Jaco van Dormael (Mr. Nobody)

Lucile Bellan | 11 janvier 2010
Lucile Bellan | 11 janvier 2010

Jaco van Dormael est un cinéaste unique et donc rare. C'est ainsi 15 ans après Le huitième jour et 20 après Toto le héros, qu'il revient avec un nouveau long-métrage, énigmatique, dense, complexe. Mr. Nobody est à la fois une superproduction de 30 millions d'euros, un film-vie et une expérience qu'il convient d'éclairer d'une interview avec son auteur.

 

Mr. Nobody est un film très dense avec une infinité de niveaux de lecture et un sens du détail saisissant, vous avez d'ailleurs mis presque une dizaine d'années à ce résultat final. Comment avez-vous travaillé sur le scénario ?

Je ne l'ai pas organisé. Je me disais que ça ne prendrait qu'un ou deux jours mais mis bout à bout l'écriture de ce scénario m'a pris six à sept ans en travaillant dessus tous les jours. Et en fait, c'est parce que je ne savais pas ce que je cherchais. Je voulais donner un sens complexe à un média simplificateur : le cinéma. Oui, car le cinéma, c'est l'art de traiter de questions compliquées, de situations et d'histoires riches avec le minimum de temps, de mots, d'images. Et voyez-vous, il y a deux choses que j'aime plus que tout au monde : la vie et le cinéma. Je partais donc sur la question « qu'est-ce qu'être vivant sur terre ». Il y a beaucoup de questions dans la vie et les réponses ne sont pas au cinéma, ou si peu. Donc, ce qui m'a surtout pris du temps, c'est d'adapter toutes ces questions au média cinéma qui n'est originellement pas fait pour ça.

 

 

 

Malgré sa forme différente, on ne peut pas dire que Mr. Nobody soit un film expérimental.

Pour moi, c'en était un, car j'avais envie de raconter les choses autrement, d'utiliser la caméra, les acteurs et même la grammaire classique du cinéma pour chaque différente « vie » racontée dans le film.

 

Et puis c'est un film inracontable dont il ne vaut mieux ne rien savoir avant la séance...

Oui. Pour résumer, ce sont des jeunes qui l'ont défini de la façon la plus amusante : c'est un film quantique.

 

On imagine qu'un travail assidu est le premier ingrédient d'un scénario comme Mr. Nobody. Quelle a été votre méthode de travail ?

J'écris comme le Facteur Cheval construit son palais, pierre par pierre au fond de mon jardin. J'ai fait une centaine de fiches, avec une idée, une couleur, un sentiment, que j'ai réparti sur trois tables qui représentaient le premier, le second et le dernier acte. A force d'en écrire, parfois elles se recoupaient ou se complétaient et j'ai avancé de cette manière. Travailler de cette manière me permet de prendre le contrôle de ce que suis en train de faire. Pourtant plus le temps passe, plus les fiches s'accumulent et plus j'arrive à l'essence de quelque chose. C'est cette chose qui m'échappe, m'émeut et m'intéresse.

 

 

 

La somme du travail de tant d'années n'a t-elle pas quelque chose de psychanalytique ?

Je suis détaché de mon propre vécu. Bien sûr, il y a dans le film des sentiments que j'ai ressentis, mais comme tout le monde. En tout cas, je n'avais pas peur d'aller trop loin car chaque fois que j'arrivais à une limite, je voyais quelque chose au delà. C'est bien la preuve que le cinéma n'est pas quelque chose de mort. Dans cette approche, je touchais à un travail expérimental avec pour but de trouver des structures narratives différentes et surtout en n'ayant pas peur de briser le maximum de règles possible. Comme par exemple casser le classique champ-contrechamp.

 

Comment pensez-vous que le public va réagir à un OVNI comme Mr. Nobody ?

C'est incontrôlable la résonance d'un film sur les spectateurs. Quand j'avais 25 ans, j'ai été voir Stalker. J'ai adoré mais je me suis rappelé après le film que cinq ans auparavant, j'avais quitté la salle au bout de 15 minutes. On évolue toujours avec le temps.

 

Pourquoi avoir choisi un casting aussi international ?

J'étais parti sur un casting francophone mais en Belgique, on parle français, flamand, allemand et anglais, donc tourner un film en anglais n'est pas si choquant. J'ai donc choisi de faire un film international car la Belgique est internationale. Si j'avait fait un film sur le réel, je l'aurais fait en français. Mais je ne voyais pas les dialogues en français sur Mars par exemple. Tourner dans autant de pays, entre Montréal, la Belgique, Berlin et le Canada m'a permis de jouer sur les distances à l'intérieur même de mon scénario.

 

 

 

Comment avez-vous choisi les acteurs ?

J'ai commencé à caster les adolescents avant les adultes. A part pour Sarah Polley qui est la première personne a avoir accepté de suite après la lecture du scénario. L'acteur qui interprète Nemo adolescent est un très beau jeune homme, il avait 14 ans quand je l'ai trouvé et 16 à la fin du tournage.

 

Allez-vous mettre encore une dizaine d'années avant de nous offrir votre prochain film ?

Non, cette fois-ci, je travaille avec quelqu'un d'autre c'est donc beaucoup plus rapide. J'y raconterai des histoires d'amour... ce qui est toujours un peu ce que je fais.

 

Propos recueillis par Lucile Bellan au Festival CinémaScience de Bordeaux

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