Rencontre avec Bouli Lanners

Sandy Gillet | 31 octobre 2011
Sandy Gillet | 31 octobre 2011

Une table ovale, des « collègues » et Bouli Lanners qui joue le jeu de la promo en faisant un saut de puce à Paris dans les locaux de l'attaché de presse français de son dernier film Les géants découvert à Cannes cette année à la Quinzaine des réalisateurs.  L'homme est fidèle à l'image qu'il s'est forgé auprès du public qui commence à le reconnaître dans la rue à son grand dam (il a été obligé de « lâcher » sa péniche bruxelloise pour une maison un peu moins centrale), trivial, jovial mais surtout lucide sur sa carrière et la filmographie qu'il construit telle une œuvre pleine d'ambition et de sens mais sans se la péter. C'est qu'en trois petits films, le cinéaste a déjà délimité un territoire bien marqué où l'image est aussi importante que l'histoire et où les personnages qu'il crayonne ont tous une forme de générosité déviante et marginale propre à donner à leur rapport toujours intense un ressenti qui sonne juste. Entre onirisme et naturalisme, le cinéma de Bouli Lanners semble réveler à chaque fois un bout de lui-même qu'il donne à dépecer. Pas facile pour lui de se livrer et d'en parler donc, d'autant que nous étions une bonne dizaine en face de lui. Mais l'heure passée en sa compagnie fut drôle, captivante et toujours intelligente. Ci-dessous un florilège de réponses car il faut bien en laisser aux collègues :

 

 


 

 

Trois films, trois scénarii originaux. N'êtes-vous pas tenté de faire un film écrit par un autre ?

Et bien écoute tout arrive puisque l'on me propose d'adapter des romans, des BD... Bref de tout. Mais mes univers sont tellement personnels que je ne sais pas si j'arriverais à adapter le truc d'un autre. J'essaierai un jour mais pour le moment je prends trop de plaisir à écrire mes histoires. Cela fait partie d'un travail sur le long terme. Un truc qui se construit petit à petit. Chaque film à une résonnance par rapport à l'autre et surtout par rapport à ma vie à moi. Ma vie évolue en fonction de mes films. Voilà. Pour le moment il n'y a pas la place pour faire autre chose.

 

Et en même temps l'on vous propose souvent des rôles décalés. Comme si l'on voulait vous aider dans votre cheminement de cinéaste un peu à part et original. Je pense au hasard à Kill me please. C'est pas un film que vous auriez aimé réaliser ?

Non pas vraiment quoique en y repensant je me souviens avoir réécrit mon personnage durant le tournage. Le film s'est tourné super vite, en trois semaines et demi dans un château, ma femme faisait les costumes ce qui fait que je restais là tout le temps. Mon personnage en fait n'était pas du tout défini. Olias (Olias Barco le réal / NDLR) ne savait pas trop quoi en faire. On avait du coup de grandes réunions tous les soirs au bar, on buvait de la Chouffe, beaucoup, et on réécrivait le film dans un état un peu second.

Mais d'une manière générale l'investissement sur un film, quand on est acteur, n'est bien entendu pas le même que quand on le réalise. Cela prend trois ans de faire Les géants. De l'embryon du scénario à la promotion. En fait, cela fait du bien de faire l'acteur dans les films. Cela permet d'avoir de petites parenthèses, de s'imprégner de l'univers d'un autre et de provoquer l'inspiration. Cela permet aussi de voir comment les autres travaillent. Là je viens de terminer le dernier Astérix et Obélix de Laurent Tirard (qui s'appelle Au service de sa majesté où il interprète Grossebaf, le chef des vikings / NDLR) et je suis en plein tournage du Audiard (De rouille et d'os / NDLR). C'est deux univers totalement différents et opposés. C'est deux vrais réalisateurs très particuliers et sincères. J'adore papillonner comme cela.

 

La nature qui est très présente dans le film, c'est même un personnage à part entière, fait-elle office pour vous de volonté de retour aux sources ? Un peu comme avec Eldorado qui était en plus une sorte de road-movie.  

Tu peux même dire qu'il s'agit ici de « boat-movie » (Rires). En fait au début le film ne devait pas se tourner en pleine nature. C'est après que c'est venu. Après avoir trouvé cette rivière et surtout en me rendant compte que l'histoire ne fonctionnait pas en milieu urbain. Cela devenait un film social et c'était tout ce que je ne voulais pas faire. En plus, ainsi tu n'as plus besoin de beaucoup expliquer ou montrer. En gros, je ne voulais pas faire une sorte de téléfilm qui tue, je trouve, l'esprit de curiosité et critique du spectateur. Et puis cela m'a excité de faire cela dans la nature qui est le décor de mon enfance. C'est excitant mais c'est compliqué. Tu écris une phrase : « Les trois gamins sont sur une barque, il pleut ». Après pour mettre cela en scène tu t'amuses. Faut mettre les équipes sur les radeaux, pas le droit d'avoir des moteurs, parce que c'est une réserve naturelle, on a donc du faire tout à la palme. Dès que tu changes d'axe cela prend deux heures, dès que quelqu'un bouge, la caméra bouge. Super casse couilles. Les gamins sont loin avec le régisseur qui est planqué dans la barque. Après une demi-heure, les gamins deviennent dingues. Tous les deux jours je suis obligé de changer de régisseur parce qu'il n'en peut plus (sourire). Bref tout est compliqué mais c'est excitant de s'immerger comme cela dans la nature avec des gamins assez exceptionnels. C'est grisant. C'est dur, mais finalement moins que mon prochain long qui sera un film d'hiver. On va en chier grave. J'ai déjà dit à mon équipe : « on a fait deux films d'été maintenant c'est l'hiver » (rire gras de votre serviteur).

