Athina Rachel Tsangari (Attenberg)

Par Laure Beaudonnet
19 septembre 2011
MAJ : 17 octobre 2018
0 commentaire
default_large


Nous avons eu le plaisir de rencontrer Athina Rachel Tsangari et son équipe de comédiens pour parler plus profondément des raisons de son film. Dans une ambiance décontractée, la réalisatrice d'Attenberg se livre sur les dessous de cet ovni du cinéma.

Que signifie le titre du film?

Pour Attenberg, je souhaitais réaliser une sorte de documentaire animalier de l'espèce humaine. Un film atypique qui montre une jeune fille, Marina, difficilement identifiable, à la frontière de l'enfance et de l'âge adulte, de l'animal et de la femme. Ce titre me plaisait car il faisait résonner le nom de Sir David Attenborough, le chercheur naturaliste souvent cité dans le film, tout en revêtant les sonorités d'une ville.

 

 

 

 

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?

Ce fut une opération longue et laborieuse. J'ai auditionné environ 600 filles pour le rôle de Marina. C'était un véritable casse-tête car j'attendais une comédienne différente de la tradition grecque, plutôt théâtrale et expressive. Comme nous n'avons pas d'école de cinéma en Grèce, la plupart des acteurs ont un jeu télévisuel et je cherchais quelque chose de plus retenu. Quand j'ai rencontré Ariane Labed, elle ne parlait pas grec, à part le langage de la rue, mais j'ai pris le risque de la prendre. Je savais qu'elle serait bonne car elle dégage une certaine austérité. Elle est chargée d'énergies intérieures.

 

L'animalité a presque un rôle part entière dans votre film. Pourquoi ?

Je voulais travailler sur un personnage qui ne se laisse jamais aller, qui n'est pas sexué. Une sorte d'animal indomptable qui n'est pas encore prêt à entrer dans le monde réel. Cette idée m'intéressait car j'ai l'impression qu'à l'ère de Facebook, des chats, des textos et du tactile, beaucoup de filles de cet âge sont privées d'érotisme. Elles sont dans l'absence plus que dans la présence. J'ai voulu créer une sorte de cocon qui peut se passer partout et nul part. Attenberg étudie la manière dont on se comporte, reclus dans notre chambre, quand on tente de communiquer avec le monde. J'ai voulu parler de l'entre deux, de la manière dont cette jeune fille récolte ses informations sur la vie et la sexualité. Elle est obsédée par les documentaires animaliers et elle observe ses pairs comme les membres d'une espèce plus large.

 

 

 

 

 

Diriez-vous que le film raconte le chemin initiatique vers la chair ?

C'est effectivement une manière de le décrire. Je dirais aussi qu'il s'agit d'un rituel très archaïque, celui d'un père qui offre sa fille à un autre homme. C'est le rituel le plus ancien et le plus universel qui soit. Je m'intéresse à la séparation entre un homme et une femme qui ne sont pas censés être un homme et une femme l'un pour l'autre, du point de vue du tabou social. En quittant le monde, il demande une faveur à sa fille, celle d'intégrer le monde et d'offrir son corps – sinon, son âme – à quelqu'un. On pourrait parler d'un rite de passation. Attenberg parle des deux thèmes majeurs inhérents à la vie : le sexe et la mort. C'est un échange entre les deux personnages. Alors qu'il l'aide à accueillir le désir, elle l'accompagne sur le chemin de la mort. C'est une histoire simple, en somme.

 

Envisagiez-vous de lever le voile sur un tabou ?

Le scénario repose entièrement sur la question de Marina à son père : "m'as-tu déjà envisagée nue ?" C'est un sujet absolument interdit. Le fait même d'y penser est interdit. Ce tabou préserve la reproduction de notre espèce. Il est complètement assimilé par notre culture depuis la tragédie grecque. C'est pourtant assez fascinant, je trouve.

 

La pureté de Marina a-t-elle facilité le traitement de la notion de deuil ?

Pas seulement pour parler du deuil, pour parler de la vie. On touche aux choses simples : embrasser, faire l'amour, marcher, cracher, faire un deuil, des gestes basiques que nous reproduisons sans même y penser. Lorsque nous prenons du recul sur ces comportements, ils finissent par devenir étranges. C'est comme observer une autre espèce agir. Je m'intéressais à cette abstraction et je voulais questionner ce que l'on questionne rarement. J'aime l'idée de ne rien prendre pour acquis.

 

 

 

 

 

Rédacteurs :
Suivez-nous sur google news
Pictogramme étoile pour les abonnés aux contenus premium de EcranLarge Vous n'êtes pas d'accord avec nous ? Raison de plus pour vous abonner !
Soutenir la liberté critique
Vous aimerez aussi
Commentaires
guest
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires