Oliver Hermanus: "J'étudie les dangers de la beauté"

Laure Beaudonnet | 5 octobre 2011
Laure Beaudonnet | 5 octobre 2011

Oliver Hermanus, Le réalisateur de Beauty, analyse les thèmes majeurs de son second long métrage. Un somptueux film sur la violence des désirs et le désarroi devant l'inaccessible, qui figurait cette année à la sélection Un certain Regard du Festival de Cannes. Rencontre avec un cinéaste à suivre de près.



Pourquoi avoir choisi de traiter le sujet de l'homosexualité en Afrique du Sud ?

J'ai surtout choisi d'étudier le personnage de François. Il permet d'approcher le thème de la beauté et de ses dangers. Je n'ai pas voulu parler de désirs homosexuels refoulés, mais plutôt analyser ce qu'il se passe quand on désire violemment quelque chose. Qu'on le convoite plus que tout au monde. L'homosexualité est apparue comme un moyen d'aborder ce point.


Comment décririez-vous le personnage de François en tant qu'homme ?

François est un conservateur. Il nourrit un racisme moins extrême que celui qui existait en Afrique du Sud dans le passé. Il projette l'image de ce que devrait être un Afrikaner : il est robuste, il regarde le rugby, il boit de la bière même si son médecin le lui interdit. Son épouse lui est subordonnée, il est l'homme de la maison. Comme elle ne travaille pas, elle n'a aucun droit. Il endosse tous les habits de l'homme conservateur, dans sa manière de voir le monde. Il a construit son personnage au plus proche de ses représentations. C'est probablement une indication de ce qu'était l'ancien système sociétale. Ce que les hommes devaient devenir, ils le sont devenus, mais je pense qu'ils endurent tous une forme de souffrance.


Comment l'homosexualité est-elle perçue dans la communauté Afrikaner ?

Tout dépend de la manière dont on l'observe. Certains Afrikaners sont très conservateurs, mais il y existe beaucoup de gays dans cette communauté. Ce n'est pas comme s'ils faisaient l'objet de massacres. François part du principe qu'il ne peut pas exposer sa sexualité à la société. Ce n'est pas un postulat partagé par une race, mais par une génération et un rang. Le système du pays a vécu des grandes mutations lorsque le personnage avait une vingtaine d'années.

On voit très peu de noirs dans votre film. C'est une manière de montrer l'universalité du sujet ?

L'absence des noirs dans le monde de François sert à souligner le fait qu'il existe des réalités séparées en Afrique du Sud. Constat que je continue de trouver curieux. Même s'il évolue dans le monde contemporain, François n'a pas de relations avec les noirs. Il peut être contraint de collaborer avec eux pour son travail mais il n'a pas d'amis noirs, ni de collègues noirs, ni d'amis qui ont des amis noirs. Montrer cette réalité était intentionnel car elle est vraie pour beaucoup de sud-africains. Même si l'Afrique du Sud et peuplée de 40 millions de noirs pour 4 millions de blancs, vous pouvez évoluer dans un monde où vous ne rencontrez pas de noirs. Si vous habitez et restez exclusivement dans une banlieue blanche par exemple. Un sud-africain remarquerait cet élément dans le film. Je suis très conscient de ce phénomène car je suis, moi-même, métissé et, au Cap, où j'habite, quand je vais dans le centre-ville, il n'y a plus aucun noirs alors que 50% de la population du Cap est noire. Ce n'est pas en raison du racisme, mais plutôt parce que l'argent est lié à la race. A Johannesburg c'est différent, c'est une ville noire aisée. Au Cap, la classe moyenne est blanche. De la même manière, le personnage de François est issu d'une classe moyenne strictement blanche.

Vous diriez que le film traite de perversion ou de frustration ?