 

 

Vois tournez toujours avec la même équipe du coup ?  

Le noyau de base est le même oui. Après il y a des roulements. Y en a qui ne sont pas libres ou qui arrêtent car ils ont en marre.

 

De vous (rire con) ?

Non du fait du métier qui use. Beaucoup de gens raccrochent vers 40 ans. C'est dur à gérer avec la famille... Y a donc du sang neuf à chaque fois mais avec un noyau dur.

 

Parmi les thèmes de votre film j'y ai vu la volonté de traiter du passage à l'âge adulte en vous servant de la nature tel un rite de passage un peu comme avec La forêt d'émeraude de Boorman...

Ah oui ? C'est la première fois que l'on me parle de ce film en l'associant au mien. C'est bien, j'ai toujours peur que l'on me cite des films que je n'aime pas...

 

Avec la rivière on pense aussi bien entendu à La nuit du chasseur...

Ah ça on me l'a déjà cité. Ceci dit je ne suis pas un cinéaste très cinéphile. J'aurais trop peur de singer. Pour en revenir à ta question (qui n'en était pas une en fait / NDLR), je ne suis pas conscient des thématiques que je développe dans mes films, tout est guidé par l'instinct. Mais depuis quelque temps j'en prends conscience surtout après la promo cannoise de celui-ci. Il y a une thématique récurrente dans mes films c'est l'explosion de la structure familiale qui projette mes personnages dans une forme d'errance et de fragilité. Avec une forme de reconstruction positive de film en film. Il y a comme une forme de psychanalyse qui prend donc écho dans ma propre vie qui évolue. C'est pour ça que cela est compliqué pour moi de me dire que je vais adapter l'histoire d'un autre. J'ai l'impression que je n'y arriverai pas. Je me nourris beaucoup de ma propre expérience de vie pour écrire ces histoires.

 

Ce qui ne vous coupe pas pour autant de producteurs et du public.

Oui, car j'ose croire que mes films sont là pour être vus. Mon ambition est de faire du cinéma d'auteur populaire. Ce qui à mon sens n'est pas antinomique. Je viens d'un milieu populaire et je suis très heureux de me dire que les gens puissent être touchés par mes films.

 

Comment on dégotte ces trois gamins ?

J'ai fait un grand casting entre Bruxelles et Paris. Bon, et aujourd'hui quand on fait un appel de ce genre, on se retrouve avec la moitié des deux pays pour auditionner (rire général). J'ai vu une masse d'ados et même plus. Il y a une sorte de frénésie... Alors tu cherches un ado de 15 ans, tu peux même te retrouver avec un mec de 40 ans (rire de votre serviteur à faire trembler les vitres)... Pour moi le casting c'est la partie la plus dure dans le process de création du film. Je m'épuise à essayer de projeter dans les personnes que je voie le personnage que j'ai imaginé lors de l'écriture. Mais heureusement dans cette masse il n'y en a pas tellement qui savent bien jouer. Et puis quand on a eu les deux frères, le troisième était plus simple à trouver. Ceci dit, Paul (Paul Bartel qui joue le rôle de Danny, l'ami des deux frères / NDLR) on l'a trouvé trois semaines avant le début du tournage. En fait ,on avait notre cast en février. Mais quand on s'est revu en juin à la fin des classes, il y en avait un des trois qui était devenu un homme. Il avait changé, sa voix avait mué et du coup il ne convenait plus pour le personnage. Cela fait partie des super moments pour un réal de dire à un ado qu'il ne convient plus parce qu'il avait grandi. Le pauvre il n'y pouvait rien. Heureusement, on est restés en très bons termes. Du coup on relance un casting en juillet quand tous les ados sont en vacances, les écoles fermées... cela a été une vraie situation de crise. J'en ai quand même trouvé trois que j'ai ramenés avec moi à Paris pour qu'ils donnent la réplique aux « deux frères ». Et tout de suite ils se sont grave entendus avec Paul. Copains comme cochons. Ils sont même venus me voir en me disant : Hé ! C'est lui hein et pas les autres... Car lui il est comme ça (il fait une grimace) et l'autre... (rire général). Et puis après sur le tournage tu oublies de les tenir. On s'est fait jeter de trois hôtels plus un gîte tellement ils ont fait les cons (je suis sous la table tellement je me gondole). A tous les trois ils ont assez d'énergie pour éclairer une petite ville... Ils peuvent être engagés chez EDF... (je n'entends pas la fin de la phrase et mon enregistreur sature). On est tous redevenus des ados mais on est quand même arrivé à les catalyser. En fait ils étaient au taquet quand la caméra tournait. Mais avant et après c'était l'enfer. Par exemple pour les champs / contrechamps, c'était toujours moi qui donnait la réplique en off car sinon ils se faisaient rire. Pour la scène avec Bœuf (Didier Toupy dans une scène très déviante où les trois ados proposent la location de leur maison au dealer d'herbe du coin / NDLR), j'avais prévu un plan large et puis après deux prises j'ai abandonné. Ils n'arrivaient pas être sérieux. C'est l'adolescence mais c'est des vrais comédiens. Ils ont beaucoup travaillé leur texte. Textes que je changeais souvent car je réécris beaucoup durant un tournage.

