Antoine Blossier (La Traque)

Patrick Antona | 12 juillet 2011
Patrick Antona | 12 juillet 2011

Souvent projeté en Festival depuis plusieurs mois, que ce soit à Gérardmer ou à Bruxelles, La Traque sera enfin à l'affiche sur nos écrans à partir du 13 juillet. C'était à l'occasion du BIFFF qu'Ecran Large, toujours à l'affût, a pu s'approcher du réalisateur Antoine Blossier pour parler avec lui de première expérience, de l'amour du cinéma et des films qui ont pu l‘inspirer, de la situation du cinéma fantastique en France et des méandres de la distribution. En tout cas, un personnage à suivre, enthousiaste et prolixe, prêt à défendre son premier long-métrage avec aplomb et qui semble bien parti pour continuer l'aventure .

 

 

Quelles sont tes premières émotions  de cinéma ?

Cela remonte aux vacances à Marseille chez mes grands-parent où j'allais voir avec ma grand-mère la crème de ce qui se faisait de mieux dans les années 80. Elle ne m'accompagnait pas pour découvir des classiques mais pour qu'on se paye plutôt Gremlins, Les Goonies et SOS Fantômes. Et j'achetais le magazine Première où je collectionnais les fiches des réalisateurs, les TéléK7 qui te permettaient de confectionner tes propres jaquettes vidéo, et oui je suis de la génération magnétoscope ! Mon père, un jour, me ramène du vidéo-club un film de SF, pensant que c'était dans la veine de Star Wars. Je devais avoir 7 ans , et je me souviens que la première demi-heure m'avait un peu ennuyé alors que la suite m'a littéralement scotché. C'était Alien. Mon père voulait arrêter le film mais je l'en ai empêché, c'était trop tard !

 

L'envie de devenir réalisateur est venue à cette époque ?

Non, plus tard. Cela restait du domaine du fantasme enfantin mais c'est une professeur qui, m'écoutant parler de cinéma tout le temps, pensait que je perdais mon temps dans la section où j'étais et m'a re-orienté vers une première littéraire plus en adéquation avec mes aspirations. J'ai pu réalisé ainsi mon premier court-métrage avec le matos de l'école. Il y a eu aussi un fameux week-end où je me suis pris en pleine poire Orange Mécanique, Le Silence des Agneaux et Edward aux mains d'argent. Là, oui, j'ai voulu devenir réalisateur mais je ne savais pas trop comment faire, quelle filière prendre. J'ai intégré une fac cinéma où bon an, mal an j'ai passé les étapes mais sans vraiment trop apprécié le cursus, vu que le crédo là-bas était clairement orienté cinéma d'auteur. J'ai fini comme régisseur sur une pub, et à partir de ce moment-là, j'ai enchainé sans discontinuer pendant 4 ans. Finie la théorie, là j'ai appris le métier sur le tas, pur technicien et pas à me poser des questions artistiques ! Et c'est là que j'ai rencontré Olivier Oursel, qui deviendra producteur sur La Traque.

 

 

Votre collaboration date donc de longtemps ?

Pour dire vrai non, car on ne s'est pas vraiment apprécié sur le moment (rires). Chacun est parti de son côté pour mener à bien sa carte et je me suis avancé dans l'aventure d'un court-métrage où je voulais rendre hommage aux classiques de la Universal: L'Abominable malédiction du peintre Gray. Même s'il est bourré d'erreurs de jeunesse, il a la chance d'être vu par des gens qui me confient cette fois-ci la réalisation de pubs. Et Olivier Oursel revient dans la boucle, le court-métrage lui plait beaucoup et il me propose de développer avec lui un projet pour les « French frayeur », cette branche de Canal+ qui se spécialisait dans le financement de films d'horreur hexagonaux. Le premier truc que je pond c'est Les Liens du Sang , un film de vampires qui, sans me vanter, partageait la même intrigue que Morse ! Inutile de dire que quand j'ai vu le film de Tomas Alfredson, qui est un pur chef d'oeuvre, les bras m'en tombent ! Du coup, avec Erich Vogel avec qui je suis pote depuis la fac, on se retrouve dans cette grande maison en province en automne à tenter de rédiger une histoire de maison hantée.

 

Rien à voir avec l'ambition de réaliser un survival ou un film de monstres ?

Sauf que l'endroit étant fréquenté par des chasseurs qui faisaient des battues et comme notre film de chevet était le remake de Massacre à la Tronçonneuse de 2003, on a préféré s'orienter vers un survival. Ce qui est plus abordable pour le public français qu'un film purement fantastique et plus facile à faire financer. Le processus d'écriture a été long, car il a été difficile de faire abstraction de certaines influences qui finissaient par polluer nos idées. Au bout de deux années, avec phase de re-écriture intermédiaire et des allers-retours avec la production, nous avions enfin bouclé notre script.

 

Est-tu fan des films d'agression animale ou de revanche de la nature typiquement des années 70 comme Grizzly, Frogs voir Les Dents de la mer ?

Les Dents de la mer est dans mon top 5 ultime, mais c'est plus l'ambiance et la montée du suspens qui m'intéresse dans ces films que l'agression animale par elle-même. Comme dans Gremlins ou les premiers Shyamalan, c'est cette idée de contagion d'une communauté par un danger qui ne fait que croître que l'on a voulu retranscrire, un peu comme dans les romans de Stephen King

 

 

 

(Attention spoiler) Mais La Traque au final ressemble quand même un peu à un film-phare des 70's qui s'appelle Prophecy de John Frankenheimer ?

 

Tu n'es pas le premier à me le dire, mais c'est un film que je n'ai jamais vu. Et dans une des versions du script, j'avais même des marcassins mutants qui apparassaient, comme en réponse aux oursons monstrueux du film américain dont tu m'as parlé précédemment. Comme le choix de peu montrer les créatures, ce n'est pas pour faire comme Jacques Tourneur et jouer sur la suggestion mais pour se focaliser sur l'angoisse ressentie par les personnages du film. Moi, en tant que spectateur, je suis plus en empathie que si j'avais vu des gros monstres se pointer à tous les coins. Et en tant que réalisateur, cela m'a obligé à réfléchir à ma mise en scène, à raconter une histoire avec ma caméra. C'est vrai que l'on est dans une époque où l'on doit tout montrer, avec des SFX de plus en plus élaborés, mais quand tu regardes les Jurassic Park par exemple, c'est plus la scène où le T-Rex approche en faisant bouger les arbres ou l'attaque des raptors dans les hautes herbes qui m'impressionnent, pas celles où les dinosaures apparaissent de manière frontale, même si cela me fait aussi tripper.


Et le fait de faire de tes protagonistes des bourgeois de province à forte tradition familiale, c'est un clin d'oeil au cinéma de Claude Chabrol ?

Pour cette thématique là et pour la tension qui s'insinue entre les personnages, la référence à Chabrol est évidente. Je compte La Cérémonie parmi mes films de chevet, et puis avec Eric on était prêts à aller encore plus loin dans l'hommage en complexifiant les rapports entre frères, en rajoutant un lourd secret de famille mais on a opté au final pour la simplicité.

 

Le film s'appelait Proie mais il a été re-titré La Traque pour la sortie à venir ?

Oui, il y a avait un embouteillage de films avec le mot Proie cette année en France ... A l'origine, mon film devait sortir avant celui d'Eric Valette mais les évènements en ont décidé autrement. En tout cas, cela nous permet de rendre hommage à un film des années 70, La Traque de Serge Leroy, qui est un des premiers exemples de survival à la française et qui est un chef d'oeuvre. J'espère qu'on ne le bafoue pas en reprenant son titre mais c'est aussi pour marquer le fait que l'on s'inscrit dans cette filiation, à une époque où les films de genre en France étaient au premier degré et parlaient de thèmes sociaux. L'idée que certains caractères vont se révéler au moment d'une partie de chasse qui se passe mal est commun aux deux films.

 

Bérénice Béjo est très bien dans le film mais il y avait pas matière à développer l'idée d'un triangle amoureux pour pîmenter le tout, ajouter un brin de tension sexuelle ?

