Angel Sala (Festival de Sitges)

Aude Boutillon | 14 août 2011
Aude Boutillon | 14 août 2011

 Depuis plus de quarante ans, le Festival international du cinéma fantastique de Catalogne -Sitges pour les intimes- règne en maître sur les manifestations européennes consacrées au cinéma fantastique. Un parcours légitime, mais non sans heurts, sur lequel revient Angel Sala, directeur du festival de Sitges et fervent protecteur du prestige acquis au fil des années par son festival. Rencontré à l'occasion de la dernière édition du NIFFF, il aborde l'évolution de Sitges, intrinsèquement liée au polymorphisme d'un cinéma fantastique en constante mouvance, mais également la controverse qui avait éclaté à l'occasion de la dernière édition du festival, avec la diffusion de A Serbian Film

 

Angel Sala et Joe Dante, 43ème édition du Festival de Sitges, 2009
 

 

Depuis combien de temps êtes-vous à la tête du festival de Sitges, et comment êtes-vous arrivé à cette position ?

C'est ma 11ème année en tant que directeur. J'ai commencé à participer au festival en tant que spectateur, que véritable « geek », puis j'ai travaillé pour la presse, et j'ai finalement été amené à intégrer différentes sections du festival, de l'animation à la sélection, avant de devenir directeur. En tout, je travaille pour le  festival depuis 20 ans.

 

Vous êtes donc un fanatique de cinéma fantastique de longue date !

Oui, bien sûr. Ma première participation en tant que spectateur au festival a eu lieu en 1982, avec la diffusion de The Thing, de John Carpenter, en tant que film d'ouverture.

 

Etait-il présent ?

Non, malheureusement, il n'est jamais venu à Sitges. C'est un homme qui n'aime pas tellement voyager, il est donc difficile de le faire venir.

 

Mais vous êtes parvenu à attirer de nombreux invités prestigieux.

Oui, dans les 15 dernières années, nous avons réussi à faire venir toutes les figures importantes du cinéma fantastique et de l'horreur, comme Sam Raimi, George Romero, Quentin Tarantino, Anthony Hopkins et bien d'autres, les classiques, mais également les nouveaux.

 

Au commencement, il n'a pas du être facile de convaincre des personnalités d'y participer, alors qu'aujourd'hui, le festival est très réputé à travers le monde.

C'est toujours difficile, en fait. Il faut toujours négocier. Bien sûr, c'est plus facile qu'auparavant, le festival étant très connu, en Asie, en Europe... Mais ces gens sont toujours très occupés... et coûteux ! Nous essayons de nous tenir à un objectif, à savoir deux catégories d'invités : les classiques, et les nouveaux. Je pense que ce système fonctionne. Finalement, la clé pour atteindre ces personnes, ce sont les « talent agencies » de Los Angeles.

 

Sid Haig, 2005
 

 

Qu'est-ce qui fait, selon vous, la spécificité de Sitges, par rapport aux nombreux autres festivals de cinéma fantastique, notamment européens ?

Je pense que c'est l'âge. Le festival a 44 ans, et c'est très important. Il faut avoir de l'expérience. Sitges a eu une période difficile dans les années 1990, où certaines personnes ont décidé de modifier le festival, en oubliant sa base fantastique. Mais le plus important est de rester cohérent, avec un objectif et un programme. Sitges est à présent un très bon festival, car cohérent dans son programme, et ouvert à de nombreuses personnes. Il est très fidèle au registre fantastique. Un fantastique qui est très différent à présent de ce qu'il était il y a 20 ans ! Nous devons évoluer. A présent, ce cinéma n'est plus seulement constitué de vampires, de tueurs psychopathes, donc nous devons nous ouvrir à de nouveaux concepts. C'est le secret d'un grand festival. Il faut éduquer l'audience au sujet de nouvelles tendances. Mais il y a de très bons festivals en Europe, comme le NIFFF, le BIFFF, Gérardmer... Chaque festival est connecté aux autres, les directeurs gardent contact...

 

Donc vous n'êtes pas vraiment dans une logique de compétition.

Non, nous sommes plutôt dans un esprit de collaboration. Je trouve très bien pour le genre fantastique que des festivals comme le NIFFF ou le BIFFF existent. Le plus important, c'est de garder un public très fidèle, et de s'ouvrir à une nouvelle audience en même temps. Mais s'agrandir ne doit pas être une obsession. Sitges s'est étendu grâce à une situation stratégique notamment, mais il n'est pas forcément nécessaire d'être grand pour être bon (rires).

 

Qu'en est-il de la controverse autour de A Serbian Film ? En mars dernier, vous aviez été accusé de diffusion de pornographie infantile.

A l'heure actuelle, l'affaire est au stade préliminaire, il n'y a pas encore eu d'audience. Tout doit être décidé dans les semaines ou mois qui arrivent. La justice espagnole est très lente, d'autant plus en été !

 

 

Vous avez reçu de nombreux soutiens.

En effet, de la part de l'Espagne mais également de pays européens, asiatiques... Nous en sommes très reconnaissants.

 

Aviez-vous conscience d'un certain risque inhérent à la diffusion de ce film ?

Non, pas du tout. Avant nous, le film avait été diffusé dans de nombreux festivals, sans problèmes. Même à Austin, au Texas, où sa diffusion a été très critiquée. Bien sûr, le film prête à la controverse, mais c'était le cas pour des films comme Martyrs, Irréversible, pour lesquels rien n'était arrivé. Là, c'est complètement surfait. Ce n'est qu'un film. Mais c'est une manifestation de plus de la situation critique dans laquelle se trouve l'Espagne.

 

Que pensez-vous personnellement du film ?

En réalité, je ne l'ai jamais vu en entier ! Il est passé en comité de sélection. En général, je vois tous les films de la sélection, mais parfois pas des films des sections de Minuit, comme A Serbian Film. J'ai commencé à le regarder, mais ça ne m'a pas intéressé. J'ai bien entendu vu certaines scènes par la suite, celles qui ont été dénoncées. Mais ce n'est pas mon genre de film. Je comprends qu'il dénonce la situation terrible en Serbie. Il a une justification. Mais ce n'est pas mon genre. Je préfère l'horreur fantastique à l'horreur réelle. Par exemple, Henry, portrait d'un sérial killer est un très bon film, mais ce n'est pas mon genre. Je préfère The Thing. Les torture-porn, je n'aime pas ça. Je n'aime pas Hostel, ou même Saw, à part le premier.

 

Ces films sont pourtant devenus une part conséquente de la culture horrifique. Vous devez fatalement en prendre compte dans le cadre du festival.

Je pense que c'est terminé, en fait. Maintenant, la nouvelle tendance est à des films comme Insidious. Il y a pourtant des films très choquants qui ont une justification, une histoire et des personnages solides, mais la répétition de la même formule, comme dans la saga Saw par exemple, c'est sans intérêt. Les trois ou quatre derniers sont merdiques, inintéressants au possible ! La réutilisation de la même histoire, un homme qui capture et torture des personnes... Arrêtez, par pitié !

 

Peut-être est-il devenu plus difficile de choquer le public, avec la multiplication de films semblables à Saw. Le premier avait beaucoup marqué les esprits, mais il a donné naissance à d'innombrables copies.

Quand vous avez un hit au cinéma, beaucoup de films prennent la même direction. C'est quelque chose de très commun, surtout dans le domaine du fantastique. Par exemple, dans les années 1980, il y a eu énormément de slashers faisant suite à Vendredi 13, ou Halloween. Puis dans les années 1990, avec Scream en premier lieu, il y a eu une flopée de versions parodiques de ces slashers. Saw a été un hit, et beaucoup de films l'ont suivi. A l'heure actuelle, la mode est à Paranormal Activity et Rec, des films qui ont eu beaucoup de succès à travers le monde. Les gens essaient de les imiter pour une question financière. C'est normal. Parfois, une de ces imitations est bonne. Par exemple, dans les années 1980, The Prowler, de Joseph Zito, était très similaire à Vendredi 13, mais meilleur. Mais aujourd'hui, il y a un retour à l'horreur pure. Tout le monde va vouloir imiter Insidious ! Ca fait très peur, c'est un bon film. Les vampires, les loups-garous ne sont plus vraiment effrayants à l'heure actuelle. Il faudrait faire des films sur eux. Mais sur des vampires, pas des vampires romantiques ! (rires) Insidious parle de fantômes, mais de vrais fantômes méchants, pas de ceux qui cherchent la rédemption. Ca me plait.

 

           

 

Pouvez-vous me parler de la prochaine édition du festival ?

Ce sera le 6 octobre. Le thème sera l'intelligence artificielle, et l'évolution de ce concept. Ce sera notamment centré sur le film de Spielberg, avec une exposition qui y sera consacrée. Il y aura bien sûr une rétrospective autour du thème, sur les 40 dernières années. Le film d'ouverture sera un film espagnol, Eva, de Kike Maillo, un nouveau réalisateur. C'est un drame de science-fiction. Nous aurons le dernier Jaume Balaguero, Mientras duermes. Il y aura un film d'horreur espagnol, Emergo, produit par Rodrigo Cortes, le réalisateur de Buried. Nous aurons également des films comme The Murderer, des films marrants comme Sex and Zen 3D... Il y aura beaucoup de 3D, cette année. C'est la 3ème année que nous l'avons. Il y aura également Les contes de la nuit d'Ocelot, un très beau film. Nous présenterons beaucoup d'animation. Nous aurons également de gros films américains, mais nous sommes en ce moment-même en train de les négocier. Ce sont des films qui sortiront en septembre-octobre. Il y aura près de 150 films au total. Nous aurons également de nombreux films espagnols qui arrivent en automne, mais également des films sud-américains, comme Trabalhar cansa, un très beau film brésilien, qui était présenté à Cannes. Nous essayons d'avoir un programme varié : horreur, science-fiction, fantastique, films étranges, films de minuit... L'affiche de l'édition 2011 met en scène de vrais robots fabriqués au Japon, dont nous avons obtenu les droits. Ils parlent, c'est vraiment effrayant !

 

Avez-vous déjà quelques noms d'invités à nous révéler ?

Non, pas encore, nous sommes encore en pleine négociation. Je peux déjà vous annoncer qu'il y aura un hommage à Jaume Balaguero, car c'est le réalisateur le plus important des 15 dernières années en Espagne. Je dois aller à Los Angeles pour mettre les négociations en place. J'espère que nous aurons de grands invités !

 

 

Propos recueillis par Aude Boutillon, juillet 2011.

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