Ni l'un ni l'autre. Le film prend plutôt la forme d'un récit édifiant. Il avertit sur ce qui arrive en s'approchant de trop près de l'objet de désir. Imaginez. Vous êtes dans une pièce et vous êtes subitement attiré par une personne inconnue de l'autre côté de la salle. Quelque chose d'inexplicable émane d'elle. Son physique correspond parfaitement à un archétype que vous aviez formé dans votre esprit. On peut faire cette expérience dans le métro par exemple, mais vous allez certainement poursuivre votre chemin. Parfois, vous ne pouvez rien y faire. Vous restez dans la pièce à observer cet inconnu et si la personne change de salle, vous la suivez. C'est un comportement plus vraisemblable à l'adolescence, mais qui peut arriver à l'âge adulte. Et François subit cette violente attraction en apercevant Christian. Quelque chose d'imperceptible émane de ce jeune homme que François désire férocement. Si c'était réciproque, ce serait le plus beau moment de sa vie. Beauty étudie la manière dont on investit l'objet de désir. En raison de son origine sociale, François ne parvient pas à s'arrêter. Les choses prennent des proportions extrêmes parce que son existence est vide. Je voudrais que le public reconnaisse cette expérience dans leur propre histoire et comprenne chaque seuil franchi par François.




Pourquoi parler des dangers de la beauté à travers le prisme de l'homosexualité ?

Le film aurait pu parler d'un homme marié désirant une femme. Mais je trouvais que l'aborder du point de vue de l'homosexualité insistait sur la puissance du désir. Même si François s'échine à vouloir combattre son attirance, il est poussé vers Christian. Pourtant, ce comportement ne lui ressemble pas. Avec un homme et une femme, le film aurait probablement eu des airs de déjà-vu.


L'attirance provoquée par Christian rappelle l'effet produit par le jeune homme dans Théorème de Pasolini. Aviez-vous un film en tête en écrivant Beauty?

J'avais relu Mort à Venise, de Thomas Mann et j'avais également revu le film de Luchino Visconti. A la relecture de Mort à Venise, avant que j'écrive Beauty, j'ai eu le sentiment que l'auteur mentait. C'est une œuvre magnifique où cet homme décrit de manière éloquente l'idéal de beauté. Il vous enchante par sa verve incroyable. En le relisant, il m'a semblé qu'à travers cette ambiance romantique, ce style grecque hédonique, il évitait d'aborder l'évidence: l'attraction sexuelle que l'homme éprouve pour le jeune garçon. C'est plus patent dans le film de Visconti, même s'il aborde aussi l'histoire d'une manière assez aseptisée. Je vois la beauté d'une façon plus dangereuse. Si Thomas Mann écrivait sa nouvelle aujourd'hui, ce serait certainement un portrait des conflits sexuels. Quand vous voyez une belle chose, vous voulez l'acheter, la mettre dans votre maison, dans votre voiture, dans un cadre, que sais-je ? François voudrait mettre Christian dans une cage et le regarder jusqu'à la fin de sa vie. La violence survient lorsque François prend ce qu'il peut prendre : le sexe.

Au début, le public a le sentiment que Christian partage la même attirance pour François. Est-ce volontaire ?

Très vite, on fait l'hypothèse des motivations de Christian. On se doute qu'il aime séduire, mais pas d'une manière sexuelle. Il connaît son pouvoir sur les autres et il aime en jouer. Avec les hommes, il agit d'une manière, avec les femmes, d'une autre. Ce n'est jamais sexuel avec les hommes. Il est sur le terrain de la confiance, du gain de respect. Cela dit, c'est une séduction équivalente. Mais la majorité des hommes ne répondront pas à ses charmes de la même façon que François.

Dans la scène de viol, on est dans la vengeance ? Dans la possession ?

Je dirais qu'il est question de destruction. Il détruit la chose qu'il ne peut pas avoir. De la même manière que lorsque vous voulez faire pousser une belle fleur qui n'éclot jamais. Vous finissez par la détruire. François veut que personne d'autre ne possède Christian. Il s'assure qu'il ne sera plus affecté par cette personne. Il se soigne à travers ce geste.

Pourquoi ne pas le tuer alors ?

Parce qu'il n'est pas un dangereux criminel. Le François que nous avons créé n'est pas un psychopathe. Il utilise sa violence, sa virilité, son statut pour dominer les gens. La preuve par cette scène : il reprend le contrôle.

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