Normalement, nous aurions dû tourner une scène chaude entre Nathan (Grégoire Colin) et Claire (Bérénice Béjo) pour le début du film mais cela ne s'est pas fait. Je n'avais pas envie d'ajouter une forme d'inceste dans les liens entre les personnages mais c'est vrai que plus de tension sexuelle n'aurait pas été de trop ! C'est plus le sentiment de frustration que Grégoire Colin éprouve face à son beau-père que nous avons exploité avec Erich Vogel, la manière dont il n'arrive pas à lui tenir tête et comment il va finir par dépasser sa simple condition de citadin pour devenir plus violent que les rustres qu'il a en face : un peu comme Dustin Hoffman dans Les Chiens de Paille. C'est ce cheminement de Nathan et la manière dont il va devoir changer, se barbariser qui est la pierre angulaire du film.

 

Te sens-tu des affinités particulières avec toute cette vague de réalisateurs qui s'échinent à faire du cinéma de genre en France comme Xavier Gens, Fabrice du Welz ou Eric Valette ?

Je ne les connais pas personnellement, j'ai souvent croisé Fouad Benhammou (Le Village des Ombres) ou David Morlet (Mutants). Dans les films que j'aime, il y a La Horde que je trouve très fun, Captifs et Calvaire de Fabrice du Welz qui m'a impressionné. Vinyan m'a moins marqué, je l'ai trouvé plus hermétique et moins passionnant, et pour Xavier Gens, c'est surtout son prochain, The Divide qui m'intéresse, surtout au vu des bons échos. Mais pour être franc, je n'ai pas envie de me spécialiser dans le genre exclusivement parce que j'ai fait un film comme La Traque, je suis plus orienté entertainment. Je me sens plus proche de Fred Cavayé et de sa manière d'aborder ses histoires par exemple. D'ailleurs je connais bien son scénariste Guillaume Lemans.

 

 

Au niveau de la carrière internationale, le film s'est bien vendu et a même été distribué en DVD aux USA. Pourquoi tant de retard pour l'exploitation au cinéma en France ?

Parce que le marché a été embouteillé pendant un moment, parce que le fait que La Horde qui sortait sur un nombre conséquent de copies sans vraiment rencontrer le gros succès attendu, a rendu les distributeurs frileux. Et le notre n'arrivait pas à se positionner pour vendre de manière efficace La Traque. Le problème, comme le dit Fabrice du Welz, c'est que nous voulons faire des films à la manière de Spielberg mais en fait nous sommes des fils de Jacques Doillon. C'est ce côté auteur français dont on a le plus grand mal à se défaire. En France, on manque d'une certaine industrialisation qui permettrait de créer une véritable dynamique créatrice et rentable. Pour un Pacte des Loups réussi et véritable succès public, tu te prends par la suite Brocéliande, Belphégor et le catastrophique Vidocq qui te sapent tout le travail ! En France, on est en demande d'un film séminal et qui peut démocratiser le fantastique mais c'est par le nombre que l'on peut y arriver.

 

Si Hollywood t'appelle pour te filer un projet clé en mains où tu ne serais que le Yes Man chargé de la mise en scène, tu dis oui ?

Si c'est pour quelque chose d'original, je ne suis pas contre, mais pas pour réaliser le remake d'un quelconque film d'horreur coréen ou asiatique Mais pour l'instant, je préfère continuer à me former, à affiner mon style et peut être alors j'envisagerai un film en langue anglaise, avec une production européene et des comédiens américains. Mais autant je suis fan de tout ce qui vient d‘Hollywood, je ne pense pas que je serai heureux dans ce monde si particulier. D'ailleurs mon prochain film qui est en phase puise son inspiration dans le cinéma américain. C'est une comédie d'aventures avec des adolescents en héros, un peu comme ces enfants que l'on peut voir dans  Breakfast Club et Stand by me mais dans une trame qui se trouve au croisement de Ocean's Eleven et des films de Judd Apatow pour le ton de l'humour.

 

 

Autoportrait d'Antoine Blossier

 

 

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