Interview Mike Leigh

Vanessa Aubert | 18 août 2008
Vanessa Aubert | 18 août 2008

Regard tombant à la Droopy, barbe grisonnante frisant le respect, Mike Leigh vous sert la main avec une évidence simplissime. Sa discrétion, qui ferait oublier qu'il fut un palmé de la Croisette il y a douze ans, sa nonchalance apparente (alors qu'il observe le travail du serveur environnant), cachent une humanité qu'une fois encore il a su mettre au service de l'héroïne contemporaine de son dernier film Be Happy. L'occasion était trop belle pour ne pas le faire parler aussi de Cannes, du flamenco et ne pas oublier le bonheur -don't worry- de ce pince-sans-rire à l'élégance modeste so british.

 

 


 

 


Comment vous est venue l'idée du film ?


Pour moi, c'est un film qui ne vient pas tellement d'une idée mais qui part plus d'un sentiment, je crois que ce n'est pas la même chose. C'est parti de ce besoin d'être capable d'être optimistes dans le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.



Comment avez-vous créé Poppy? En avez-vous déjà rencontré une ?


La réponse est oui mais pas littéralement. Vous savez, nous qui sommes dans le business des "storytellers", nous inventons des personnages, c'est notre rôle. Ce qui est important de comprendre, c'est comment travailler avec les acteurs. Pour ce film, ça a été un travail en étroite collaboration avec Sally Hawkins pour donner vie à ce personnage.



Justement, comment votre choix s'est-il porté sur Sally Hawkins ?


Sally Hawkins est incroyable, elle était déjà dans mes précédents films (NDLR : elle jouait déjà dans All or nothing et Vera Drake) et avait réalisé un travail formidable. J'ai donc décidé de faire un film dont elle serait le centre des mouvements. Elle a été talentueuse. C'est une actrice infiniment brillante : elle est intelligente, créative et imaginative, et elle a pu apporter toute cette générosité au personnage que l'on a créé ensemble.

 

 


 


Poppy a un enthousiasme qui semble indéfectible donnant l'impression qu'elle n'évolue pas. Pensez-vous qu'elle a conscience des choses et qu'elle les occulte ?


Je ne crois pas qu'elle occulte les problèmes, qu'elle soit dans le déni. Quand vous dites qu'elle ne change pas, c'est vrai si on l'entend dans les termes conventionnels, habituels, narratifs propres à Hollywood. Elle ne change pas. Mais le film parle aussi de ce vrai travail qui est de prendre la vie comme elle est.
Poppy traverse des expériences. Quand elle rencontre le clochard par exemple; quand elle a la confrontation avec Scott le moniteur d'auto-école, elle se demande si elle doit appeler la police; quand l'enfant devient agressif, on la voit réfléchir à la situation. Donc elle fait ce que l'on fait tous : elle avance de la vie en grandissant, mûrissant.



Pouvez-vous comprendre que Poppy énerve par son trop-plein de bonne humeur ?


Oui tout à fait. Mais déjà je pense qu'il y a une chose qui n'est pas vrai quand on dit qu'elle est juste heureuse. Tout le monde veut être heureux et elle tente de l'être aussi. Elle est sérieuse, concentrée, intelligente, responsable, professionnelle avant tout, mais elle a de l'humour, de l'énergie et une certaine "Joie de vivre" (NDLR : en français dans le texte).
Au début du film, quand elle sort dans des bars avec ses amies et qu'elles rentrent un peu malades après quelques verres, vous pouvez oublier ce que vous allez voir durant les deux heures du film. Mais une fois que vous la connaissez, elle n'est pas si simplement heureuse. Je pense que les gens qui sont irrités par elle le sont parce que leurs propres problèmes les rendent nerveux. C'est normal, je ne peux pas me battre contre cela. C'est le cas de Scott qui est un gars avec un dysfonctionnement comportemental. Il comprend mal ce qui se passe autour de lui, il appréhende mal les choses. Quand des cyclistes noirs passent devant lui, il ordonne de fermer les portes de la voiture à clé alors que les cyclistes ne font même pas attention à lui. Il dit à Poppy qu'il est un bon moniteur et, au fur à mesure, on constate que ce n'est pas le cas alors qu'il en est persuadé. Même à la fin, lors du dernier cours, au moment de ce qui est le climax du film, alors qu'elle l'accepte, il lui dit qu'il comprend et qu'il réalise ce qui vient de se passer. Mais c'est totalement faux !

 

 


 



Vos films dénoncent souvent des problèmes de société. Quels sont ceux que vous souhaitiez mettre en valeur dans ce film ?


L'enseignement notamment. Le film est le reflet de ce qui s'y passe actuellement. La tension, la bataille, le combat qu'il y a entre le conservatisme et un certain esprit de liberté, une ouverture d'esprit. Scott représente justement la pire éducation possible : il ne sait absolument rien sur la façon d'enseigner. Il représente l'aspect le plus dangereux, dépressif et paranoïaque des valeurs conservatives.

