Forest Whitaker (Au bout de la nuit)

Jean-Noël Nicolau | 22 juin 2008
Jean-Noël Nicolau | 22 juin 2008

Dans Au bout de la nuit, Forest Whitaker est le très ambigu capitaine Wander. Il encourage et protège les méthodes expéditives du flic campé par Keanu Reeves. En ce sens il est le  double négatif du policier qui pourchassait Vic Mackey dans la cinquième saison de The Shield. Retour sur le propos polémique du film, sur le tournage et la carrière de l'acteur. 

 

Que représente le film pour vous et quel genre de personne est le capitaine Wander ?

C'est un homme qui s'enivre de son pouvoir. A l'origine, je crois que mon personnage était un bon flic. Il avait une idée très claire du bien et du mal. Mais à un certain moment, il a commencé à envisager les gens comme des ennemis ou des gentils. Il les a divisés en deux catégories. Finalement il a commencé à se construite un royaume, ou plutôt une petite famille rien qu'à lui. Et en faisant cela il ne voulait pas perdre ce qu'il avait acquis. Ce type ne veut pas perdre son pouvoir. Il est tenté de se laisser corrompre par ce pouvoir. Mais en même temps, il a un code, qu'il considère comme étant tout à fait moral.

 

 


 

 

Est-ce que vous pouvez comprendre cet homme et ce qu'il incarne ?

Oui, tout à fait. Je ne pense qu'il soit très différent de beaucoup de gens. Nous pouvons croire qu'il est différent de nous, parce que nous ne le côtoyons pas au quotidien, mais dans la structure sociale il y a des hommes comme lui. Nous créons des leaders et des tribus. Ce qui motive Wander est très commun. C'est un survivant, et l'instinct de survie fait presque partie de nos gênes, l'assurance d'avoir le plus de nourriture possible pour passer l'hiver. C'est ainsi que Wander fonde la tribu qui gravite autour de lui. Vous pouvez rapprocher cela d'une vraie tribu, ou d'une ville, ou d'un pays. Il y a toujours des hiérarchies et des types comme Wander qui veulent détenir le pouvoir et être au sommet de l'échelle. Quand cela arrive, l'humanité se perd, et ces gens commencent à mentir et bien souvent ils oublient les valeurs morales et toute forme d'éthique. L'idée de faire du mal à quelqu'un, juste pour garder le pouvoir, n'est pas inhabituelle, et c'est ce qui arrive dans ce film.

 

 

Est-ce que c'est une vision réaliste de la corruption au sein de la police de Los Angeles ?

La LAPD a connu des affaires de corruption par le passé, donc ce n'est pas entièrement une fiction. C'est exagéré dans le film - c'est une œuvre très violente - mais la vie réelle peut être aussi violente. Un de mes amis s'occupe des scènes de crimes, et la violence du film est incomparable avec ce qu'il voit tous les jours. Je ne veux même pas écouter certains cas qu'il me raconte. Il y a des choses bien pires que ce que nous décrivons dans Au bout de la nuit.

 

 


 

 

D'après vous, est-ce que la violence peut parfois se justifier ?

C'est une question délicate. Des fois je me demande ce qui pourrait se passer si la violence touchait ma famille. C'est peut-être normal d'user de violence pour me protéger, moi et ma famille. Dans le cadre du film, la devise de la police est « Protéger et servir ». La police dirait donc que pour protéger des citoyens, nous aurions besoin de stopper des criminels en faisant usage de la force. C'est délicat parce que les circonstances changent en permanence. Je ne crois pas en la violence. Mais est-ce que j'en ferais usage pour protéger les personnes que j'aime ? Probablement.

 

 

Donc vous croyez qu'il est possible de laisser la police agir en dehors de la loi pour protéger les gens ? Quel est votre point de vue ?

