Anne Le Ny (Ceux qui restent)

Jean-Noël Nicolau | 23 août 2007
Jean-Noël Nicolau | 23 août 2007

Le très beau Ceux qui restent offre à Anne Le Ny l’occasion de passer pour la première fois derrière la caméra. Malgré l’angoisse de la sortie imminente du film, la réalisatrice a pris le temps d’évoquer pour nous sa conception du cinéma et son souci permanent du réalisme. Sa vision exigeante et digne du mélodrame explique en grande partie la réussite et l’originalité du film.

 

Est-ce que vous avez toujours eu l’envie de passer à la réalisation ?

Non, l’envie d’écrire certainement, mais pas de devenir réalisatrice. Depuis toujours c’était soit comédienne, soit écrivain.  Il faut dire qu’il n’y avait pas beaucoup de modèles féminins dans le domaine de la mise en scène. Alors c’est venu petit à petit, justement en travaillant aux côtés d’autres femmes.

 

Allez-vous continuer dans cette voie et mettre entre parenthèses votre carrière de comédienne ?

J’ai bien sûr envie de continuer, mais sans rien arrêter pour autant, il n’y a pas de priorité. Je pense que l’on peut tout concilier.

 

Vous avez un rôle important en tant qu’actrice dans Ceux qui restent, était-ce une manière de rappeler vos origines ?

Disons que je désirais occuper le poste qui me semble le plus légitime.

 

Et vous avez donc écrit le rôle pour vous ?

Oui, tout à fait. Vincent Lindon me faisait la remarque que je m’étais donné le rôle d’une « chieuse » (rires).

 




Ces scènes de famille font partie des plus comiques du film, celui-ci se permet d’ailleurs des touches d’humour parfois très drôles, avez-vous hésité un moment entre un traitement plus dramatique ou encore plus de légèreté ?

Je pensais à ce que disait Howard Hawks sur le fait qu’il faut toujours essayer de tourner n’importe quelle scène d’abord sur le ton de la comédie. Même si cela peut paraître incongru, comme avec le personnage incarné par Emmanuelle Devos, l’humour est essentiel pour traverser une épreuve, on a besoin que cela sorte. Cela aide à continuer, à trouver sa force vitale.

 

Ceux qui restent comporte-t-il des éléments autobiographiques ?

Lorsque l’on atteint la quarantaine on a presque toujours eu l’occasion de vivre ce genre de moments, d’être auprès d’un proche qui souffre, qui se meurt. Je n’ai rien vécu d’aussi fort que les héros du film par contre. Mais le sujet m’a effectivement beaucoup touché. Par exemple, dans un souci de réalisme, j’ai fait relire le scénario à un cancérologue qui m’a dit que 40% de la population est susceptible de développer un cancer. C’est sûr que cela rend un peu hypocondriaque sur le coup (rires).

 

Avez-vous eu peur de tomber dans les facilités du mélodrame ?

Je m’étais fixé l’objectif d’éviter toutes les scènes de larmes, on peut voir l’après, mais jamais le moment de la crise. On a aujourd’hui l’impression d’être entouré par ce genre de scènes, en particulier à la télévision où les larmes semblent faire partie des contrats. Je voulais de la dignité, en évitant par exemple les gros plans. Je voulais laisser une certaine liberté au spectateur, d’être touché ou non.

 

Il est vrai que beaucoup de drames jouent sur une certaine prise d’otage du spectateur.

C’est exactement cela, une prise d’otage. Je voulais absolument éviter cela, ne pas utiliser d’effets. Cela permet de rester au plus vrai, quitte à couper ce qui ne sonnait pas juste. Je voulais rester à hauteur d’homme. Mon grand objectif était le réalisme, dans les costumes, la musique. J’ai par exemple fait des recherches sur les salaires que pouvaient avoir les deux héros, quel pouvait être leur budget  et faire en sorte que tout corresponde.

