Vincent Cassel (Black swan)

Simon Riaux | 8 février 2011
Simon Riaux | 8 février 2011

Chorégraphe ambigu et pervers dans Black Swan, Vincent Cassel revient pour nous sur le tournage d'un des films les plus importants de l'année. Il évoque sans langue de bois son parcours, ses projets, son image, sa relation avec les metteurs en scène. Un entretien qui confirme pour ceux qui ne le sauraient pas encore que Cassel est un des comédiens les plus importants de ce pays et de sa génération.

 

Comment est Darren Aronofsky ?

Il est très sympathique. Il est très exigeant. Très concentré. Il est très demandant, je veux dire, d'un point de vue assez large, par exemple, j'étais à New York, on avait répété, j'étais rentré à l'hotel, puis il m'a appelé pour me dire : « tu ne veux pas revenir ? je vais faire une réunion avec les gens du décors, et j'aimerais que tu choisisses tes meubles. » Il attend que vous lui apportiez des choses. Ça ne veut pas dire qu'il accepte tout, mais il est très en demande des acteurs. La vérité, et c'est pour ça que je le trouve sympa je crois, c'est qu'il aime beaucoup les comédiens. Tous les metteurs en scène n'aiment pas les acteurs. A mon avis en regardant des films vous devez pouvoir le sentir.

 

 

 

Qu'est-ce que ça veut dire ne pas aimer les acteurs ?

Privilégier l'aspect technique, ou faire faire des choses aux acteurs qui ne les sublime pas, qui les rabaisse. On se rend assez vite compte de ça. Alors que lui, il est fasciné par les acteurs, il estime qu'il ne pourrait pas le faire. Il ne les utilise pas juste parce qu'il en a besoin, c'est ce qui le passionne le plus dans le processus. Voire les choses éclore. D'ailleurs dans ces films, les acteurs s'en sortent très très bien.

 

Pourquoi vous a-t-il choisi ?

Je crois qu'il m'apprécie comme acteur, parce j'ai joué dans des films qui lui ont plus. Il a beaucoup aimé la Haine, Irréversible, c'est un grand fan de Cronenberg.

 

 

Accepter ce rôle, est-ce aussi retourner aux sources, vis-à-vis de votre père ?

Alors ça, je m'en suis rendu compte en second lieu. Ce qui m'a d'abord attiré c'est Darren, travailler avec lui. J'ai vu ses films et je suis persuadé que c'est un des meilleurs metteurs en scène de sa génération. Et du coup ça me chauffait d'aller faire un film avec lui. Quand il m'a proposé le truc de la danse, je n'ai pas tout de suite pensé à mon père et à son passé de danseur. Mais je trouvais le personnage ambigu, qu'il avait de bonnes répliques. Que ce soit le seul mâle au milieu de toutes ces actrices, je me disais que c'était une bonne position. Après j'ai réalisé que tout d'un coup, tout ce que j'avais vécu plus jeune allait me servir, que je sois le fils de mon père allait me servir, que le fait d'avoir grandi  dans des studios de danse allait me servir. Que mon père ait joué dans Chorus Line à l'époque - vous connaissez Chorus Line ? Et bien je joue le même rôle. Mon père y interprétait Zach, et tout d'un coup j'ai trouvé une espèce de mécanique céleste, vraiment intéressante, et plus personnelle.

 

Vous avez beaucoup répété en amont ?

Pas trop, parce qu'on se faisait un peu chier pendant les répètes, on ne pouvait pas vraiment y aller. Alors c'était un peu plat à la lecture, je n'allais pas commencer à rouler des pelles à Natalie toutes les trois minutes en répète, c'est toujours un peu délicat. C'était surtout pour passer du temps ensemble, qu'on sache tous les trois, Darren, Natalie et moi, en face de qui on était. Et puis finalement, on arrive sur le plateau, et il faut y aller. Et comme Natalie est quelqu'un qui n'a pas froid aux yeux, et je crois que moi non plus, et bien on y a été.

 

 

Est-ce qu'il n'y a pas une grande appréhension à tourner avec un réalisateur avec qui on rêve de travailler ?

En fait je ne rêve pas de travailler avec qui que ce soit. Je suis fasciné par Darren, mais je ne me suis jamais dit avant qu'il m'appelle que je rêvais de travailler avec lui, je ne me dis ça de personne en fait. Je ne vois pas le metteur en scène comme une entité sublime qui se rapproche de Dieu. Je me dis voilà des gens qui ont des univers intéressants, et que je pourrais partager un moment enrichissant. C'est marrant, on m'a demandé « Est-ce que vous cherchez un père dans les metteurs en scène? » Carrément pas une seconde. Dans le film je remplace un peu le père que Natalie n'a pas...

