George A. Romero (Diary of the dead)

Flavien Bellevue | 17 juin 2008
Flavien Bellevue | 17 juin 2008

3 ans après Land of the dead et surtout 40 ans après son premier film La nuit des morts vivants, George Andrew Romero, du haut de ses 68 ans, débarque en 2008 avec un nouveau film de zombie, Diary of the dead. De passage à Paris en mars 2008, George A. Romero semble prendre conscience du flot incessant d'image qui nous entoure et pousse à la réflexion à ce sujet dans son dernier film. Si cet opus ne fait pas mouche, Romero n'a rien perdu de sa vigueur et raconte sa vision du monde actuel sans oublier quelques anecdotes de tournage et des souvenirs de premiers coups de manivelle. Mortel !

 

Attention, cette interview contient quelques éléments du film que certains préfèreront découvrir d'abord en salles.

 

D'où vient votre amour pour les morts-vivants ?
C'est mon fond de commerce (rires) ; je dis toujours pour rigoler, si jamais la Maison Blanche est bombardée, j'y envoie quelques zombies et là un studio me contacte pour acheter l'idée pour un film.

 

Au-delà du fond de commerce, est-ce que le film de zombie permet de dire plus de chose qu'un autre genre ?
Je suis surpris qu'on n'utilise pas plus que cela le rêve et l'illusion au cinéma comme métaphore. Je n'essais pas d'être Michael Moore, je cherche simplement à capter du monde que je vois sans pour autant me poser des questions et d'y répondre. Les films d'horreur sont plus faciles et dans ce genre nous ne sommes pas obligé d'aller au bout de son propos, si vous voyez ce que je veux dire.

 

 

Dans vos quatre films précédents, il y avait toujours une critique sur la société américaine contemporaine et dans celui là, ce n'est plus le cas. Est-ce qu'au début du 21ème siècle, la critique sociale et politique est devenue inopérante ?
Pour moi, le pouvoir militaire manipule tout le monde dans ces films. Mon point de vue a évolué et le problème aujourd'hui n'est plus tellement les institutions mais nous-même car nous nous satisfaisons à ce que ces institutions fonctionnent comme cela. Les gens se contentent très facilement du pouvoir qui les dirige, nous avons le désir d'appartenir à tout prix à un groupe ou à une tribu, c'est désolant. Prenons, par exemple, les élections américaines qui ont lieu en ce moment, ce n'est pas tout le pays qui se rassemble et qui choisit une personne pour un projet politique mais plus des tribus (les noirs, les blancs, les latinos, les femmes) qui vont voter. Ce n'est donc plus l'opinion d'un seul pays mais d'un morcellement par tribu.

 

Dans Land of the dead, vous dissociez les humains des zombies alors que dans Diary of the dead vous semblez les rapprocher comme au temps de La nuit des morts vivants...
Ce n'est pas exactement cela, après Land of the dead, j'ai réfléchi à ce que je voulais faire pour la suite. Ce film a tellement bien marché et Universal Studios m'a donné une telle liberté pour le faire que j'avais l'impression d'avoir perdu pied avec le thème initial du film. Durant ce tournage lourd et difficile car imposant, j'avais déjà l'idée de parler des médias, de ce pouvoir tentaculaire ; l'idée pour ce futur projet était de trouver 200 000 dollars et de le tourner dans une université avec des étudiants, plus précisément dans celle où je donne des cours. J'ai peaufiné le scénario et je suis allé voir la compagnie Artfire Films et on m'a convaincu que le projet était faisable pour le cinéma pour un peu moins de quatre millions de dollars. A ce prix là, on m'a donné carte blanche sans perdre de vue le thème principal du film. Nostalgique à l'idée d'un film tourné par de vrais étudiants, j'ai choisi des personnages d'étudiants en cinéma en plein tournage pour surprendre le public par ce qui arrive. Le projet a donc commencé comme cela et j'ai même utilisé des sons des films précédents pour indiquer que nous sommes dans un projet parallèle.

 

Il y a une réplique dans le film qui dit : « Si ce n'est pas filmé alors ce n'est pas important », pouvez vous nous l'expliquer ?
De nos jours, nous sommes de plus en plus des « junkies » de caméra, le monde entier est devenu en quelque sorte une caméra. La chaîne CNN, par exemple, demande aux téléspectateurs s'ils voient un accident grave ou une tornade de filmer l'évènement ; aujourd'hui c'est devenu courant aux Etats-Unis. Après les guerres télévisées, j'ai l'impression que nous vivons dans ces images et que pour certains, ces images sont plus réelles que leur propre vie.