 

 

Et d'ailleurs, y a-t-il une part d'impro ?

Tout est écrit...

 

Même la scène autour du feu où les trois gamins se lâchent à coup d'insultes et de gros mots improbables ?

Bon après je leur ai lâché un peu la bride de temps à autre mais « enculé de mes deux couilles » c'est bien ma plume... (nouveau rire de stentor mais je ne suis plus tout seul). Mais sinon la scène où Zak se pisse dessus, et bien c'est de l'impro car il s'est vraiment pissé dessus. Ou encore la scène de la salle de bain où là on leur a dit de faire les cons et bien ils y sont allés de bon cœur.

 

Par rapport à votre expérience de comédien, comment vous comportez-vous avec ceux de votre film ?

Je suis très proche et très généreux avec mes comédiens car j'ai énormément souffert de cela. Je ne dirige pas de loin. Je déteste les gueulantes. Si j'ai quelque chose à dire, cela ne regarde que les comédiens et moi. J'essaye de donner un maximum de retour. Car quand tu joues au théâtre par exemple, à la fin de la pièce tu as des applaudissements. Sur un tournage, à la fin d'une scène, tu entends coupez et puis c'est tout. C'est extrêmement frustrant pour un comédien.

 

Et quand vous faites l'acteur, quel est votre rapport avec le réalisateur considérant votre pédigree de cinéaste ?

Je ne trouve rien de plus casse couilles qu'un acteur, sous prétexte qu'il est aussi réalisateur, se mêle de la mise en scène.

 

Un peu comme Guillaume Canet en sorte...

Exactement, si tu le dis (moi qui pensais avoir fait une remarque un peu lourde). C'est chiant. Ça, je ne fais jamais. Je me mets totalement au service. En plus c'est top. Tu te mets un peu en jachère. On vient te chercher, on te ramène. On te demande dix fois : « ça va ? »... Y a des pralines dans ma loge, je peux dormir (et oui je rigole encore)... Je ne vais pas me faire chier, j'ai déjà mes films à faire.

 

Pourquoi ce titre ?

Mes titres de films viennent bien après. D'ailleurs les tee-shirts de tournage n'ont souvent pas le même titre que celui qui est retenu à la sortie. Alors sinon je mets un jambon en jeu pour qui trouvera le titre du film. Les deux premiers films cela m'a tellement motivé que j'ai trouvé tout seul comme un grand (bis repetita). Mais ici c'est une copine qui a lu le scénario et qui m'a dit : « putain je trouve qu'ils sont comme des géants ». J'ai trouvé que cela sonnait bien pour un titre de film. Cela fait titre de conte. Eux tout petit dans un monde trop grand, trop large et puis la décision qu'ils prennent à la fin (que l'on taira ici) fait d'eux des géants oui. Pas des adultes mais des géants. Bref cela sonnait bien mais j'ai perdu un jambon (...).

 

Les dix minutes d'ovation à Cannes ?

Je me suis dis que la prochaine fois je ferai un générique plus court (j'ai mal aux côtes). Non, sinon c'était super mais j'avais du mal à réaliser. Encore aujourd'hui. On est mal à l'aise quand même. Surtout que je sortais d'un moment compliqué dans ma vie privée. C'était en plus mon anniversaire. Cela faisait trop de trucs en même temps. C'est un peu quand il y a trop à manger, on ne sait plus où donner de la tête.

 

Vous tenez déjà l'histoire de votre prochain film ?  

Oui en gros. C'est un mec de mon âge (Bouli devrait l'interpréter) qui rentre dans un bled à la campagne pour régler des problèmes de succession car ses parents sont morts dans un accident de voiture. Il retrouve un ou deux amis d'enfance. Et puis tout un pan de la vie de ses parents va ressurgir. Un pan qu'il ne comprenait pas et qu'il ne connaissait pas. Un truc super violent. Et quelqu'un va débarquer...

 

S'ensuivent des questions sur la place du cinéma belge en Belgique, la première de Tintin à Bruxelles en présence de Barack Obama (Sic !) et les chiffres d'entrées de son film là-bas. Et puis il est temps de partir sans oublier de remercier chaleureusement cet artiste entier et affable ainsi que l'équipe d'André-Paul Ricci sans qui cette rencontre n'aurait pu être possible.

 

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