 

Vous êtes plus le mâle de la tribu que le père. Il y a un côté incestueux fermement ancré.

Mais je ne le cherche pas du tout !

 

A la première vision, je trouvais votre personnage un peu plus faible que les autres. En réalité vous avez un jeu tout en finesse, vous êtes plus subtil que d'habitude. Vous jouez avec le regard, les sourires,...

Évidemment si vous comparez avec Sheitan... Chaque personnage a son caractère, son style, sa subtilité.

 

 

 

Et comment avez-vous trouvé le style de celui-là ?

Le travail de l'acteur c'est aussi s'adapter à l'univers dans lequel il débarque. Il faut savoir prendre la place qui vous est attribuée. Et là, je trouvais que les répliques faisaient que je ne pouvais pas déborder trop. En plus je suis un chorégraphe hétéro. J'aurais joué un metteur en scène gay, comme il y en a beaucoup, j'aurais pu être plus flamboyant. J'en ai vu pendant qu'on répétait, c'était quelque chose. J'ai suggéré à Darren qu'il aurait pu être bi. Il m'a dit « non, je vois ce que tu veux dire, ça pourrait être intéressant, mais vu son rapport avec les danseuses »... Vous savez les danseurs, les metteurs en scène, les grands chorégraphes sont des gens très narcissiques. J'ai vu des gens s'adresser à des troupes de 40 danseurs sans quitter une seconde leur reflet dans le miroir.

 

Et les comédiens ne sont pas narcissiques ?

Le comédien ne peut pas se regarder dans la glace sinon il commence à jouer comme un pied. Le danseur, lui, est obligé d'apprécier la qualité de ses mouvements dans la glace. Un studio de danse, c'est un endroit rempli de miroirs. Un acteur ne peut pas se regarder jouer, sinon il ne joue plus. C'est tout con, mais c'est la réalité. Le danseur doit constamment regarder la ligne de sa jambe, c'est un métier qui nécessite de se regarder dans un miroir. On ne peut pas être danseur sans miroir. Mais pour revenir à ce que vous disiez, les comédiens sont également narcissiques.

 

 

Est-ce que le métier d'acteur demande le même type d'implication que les danseurs ?

Non parce qu'en fait, on n'a pas le même rapport à la douleur physique. Certains acteurs peuvent faire des trucs complètement fous, comme ce qu'a fait Natalie pour le film. Perdre du poids et s'affamer, et arriver à devenir crédible dans quelque chose qui n'est pas son activité. Les acteurs sont capables si un rôle le demande, de se mettre dans des états pitoyables. Mais il y a plein de rôles qui ne nécessitent pas ça. Qui nécessitent seulement du lâcher prise. Alors que tous les danseurs doivent passer par là. Un danseur doit se faire mal tous les jours. Et plus le temps passe, plus il est obligé de se faire mal. Il y a un rapport à la douleur qui n'est pas du tout le même.

 

 

La recherche de la perfection également, chez le danseur c'est une obsession ?

Je suis pas sûr que les grands danseurs soient à la recherche de la perfection. Je suis pas sûr qu'un mec comme Barychnikov par exemple, qui avait cette puissance, ce charme dans sa danse, mais aussi cette désinvolture, je ne crois pas qu'il était à la recherche de la perfection. Je pense qu'il était à la recherche de sensations. On est quand même avec Natalie, face à un personnage qui a une vingtaine d'années, qui s'habille en rose et a de petits lapins dans sa chambre, elle n'a pas de sexualité. On est devant quelqu'un qui est décalé par rapport à son âge. Y a des danseurs plus normaux que ça quand même.

 

Comme Mila Kunis par exemple.

Oui le rôle de Mila. Mais même dans la réalité, il y en a qui font ça de manière beaucoup plus adulte. Ils ne suivent pas du tout cette quête naïve d'une perfection qui n'existe pas.

 

 

 

Vous parliez tout à l'heure de la place qui vous est attribuée. Est-ce que vous êtes du genre soldat obéissant, ou plutôt rebelle ?

