Rencontre avec Éva Ionesco

Simon Riaux | 28 juin 2011
Simon Riaux | 28 juin 2011
Nous vous avions déjà parlé de My Little princess lors du festival de Cannes, et dit combien l'histoire (semi-autobiographique) de Violetta, cette petite fille devenue le modèle de sa mère photographe, nous avait touché au coeur. Ce premier film nous avait surpris par sa maîtrise et son raffinement, qui en font une oeuvre funambule, oscillant entre le conte et la chronique intime. Interloqués par cette réussite, qui tranche radicalement avec les poncifs du cinéma français (qu'il soit populaire ou dit d'auteur), nous tenions à rencontrer sa réalisatrice.

On pourrait être intimidé face à Éva Ionesco, par le courage de sa démarche tout d'abord, la richesse de son parcours, et enfin par son regard à la fois lunaire et d'une acuité saisissante. Ce serait sans compter sur une vigueur, une énergie et une volonté de cinéma à toute épreuve, qui mettent immédiatement à l'aise. Car le premier long-métrage d'Éva est tout, sauf un brulot hiératique, si l'histoire contée est toute personnelle, il n'est nullement question ici de porter un drame privé sur la place publique.

 

 

 

 

 

" Je ne pouvais pas me dénuder dans ce film, la démarche est assez pudique en fait. " Un constat évident pour qui verra My Little princess, sans doute car son auteure n'est pas une nouvelle venue dans le paysage cinématographique français, et possède déjà un univers bien à elle. " Je voulais aller vers le fantastique, faire un film de genre, mais c'est impossible pour un premier film en France. " Ce désir qui irrigue l'oeuvre dans son ensemble la nourrit, et lui confère une richesse ainsi qu'une épaisseur remarquables.

Ces qualités sont également le fruit d'une véritable réflexion sur l'outil cinématographique, une démarche que l'on retrouve notamment dans le travail minutieux de l'image, photographiée par Jeanne Lapoirie. " Jeanne est très douée pour la lumière (…). Je voulais qu'elle aille dans le sens de Michael Ballhaus, l'opérateur de Fassbinder, qui travaillait avec des gélatines, en s'inspirant de Douglas Sirk. " Une minutie dans la composition de l'image, une rigueur dans la pensée du cadre, qu'on aimerait trouver plus souvent dans les premiers films produits chaque année. "J'ai utilisé beaucoup le sans blanchiment, qui donne des teints très blafards, et un ciel électrique, James Gray s'en sert beaucoup également. Je voulais que le tragique soit amené par l'image. (...) On s'est inspiré aussi des films de Mario Bava, on oublie souvent que c'était aussi un très grand chef opérateur."

 

 

 

 

Des recherches qui ont amené Éva Ionesco à se détacher visuellement du travail photographique de sa mère. Démarche intéressante et réussie, qui lui permet de faire des travaux d'Irina Ionesco un objet mystérieux, qui pénètre dans l'image comme par effraction. " Je voulais que cela donne la possibilité à la relation mère-fille d'exister. Ce n'est pas un film sur la photographie mais sur le rapport. Peut-être sur celui qui mène à la photographie, mais elle reste toujours hors champ.

"J'ai préparé le film seule pendant longtemps, mais je n'ai eu que deux semaines et demi de préparation avec l'équipe, ce qui est très court. Du coup beaucoup de choses ont disparu, des aérations du récit, des scènes dans la rue... " Une précipitation qui n'entache jamais le film, d'une tenue formelle et thématique exemplaire. On ira jusqu'à dire que le relatif enfermement des personnages vient in fine souligner les intentions esthétiques de la réalisatrice, accentuant encore sa dimension de conte aux frontières du fantastique. Si la modestie des moyens se fait si peu ressentir, c'est aussi grâce à la rigueur de la mise en scène. " Le film a été entièrement storyboardé, je dessine tout moi-même, avant d'avoir les décors, et aussi après."

 

 

 

My Little princess se révèle être une passionnante porte ouverte sur l'univers d'Éva Ionesco, intrigant et multiple, à tel point que l'on sent, alors que le film s'achève, une volonté manifeste de poursuivre le récit. " J'aimerais un triptyque. Un second film sur le Palace, on y retrouverait Violetta et une bande de jeunes, ce serait beaucoup plus gai. J'aimerais me servir de ça, mais à mon avis ce ne sera pas trop réaliste. J'ai un autre projet aussi, sur Pierre Goldman, et puis un troisième film consacré à Violetta, un film de genre, un polar... " La réalisatrice a encore bien des choses à raconter sur l'existence de Violetta, intimement liée à la sienne, et de territoires à explorer. Alors que notre conversation s'achève, son regard, sombre mais jamais dénué de poésie, se pare d'une détermination qui ne laisse nulle place au doute.

S'il est bien trop tôt pour savoir quel sera le destin de son premier film, Éva Ionesco a réussi le pari (que d'aucun qualifierait de fou) d'embrasser dans un même mouvement une époque maintes fois représentée et sa propre histoire, pour nous offrir une fable inclassable, ou ténèbres et lumière s'entremêlent. Si les salles obscures accueillent bien ce mercredi une princesse, elle est tout sauf petite, et n'appartient à personne.

 

 

 

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