Cela nous mène vers une question encore plus essentielle : est-ce que l'on peut décider de ce qui est mal, de qui mérite de mourir ? La plus grande question du film concerne l'usage du pouvoir et comment il peut nous corrompre, à cause du désir et de l'avarice. Cela a une portée très vaste, même les pays peuvent se laisser corrompre ainsi. Le film affirme que l'on ne peut pas laisser faire cela, mais il laisse la question en suspend. Il y a aussi de l'espoir et de l'optimisme. Le personnage de Keanu est le héros et il essaie de choisir entre la lumière et les ténèbres. Il fait le choix de la lumière. C'est pour cela qu'il agit comme il le fait. Maintenant que son personnage a ouvert les yeux, que va-t-il faire ensuite ? Il était aveugle, à présent il voit. La question demeure : est-ce que cela peut recommencer ? Cela reste en suspend et il est difficile de connaître la réponse.

 

 


 

 

Comment est-ce de travailler avec Keanu Reeves ?

Keanu est vraiment excellent dans ce film. Il interprète mon protégé. Je l'envoie faire le sale boulot et le film évoque sa prise de conscience. Quand je l'ai rencontré pour la première fois chez David Ayer, le courant est passé tout de suite. Nous avons parlé du scénario et nous avons commencé à travailler tout de suite. Nous avons bossé comme ça plusieurs fois pour trouver nos personnages et cela a beaucoup contribué au film. David était en train de réécrire le script à ce moment là et il nous tenait informé des changements. Je me suis dit que Keanu était un acteur très sérieux et très intense. Je pense que c'est un type fantastique. Nous avons eu beaucoup de plaisir à travailler ensemble, même si nos scènes sont assez dures.

 

 

Est-ce que vous avez passé du temps avec des policiers ?

Non, parce que j'ai déjà interprété des flics avant, je n'ai pas eu besoin de faire beaucoup de recherches. Nous sommes allés à un entraînement de tir. Mais bon, je suis déjà allé à tellement d'entraînements de tir, j'ai déjà joué tellement de flics !

 

 

Avez-vous rencontré James Ellroy ?

Je viens juste de le faire et je ne savais même pas que c'était lui. J'étais avec quelqu'un d'autre et James s'est pointé et à dit : « Hey ! Vous faites le film sur la police ? J'espère que cela va bien marcher et vous apporter encore plus de fric ! » Je ne savais pas que c'était lui, je l'ai appris plus tard.

 

 


 

 

Que considérez-vous comme votre plus grand défi ?

J'ai du faire face à mes démons, pour avoir l'impression de mériter le succès quand il est arrivé. Ce fut difficile d'accepter toutes les bonnes choses qui me sont arrivées.

 

 

C'est beaucoup de pression d'être aussi apprécié ?

C'est vraiment plus difficile, parce que les gens surveillent tout ce que je fais et questionnent tous mes choix. Ils me disent : pourquoi tu as choisi ce rôle ? Pourquoi tournes-tu autant ?

 

 

Est-ce que l'Oscar du meilleur acteur pour le Dernier roi d'Ecosse a changé beaucoup de choses ?

J'avais déjà une longue carrière derrière moi avant l'Oscar, mais il m'a ouvert d'autres portes. Par contre les gens croient savoir ce que je dois faire : « Tu ne devrais pas être dans ce genre de rôles plutôt que dans d'autres ? »

 

 

Les réalisateurs sont toujours enthousiastes devant vos performances. En êtes-vous satisfait vous-mêmes ?

Au début de ma carrière, je n'aimais quasiment rien de mon travail. Je devrais m'y replonger et voir si je l'apprécie mieux aujourd'hui. J'ai davantage confiance en moi maintenant.

 

 

Qu'est-ce qui vous motive actuellement ?

Je crois que je recherche juste les bons rôles. C'est ce que j'ai essayé de faire depuis le début et j'ai eu la chance d'interpréter des personnages intéressants. C'est ce que je vais continuer à faire, parce que c'est ainsi que l'on grandit et que l'on apprend au fil du temps.

 

 


 

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