Je ne suis pas un acteur chiant. J'ai été un acteur chiant, il y a longtemps. Mais c'était au début je savais pas très bien, je dépensais trop d'énergie pour arriver au même résultat. Maintenant que je sais comment ça fonctionne, je ne viens pas faire chier au moment où ce n'est pas utile. J'analyse vite ce qui se passe sur un plateau, je n'ai pas de jeu d'égo. Quand j'ai atterri sur Black Swan, j'étais ravi de ce que j'avais à faire avec Darren et Natalie, mais ce n'est pas mon film. C'est le film de Natalie.


A votre avis elle va avoir l'Oscar ?

Ce serait vraiment dommage qu'elle ne l'ait pas.

 

L'an dernier, Mickey Rourke ne l'a pas eu.

Oui mais Mickey Rourke a eu toute la profession contre lui pendant 25 ans. Alors que Natalie les gens l'aiment beaucoup. C'est quelqu'un qui est là depuis longtemps, les gens l'ont vu grandir et arriver à ce niveau là, les gens d'Hollywood aiment beaucoup ça.

 

Elle le mérite en tout cas.

Bien sûr qu'elle le mérite. Mais des fois on le mérite et on l'a pas quand même.

 

 

 

Comédien, c'est une passion, une vocation, un métier ?

Ce n'est pas un métier ça c'est sûr. Une vocation, ça respire trop la souffrance, j'ai l'impression que ça devient religieux et c'est pas du tout le cas. C'est une passion, j'ai toujours voulu faire ça vous savez. Un peu vétérinaire quand j'avais 7 ans et puis c'est passé à acteur. Et je pense que je n'échangerais cette position pour rien au monde. C'est un métier quand on le fait avec un peu de recul, qui permet d'avoir une vie... Je mène l'existence dont je rêvais quand j'avais 17 ans.

 

André Dussolier disait : il y a le script qu'on lit, le celui qu'on tourne, celui qui est monté. C'est souvent très différent.

En fait quand le script est bon à l'écriture, c'est le même qui est monté. Mais c'est réellement très difficile d'avoir un bon script. Des scripts qui étaient vraiment très bons à l'écriture et ont été montés tels qu'ils avaient été écrits, j'ai dû en faire deux. Allez, trois. La Haine, Sur mes lèvres, et...

 

Mesrine ?

Non, parce que le script était bien, mais ce n'était pas celui qu'on a tourné. Donc le troisième je dirais ...


Sheitan ?

Non Sheitan, ce n'était pas le script... Mais attention, il peut y avoir de très bons films qui vont se fabriquer de manière plus organique. Mais c'est vrai qu'avec un bon script, il y a moins besoin de travail sur le plateau.

 

 

 

Avec Irréversible...

Y avait pas de script ! En tout cas, un très bon script ,c'est assez rare. En l'occurrence, quand j'ai vu Black Swan, j'ai été surpris. C'est meilleur que le script. Ce que Darren a fait avec la caméra, cette richesse visuelle n'était pas dans le script. Avec très peu d'argent, je peux vous le dire, tout est à l'image. Je crois que c'est le film où j'ai été le plus mal payé de ma vie, à part ceux que je produis moi-même. Il y a des films qu'il faut faire pour l'amour du cinéma, et celui-là en est un.

 

Il en a de la chance Darren...

Je ne fais jamais un film pour l'argent. Quand j'ai besoin d'argent je fais autre chose. De la pub des voix, autre chose. Pas des trucs ringards non plus, je ne fais pas de pub pour le jambon. Je fais des choses qui vont dans le sens de ce que j'ai envie de faire, mais tourner des films à proprement dit, je ne le fais pas pour l'argent. Heureusement il y a des films où je suis bien payé quand même, parce que sinon ce serait dur...

 

 

 

Après, c'est très bon pour votre carrière, parce que c'est un grand film, et ça ouvre forcément l'imagination d'autres réalisateurs.

De toute façon je fais du cinéma pour faire des bons films, c'est surtout ça.

 

Oui, et puis même si ce n'est pas « votre film »...

Vous savez je n'ai pas d'ego mal placé, et puis faire « son » film, c'est très fatiguant. Donc de temps en temps d'être là sans porter le truc sur mes épaules, ça ne me dérange pas.

 

Vous êtes acteur pour faire de bons films. Et producteur ? Pour faire des films qui n'auraient pas la chance d'être produits ?

Ce qui est intéressant, c'est que en tant que producteur exécutif, je n'ai produit que des premiers films. Après j'ai coproduit plein de films. Mais un premier, c'est une histoire d'amour, ce sont des gens en qui ont croit. En l'occurrence, les deux personnes que j'ai produites, c'étaient Romain Gavras et Kim Chapiron. Ce sont des gens que j'ai connu quand ils avaient 14 ans. C'est un peu comme mes enfants, ou des petits frères. C'est un rapport très affectif, et quand je vois ce qu'ils sont en train de devenir, je suis très fier.