 

 

Le film se termine par la question Mérite-t-on d'être sauvé ? Quelle est votre réponse ?
(Rires), Je pense que oui, l'homme mérite d'être sauvé mais cette phrase est celle du personnage principal. En fait, j'ai essayé de montrer le personnage de Jason au début comme quelqu'un qui veut aider les gens à travers son documentaire et au fur et à mesure, on s'aperçoit qu'il manipule la réalité pour sa caméra. Dès le début du film Déborah dit : « Je vais vous manipuler, je vais mettre de la musique, je veux que vous y croyez» et c'est ce qui se passe en ce moment dans la « blogosphère », il faut absolument que les images aient l'air réelles. Beaucoup de moyens sont employés aujourd'hui pour leur donner cet aspect, c'est ce que je remarque notamment à la télévision. Pour finir, la réponse de Déborah tient de la situation dans laquelle elle se trouve et je pense que j'aurai dit la même chose si j'étais à sa place.

 

Justement le personnage de Déborah annonce d'emblée qu'elle nous manipule, c'est plutôt une forme de franchise. Est-ce que vous considérez ce personnage comme le plus proche du public ?
Je ne sais pas si c'est, elle, la plus proche. C'est un sujet important, ce désir de partager leur point de vue, car les bloggeurs en arrivent à vendre leur avis pour être le plus lu. A mon sens, c'est ce qui créer du chaos. Du temps où il y avait que trois chaînes de télévision aux Etats-Unis, il y avait un célèbre journaliste présentateur qui s'appelait Walter Cronkite, c'est l'homme qui inspirait le plus de confiance dans toute l'Amérique et les gens étaient habitués à recevoir les informations importantes principalement par lui et, de ce fait, à percevoir des images façonnées par lui. Aujourd'hui, vous avez des centaines de voix, de visages, de points de vue qui font que le public attend Le point de vue auquel il pourra se fier le plus mais en attendant, tout le monde y va de son avis et affirme qu'il a raison et c'est ce que je trouve perturbant.

 

Le personnage du professeur de cinéma alcoolique à ce côté Dylan Thomas et c'est peut-être la première fois qu'on trouve votre alter ego dans un de vos films...sans pour autant dire que vous êtes alcoolique (rires).
C'est peut-être un alter ego mais je ne suis pas aussi héroïque. Comme alter ego, je préférerai le personnage joué par Ed Harris, Billy, dans Knightriders car c'est un des mes films les plus personnel. Mais j'aimerai bien des fois me faire renverser par un camion (rires).

 

 

Diary of the dead s'éloigne le plus des codes du film de zombies que vous avez inventé, est-ce que vous vous désintéressez du genre ou parce que vous voulez passer à autre chose ?
Si c'est pour le gore, je ne crois pas. Quand on tourne un film gore, les scènes à effets sont celles qu'on passe le plus de temps à faire ; les maquilleurs veulent que vous fassiez le plus de gros plans sur leur splendide travail. Dans Diary of the dead, de part leur situation, les personnages sont éloignés de cela, le gore fait irruption dans leur aventure et disparaît et c'est ce qui m'intéressait avec ce film ainsi que leurs réactions face à ses scènes.

 

Est-ce pour cela que les personnages n'ont font pas des tonnes lorsqu'ils sont surpris, comme on peut le voir dans beaucoup de films d'horreur ?
Dans mes films, les personnages ne réagissent pas comme dans les autres films d'horreur, quelqu'un se fait décapiter certains font la remarque que la personne à juste perdu la tête. Avec Diary of the dead, les personnages sont insensibles car je voulais montrer notre passivité face aux images violentes. Ce n'est pas tellement une nouvelle approche pour moi si vous vous rappelez de Zombie, pensez à la réaction de Scott (Reiniger alias Roger ndlr) lorsqu'un type se fait décapiter par l'hélicoptère... (rires), C'est du « comic book » pour moi.

 

De mémoire, c'est la première fois que vous incluez autant de sources vidéo différentes (HD, DV, Webcam) dans un film, était-ce difficile à gérer pour le montage ?
Non car nous avons tout filmé en haute définition et au montage nous avons dégradé l'image pour donner les effets bruités de la Webcam ou de la DV.

 

Pourquoi en HD et non en DV ?
Vous devriez le demander au directeur photo (rires). J'aime bien tourner avec ces moyens techniques car cela donne plus de souplesse dans le travail. Vous sortez du plateau et vous pouvez aller « jouer » avec les images ; on peut enlever des couleurs, de la lumière, rajouter des effets, j'aime beaucoup filmer dans ce format. Par contre, j'aime toujours autant les effets « pratiques » sur le plateau de tournage mais avec le numérique on peut rajouter ou enlever les effets très rapidement.