 



Pourquoi avoir pensé aux cours de conduite ? Que révèlent-ils pour vous ?


Comment se conduire soi-même !

 


Et le flamenco ?


Le flamenco, that's funny ! (sourire)
Quand on parlait avec Sally Hawkins, elle m'avait d'abord proposé  le tango et puis au final on a choisi le flamenco. J'aime l'idée que le film soit mobile, guidé par le mouvement et le flamenco participe à cela. Poppy a l'énergie du flamenco. En quelques cours de conduite, elle apprend à prendre part à ce mouvement et ça se poursuivra ensuite. Elle a appris le goût de cela.



Mais le flamenco comme la conduite obéissent à des règles…


Poppy n'est pas une anarchique. Elle a une vie un peu anarchique mais elle est responsable. N'oublions pas qu'elle est enseignante et qu'elle fait très bien son travail. Elle a une conscience des responsabilités.

 

 

 

 


Pensez-vous que Poppy est représentative de certaines femmes d'aujourd'hui ou quel est un idéal ?


Je ne crois pas qu'elle soit un idéal. Je ne crois pas en des idéaux. Je pense qu'elle représente quelque chose d'aujourd'hui mais je crois qu'il serait faux de dire qu'elle est LA femme définitive. Mais elle est un type de femme contemporaine parce qu'elle est capable de faire des choix, sa liberté lui appartient à elle seule de façon saine.



Vous décrivez très bien tout un éventail de femmes. Vouliez-vous faire un film de femmes ?


(sourire) Non, bien sûr que non. Je pense que cela se fait différemment. J'ai travaillé avec les acteurs de façon très organique. On a créé, assemblé, exploré des choses qui, avec l'improvisation, ont pu donner cet accent de vérité. Mon travail est de faire des films dans lesquels les personnages sont - peu importe que ce soient des femmes ou de hommes, et quels qu'ils soient- complètement à l'image de ce que les gens sont. Je fais des films sur les gens pour les gens. Mais vous ne devriez pas sous-estimer ma propre conscience de ce que les gens sont en détail ou leur façon de parler, parce que j'utilise mes antennes et je garde les yeux ouverts. That's the job ! (sourire)



Après Vera Drake la faiseuse d'anges, Poppy donne de la vie, c'est voulu ?


C'est vrai que Vera Drake prenait la vie mais elle était motivée par un esprit de générosité, elle voulait aider les gens. En fait, je crois qu'elle et Poppy ont des similitudes dans cet élan de générosité. Mais si la question est de savoir si j'avais envie de faire un film différent, je répondrais oui mais seulement parce qu'à chaque fois que je fais un film, j'ai envie de toucher à quelque chose de différent. A chaque fois que je vous invite à dîner, j'aime vous servir un plat différent !

 

 


 



Votre Palme d'or en 1996 pour Secrets et Mensonges a-t-elle changé des choses ?


Oui. Les gens à travers le monde, et pas seulement en France, se sont montrés plus ouverts. En règle générale, les gens font leur travail par eux-mêmes alors que les films, eux, sont faits par un groupe de personnes. Donc la "Palme d'Or " (NDLR : en français dans le texte) a eu des conséquences positives sur le film et c'était très bien. C'est un travail très difficile de faire un film, et quand les gens l'apprécient, c'est génial. Aujourd'hui avec le recul, je suis toujours honoré et je me sens privilégié de l'avoir reçue. Même si je n'ai pas changé.



High Hopes et Life is sweet étaient des titres positifs derrière lesquels se cachait une forme d'ironie. Ici, Be Happy est-il à lire de façon linéaire ?


Le titre évoque la liberté, la générosité et plus généralement une façon d'être positif et heureux. Il est plus basé sur une humeur, un état d'esprit. Le titre français que je n'ai pas choisi (NDLR : Be Happy, le titre original étant Happy-Go-Lucky) est trop dogmatique et n'est pas aussi nuancé que l'original.

 

 

 


 

 


Diriez-vous que le film est comique ou tragi-comique ?


Selon les définitions classiques, tous mes films ont été qualifiés de tragi-comédies. Vous pourriez décrire celui-ci comme une comédie. Mais je n'en sais rien. En réalité je n'en sais rien, je me pose la question ! Disons que c'est un poème, un poème d'amour à la jeunesse, à la liberté et à la générosité d'esprit.
Mais, j'ai une question pour vous : êtes-vous heureuse ?



Oui et vous ? Content d'être à Paris ?


(regardant le ciel ensoleillé) Oui, très ! (sourire)

 

 

Prochain film :
Je suis en train de réfléchir, à des choses de la vie. Je partirai sûrement encore de sentiments. Mais, pour le moment, je ne peux pas vous dire de choses plus précises.

 


 Mike Leigh par Mike Leigh : une photo "Merveilleuse, incroyable, très cinématographique, le travail d'un maître, un chef-d'œuvre ! " (ironique)

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