 

 

 

Est-ce qu'on peut avoir un rapport de ce type avec des metteurs en scène comme Darren, ou Cronenberg ?

J'ai cru il y a longtemps au rapport affectif automatique, parce que j'ai commencé à bosser avec des gens de ma génération. La vie et le temps m'ont fait comprendre qu'il ne faut pas trop compter là-dessus, parce que les choses changent. Maintenant je ne recherche pas ça absolument. Il y a des rapports de sympathie qui se créent, mais ce n'est pas obligatoire pour travailler. Par contre, le conflit en général c'est fini. D'abord les conflits ne font pas de bons films, j'en suis persuadé. Je ne supporte plus les trous du cul tout simplement. Quand j'étais plus jeune, j'étais prêt à avaler un peu de la merde, maintenant dès que je sens que quelqu'un est dans le rapport de force, je zappe direct.

 

Souvent, les acteurs, lorsqu'ils ont des enfants, utilisent ce prétexte pour pouvoir jouer des rôles un peu plus grand public. Ce n'est pas votre cas. La comédie ne vous tente pas ?

Alors moi quand je fais une comédie ça s'appelle Sheitan. Moi ça me fait marrer quand je vois une nana qui branle un chien, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ! J'ai eu l'opportunité de faire des films pour les kids, mais ça me fait chier, ça m'emmerde. Je n'ai pas le temps. Faut que je m'y retrouve, je ne peux pas faire des films que pour le public. C'est long un tournage, même un tournage court, ça dure deux mois. Et moi deux mois, juste pour faire plaisir à quelqu'un, je ne peux pas. Faut que je m'y retrouve, que j'y prenne du plaisir.

Et puis je ne vais pas faire des films pour que mes enfants les voient, ce n'est déjà pas facile de vivre avec des parents célèbres, je préfère regarder les films des autres avec eux.

 

Et Fantomas ?

Fantomas je ne le fais pas. Je ne peux pas être au four et au moulin comme on dit (...) Il y a un film que j'ai fait dont j'ai vu juste des morceaux, mais j'attends ça avec impatience, c'est le film de Dominique Moll, Le Moine. Il m'a emmené sur un terrain où je n'avais jamais foutu les pieds.

Ce sera prêt pour Cannes ?

J'espère bien.

 

 



Est-ce que vous sortez enrichi de chaque tournage ?

C'est l'idée de choisir ses films. Si je sors d'un film et que ça ne m'a servi à rien, je suis déçu. Donc, j'essaie d'en ressortir toujours avec quelque chose en plus et en moins. Parce que si on est sur un film un peu chaud, on y laisse toujours quelques plumes.

 

Et Black swan était un film un peu chaud ?

Oui. Quand même. Faire un film qui n'est pas dans sa langue, c'est toujours un challenge. Et puis, je fais comme si c'était normal, mais se trouver sur un marché qui n'est pas le sien, se coltiner la promo, se retrouver face à des gens qui ne sont pas de votre culture... J'adore ça parce que c'est un challenge, mais ce sont des risques, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. L'expérience ne se limite pas au tournage, ce sont les répètes, la promo aussi, et puis je suis sur un terrain qui n'est pas le mien. En France, je connais tous les techniciens, sur un film américain, je suis en territoire inconnu. Ça m'oblige à m'adapter, à comprendre comment ça marche, et on apprend beaucoup.

 

 

 

Vous en sortez comment de ce film là ?

D'un point de vue purement basique, j'ai fait partie d'un des plus gros succès de l'année sur le marché américain, et ça va m'ouvrir énormément de portes. Rien que pour ça, ça valait le coup.

 

C'était l'ambition, de vous ouvrir des portes ?

Moi, mon ambition c'est d'être de plus en plus libre. Donc plus j'ai accès à des marchés différents plus ça me permet de choisir. L'Amérique étant la pierre angulaire du cinéma international, c'est très important. Maintenant d'avoir tourné au Brésil a été super utile, parce que j'ai un projet là-bas. Ça m'a ouvert des portes, m'a mis en contact avec des gens. Tant qu'on s'amuse, il y a de l'espoir.

 

Qu'est-ce que vous y développez ?

Le prochain Kim Chapiron. Une comédie romantique au milieu du carnaval de Rio.

 

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