 

 

Est-ce que la plupart des plans ont été filmé par les acteurs ? Si oui, est-ce qu'ils ont été formé ? Leur avez-vous donné des indications ?
Cela aurait été impossible de faire ça mais lorsqu'on voit les reflets des acteurs qui filment devant un miroir, c'est bien eux qui filment. Mise à part ces rares moments, il aurait été trop compliqué de demander aux acteurs de filmer eux-mêmes car il fallait une très grande précision des mouvements de caméra. Ça a l'air facile comme ça dans le film mais c'est le résultat d'une chorégraphie extrêmement précise ; ce film est probablement le plus compliqué que j'ai jamais fait. Par contre si le tournage a duré 20 jours, c'est parce que nous pouvions tourner huit pages par jour grâce aux plans-séquences.

 

Est-ce que vous êtes devenu prisonnier de votre propre genre ? Est-ce qu'on vous a proposé des films d'autres genres ?
J'aimerais recevoir des coups de fils pour d'autres projets, cela dit je ne me sens pas prisonnier du film de zombie car j'ai fait des choses dont je suis assez fier. J'aime ce genre pour la liberté qu'il donne et j'ai d'ailleurs de la chance car je peux exprimer mon avis sans concession.

 

20 ans après, il est difficile d'imaginer à l'époque qu'un film comme Zombie puisse exister. Est-ce qu'un film aussi radical peut voir le jour en ce début de 21ème siècle ?    
Si un réalisateur a l'envie et le budget qu'il faut, c'est possible. Lorsque Zack Snyder a refait Zombie, il fallu repeindre les noms des magasins et des marques, c'est ce qu'il faut faire aujourd'hui. Lorsque je tournais Zombie, l'argent venait d'une banque et je n'avais pas à cacher tous ces noms, c'est la différence aujourd'hui. Pour ce qui est de la censure, le distributeur de Zombie était prêt à le sortir sans l'avis du comité de censure.

 

 

Comment placez vous dans votre filmographie les films Martin, La part des ténèbres et Incidents de parcours qui sont des films « satellites » ? 
Martin
est un projet personnel et il reste mon film préféré. Les deux autres films étaient des adaptations et c'est un autre rapport car ce sont les mots d'un autre et là on se demande jusqu'où le suivre. Martin était une idée qui m'était venu un jour comme ça, comme une fièvre et je l'ai fait avec très peu de moyens avec une petite boîte de production et une bande de copains. A ce jour, c'est le film qui s'approche le plus de l'idée de départ que j'avais en tête ce qui en fait mon préféré. Peut-être que je manque de recul mais je ne le vois pas comme un simple film.

 

Il y a toujours de l'humour dans vos films, est-ce que cet élément et l'horreur sont inséparables ?
Mes films ont une double personnalité, j'ai tendance à prendre très au sérieux le propos sous jacent alors que tout ce qui est en surface vient de mon goût pour la bande dessinée.

 

Travaillez vous déjà sur la suite de Diary of the dead qui a d'ailleurs été remboursé avant sa sortie ?
Le budget du film était si bas qu'il a été amorti très rapidement par les pré-ventes en Europe. Lorsque nous avons fait le film, il n'y avait pas de distributeur aux Etats-Unis et ce n'est qu'au festival de Toronto que les frères Weinstein ont acheté le film et gagné beaucoup d'argent avec. On parle donc d'une suite mais je saurai vraiment s'il y en a une, lorsque quelqu'un entrera dans mon bureau avec un chèque (rires). De toute façon, j'étais en grève il y a encore quelques semaines. Cela dit, j'ai des idées pour une nouvelle histoire et je me pose la question de savoir si je vais garder cette caméra subjective.

 

Diary of the dead sort au mois de juin en France et arrive après Rec et Cloverfield, est ce que vous pensez que le public sera moins impressionné par ce dispositif ?
Je n'ai pas vu ces deux films mais j'ai entendu dire que les moyens employés ne faisaient pas grand-chose à niveau du propos...mais je ne sais pas en fait car je ne les ai pas vu. Je ne savais pas que ces films se tournaient lorsque j'ai fait le mien, en revanche, j'aimerai voir Redacted de Brian De Palma car le propos a l'air de se rapprocher de mon film.  

 

 

Lorsque vous tournez des scènes avec une vingtaine de zombies, est-ce vous êtes parfois à deux doigts de l'éclat de rires ? Comment gérez vous cela ?
Je suis toujours à la limite de la crise de rire. Lorsque je dirige les acteurs zombies, je leur dis toujours, faites de votre mieux pour ressembler à un cadavre car si je leur donne des indications pendant la scène, ils me regardent tous et font la même chose. Parfois on arrive à des choses vachement bien qui restent dans le film mais la plupart du temps, il faut couper car certains essaient d'attirer l'attention sur eux. Ce qui est intéressant dans ce film, c'est que nous avons utilisé des zombies syndiqués car nous tournions au Canada. Ma fille voulait apparaître dans le film et cela n'a été possible uniquement lorsqu'il y avait 65 acteurs syndiqués. Les acteurs zombies du film ont d'ailleurs joué dans le remake de Zombie par Zack Snyder donc il a fallu les ralentir car ils allaient trop vite (rires).

