciné, pas un DTV avec une bande de connards qui vont invoquer Pinhead et trouver que c'est trop cool de se faire torturer. Ce qu'il y avait d'intéressant dans notre histoire, c'est qu'on s'était éloignés des idées de Clive Barker tout en respectant l'esprit de son film, nous, on n'était pas du tout dans un délire SM, on s'était dirigé vers tout autre chose. Au bout de plusieurs essais, on a donc préféré se barrer, et on a demandé à notre agent de casser le contrat, plutôt que de se faire violer et de rentrer la queue entre les jambes en France.


Quelques mois après, Bob Weinstein nous a rappelé pour Halloween : il s'excuse pour la façon dont sé sont passées les choses sur Hellraiser (ils nous avaient bien payé, rien à redire à ce niveau là) et nous demande si on serait intéressés par la suite du film de Rob Zombie. Alors comment résister, on est des geeks, rien que l'idée de filmer cet enfoiré de Myers une fois dans notre vie, forcément, on a accepté. Et pour le coup, on a rédigé un script qui a mis tout le monde d'accord, parce que le slasher, c'est sur des rails très balisés, avec ses codes, la bande de jeunes, etc. On connait cette mythologie sur le bout des doigts, donc on s'amusait clairement avec et au final, tout le monde s'y retrouvait, tout le monde était content. On part à L.A. rencontrer Malek Akkad, propriétaire de la franchise à 50%, tout se passait bien, on était trop excités... Sauf que pendant ce temps-là Rob Zombie essayait de monter T-Rex, son très attendu film de catcheurs, pour Dimension, avec qui il était lié par contrat pour deux films. Dimension a laissé tomber T-Rex, donc Rob est revenu sur le projet. Forcément, on était dégoutés parce que tout se passait bien et qu'on aurait vraiment adoré le faire, mais tout s'est bien passé avec Rob, qui a été super cool, nous a envoyé des mails de soutien, etc. Et à l'arrivée, on adore Halloween II, le film super vénère, super fuck you attitude.


Enfin, par la suite, on a bossé pendant deux mois sur Halloween 3D, on y est retournés, et on a du bosser avec un autre scénariste, très cool mais qui ne connaissait pas du tout la franchise, et qui a proposé de rebooter à nouveau la saga. Pour tout dire, on trouvait l'idée débile, et l'entrain n'y était plus, même du côté du studio ; finalement, tout a capoté, mais on reste en contact avec Bob Weinstein.


D'autres projets américains en vue peut-être ?

Plus avec Dimension pour le moment, mais avec les ricains en général oui, on a déjà d'autres propositions. Y'a des choses pas mal, et on n'a plus envie d'attendre quatre ans comme on l'a fait entre A l'intérieur et Livide. On a trop envie de tourner, on adore ça. Histoire d'essayer de garder notre équipe technique à nos côtés, on aimerait bien tourner notre prochain film en anglais tout en restant en Europe, histoire de garder la main dessus malgré l'apport de capitaux américains. Il y a vraiment moyen de monter quelque chose de viable en Espagne, en Irlande ou en Angleterre, qui ont des systèmes très intéressants de tax shelter.

 


Et à quand une édition correcte ou Blu-ray d'A l'intérieur ?

Il existe un Blu-ray, en Norvège uniquement. Concernant le transfert du DVD, il n'était pas bon, mais la lumière du film était compliquée, et on a par exemple fait l'erreur de mettre trop de fumée. Notre directeur photo était d'avantage habitué à tourner en péloche, et la péloche encaisse vachement plus ce genre de détails, qui ne pardonnent pas en numérique. Dans le même état d'esprit, on avait voulu un décor de maison très épuré, parce que le personnage était en plein déménagement, etc. Mais du coup, ça nous donne des murs tout verts, c'est pas très joli...


Mais tu pourras éventuellement bientôt te rattraper avec le Blu-ray du remake d'A l'intérieur, dont le tournage commence cet hiver, en tout début d'année prochaine. C'est Jaume Balagueró qui va le réaliser, avec un casting ricain et des capitaux ricains, mais il tournera probablement en Espagne. Il a repris la trame de notre scénario mais en a vraiment fait « du Balaguero », l'enfoiré est vraiment super malin, il a eu des idées qu'on aurait rêvé d'avoir...

 

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