 


 

Le duo Vincent Lindon et Emmanuelle Devos est très juste et crédible, était-ce difficile de trouver et de travailler avec les bons acteurs ?

Non, avec des acteurs comme cela tout est plus facile. Ils proposent déjà tellement de choses que finalement on peut leur demander encore plus.  Je leur ai demandé des choses très complexes. A un moment Emmanuelle m’a dit : « C’est difficile à jouer ça. ». Je lui ai répondu que c’est justement ce qu’il y a de plus excitant à faire. Bien sûr elle était d’accord.

 

Vous avez donc dirigé vos acteurs de la manière dont vous aimez ou aimeriez être dirigée ?

Oui, tout à fait. Sans grand baratin et en étant ouverte au dialogue, aux idées des comédiens. Pour moi le réalisateur possède le sens général du film, mais pour les dialogues le changement est toujours possible. Il m’est arrivé de modifier les répliques. Il y en avait quelques unes auxquelles je tenais absolument, pour les autres tout était modifiable.

 

Le film navigue entre la vie intérieure du personnage de Vincent Lindon, qui est très tacite, et son environnement quotidien, répétitif, c’est l’une des clefs du film ?

J’ai cherché à recréer ce quotidien enfermant, toutes ces scènes de transport en commun, la répétition des actions. Cela correspond au rythme intérieur du personnage, son cheminement et son rapport au concret. C’est un être très cérébral et il n’y avait pas besoin de monologues ou de dialogues explicatifs, les images et les actes parlent à sa place.

 

Etait-ce important de ne porter aucun jugement moral sur les personnages ?

Oui, pas de morale, pas de rédemption, pas de jugement, ils agissent au mieux qu’ils le peuvent suivant les circonstances. A leur place je ne pense pas que je ferais mieux.

 


 

Y a-t-il des films en particulier qui vous ont donné envie de mettre en scène Ceux qui restent ?

Brève rencontre de David Lean, l’une de ses œuvres les plus « humbles », mais qui parle superbement de l’ordinaire. C’était une grande inspiration. J’ai aussi pensé à Just a kiss de Ken Loach. J’aime beaucoup l’aspect « profil bas » du cinéma anglais, ce réalisme, cet intérêt pour les gens ordinaires.

 

Est-ce que vous avez de nouveaux projets pour le cinéma ?

J’ai déjà des idées, mais pas suffisamment avancées pour que je puisse en parler. Ce sera assez différent, au niveau du milieu social, de l’époque. Mais toujours en cherchant la vérité au plus près. Dès que quelque chose sonne faux dans un film cela me fait sortir de l’œuvre. Ou alors il faut pencher vers la comédie irréaliste comme dans le cinéma américain des années 30 ou 40. J’adore Lubitsch et Wilder, leur cynisme.

 

On redécouvre particulièrement cette période en ce moment, avec aussi Preston Sturges. D’ailleurs cela nous conduit à parler à nouveau de comédie.

En effet, mais plus on parle légèrement des choses graves, plus ça les rend accessibles. Mais la comédie demande beaucoup de rigueur, de précision, de maîtrise, c’est très difficile. Je sais que j’ai la rigueur, j’ai insisté sur un très grand nombre de détails dans Ceux qui restent, je n’ai pas cessé « d’emmerder » l’accessoiriste (rires). Beaucoup de gens ne remarqueront pas tous ces détails, mais l’important c’est qu’ils soient là.

 

Alors on peut vous qualifier de réalisatrice perfectionniste, voire maniaque ?

(sans hésiter) Oui. J’essaie de lâcher un peu à ce niveau, mais je pense que si l’on sent l’investissement on pardonne plus facilement les erreurs. C’est quelque chose que je partage avec Vincent Lindon, nous détestons la paresse.

 

Donc, en reparlant de Vincent Lindon, j’imagine que vous souhaitez retravailler avec vos acteurs de Ceux qui restent ?

Bien sûr !

 

Propos recueillis par Jean-Noël Nicolau.

 


 

 

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