 

Pourquoi tournez vous au Canada alors que vous tourniez à Pittsburgh ?
Tous mes films jusqu'à Bruiser, je les ai tourné à Pittsburgh car les studios Hollywoodiens faisaient des films là-bas et ça rapportait de l'argent à la ville jusqu'à ce qu'ils découvrent Saint Louis (rires). Du coup, tous les tournages des films sont allés se faire à Saint Louis, et tous mes amis ont déménagé en grande partie à Los Angeles. Pour des raisons économiques, nous sommes allé au Canada et là on pouvait faire Bruiser pour 6,5 millions de dollars au lieu de 5 aux Etats-Unis. Maintenant, j'ai beaucoup d'amis de là-bas et ma femme vient de ce pays.

 

Vous partager une telle amitié avec les morts-vivants, à votre avis qu'il y a-t-il au-delà de la mort ?
Des critiques (rires). Je ne sais trop comment vous répondre car je ne rentre dans des questions métaphysiques. Les morts-vivants représentent un moment de transformation, de changement mais ce phénomène n'a pas un sens précis. Les morts-vivants pourraient être un tsunami ou n'importe quoi, au fond ce sont les réactions des humains qui m'intéressent. Les « méchants » dans mes films sont humains et peuvent parfois avoir de la générosité et d'autre fois de la lâcheté, ce qui se passe après la mort ne m'intéresse pas plus que cela.

 

Est-ce qu'il vous arrive encore d'avoir peur au cinéma ?
Cela fait bien longtemps que je n'ai pas eu peur au cinéma. Au fil du temps, on devient un peu insensible et j'ai tendance à intellectualiser le film. Je pense que la dernière fois que j'ai eu peur remonte à la sortie de Répulsion.

 

 

Allez vous retravailler un jour avec Tom Savini ?
J'adorerais retravailler avec lui mais j'ai l'impression qu'il préfère jouer la comédie plus que maquiller. Gregg Nicotero qui était son assistant sur Zombie a maintenant une grande compagnie d'effets spéciaux nommé K&B. Je reste en contact avec Tom, il fait d'ailleurs une voix dans quelques uns de mes derniers films. Il habite toujours Pittsburgh mais les studios veulent travailler avec des gens qui soient à « portée de main » donc il n'est plus trop dans l'industrie.

 

Vous dites que Tom Savini a fait des voix off dans vos derniers films, est-ce qu'il y a eu des invités sur Diary of the dead ?
Quand nous avons commencé à tourner le film, nous avons fait toutes les séquences d'action principales en premier puis nous sommes allés au montage et là, j'ai commencé à réfléchir à l'approche des voix off du film. Tous les jours sur la table de montage, j'enregistrais moi-même les voix des commentateurs etc. Dès qu'on insérait une voix off de Déborah, il s'agissait de mon assistante Suzanne et mon monteur et moi faisions les autres. Après avoir choisi les voix qu'on allait garder, il s'agissait de trois personnes ; j'ai donc appelé Stephen King qui a accepté puis Quentin (Tarantino), Guillermo Del Toro, Tom Savini, Simon Pegg, Wes Craven...il y a en d'autres et ils sont d'ailleurs tous au générique de fin. Même si ce sont des amis, je leur suis reconnaissant d'avoir accepté car un signe de confiance de leur part. D'ailleurs, je fais la voix d'un policier dans le film, un des menteurs (rires). En fin de compte, il y a beaucoup de nostalgie dans ce projet car j'ai beaucoup pensé à mon premier film pendant le tournage.

 

Est-ce que votre passion pour faire des films est la même depuis L'homme du météore ?
(Rires) C'est la première fois que je me suis fait arrêté...J'espère que c'est la même passion  mais aujourd'hui, c'est un peu différent. Vous savez John Ford a fait plus de 200 films et moi j'en suis qu'à mon 16ème donc j'apprend toujours et j'essaie de m'améliorer en utilisant toutes les ficelles qu'on peut trouver dans le cinéma.

 

Et si demain les zombies débarquent, vous les filmez ou vous les combattez ?
(Rires) J'appellerai Max Brooks pour prendre une décision. Je ne sais pas... j'essaierais de tirer sur eux tout en les filmant peut-être.

 

40 ans après La nuit des morts-vivants, les films de zombies qui ont suivi et le clip Thriller de John Landis, qu'est-ce qui fait que le zombie soit encore et toujours populaire ?
Le clip de John Landis était impressionnant lorsqu'il est sorti mais la longévité du succès du zombie vient sûrement des jeux vidéo.

 

 

 

 

Autoportrait de George A. Romero

Remerciements à Laurence Granec et Karine Ménard

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