Ruggero Deodato (Cannibal holocaust)

Julien Dury | 10 février 2007
Julien Dury | 10 février 2007

Ruggero Deodato doit une fière chandelle aux cannibales. Au milieu d'une vingtaine de nanars qui peuplent sa filmographie, se trouve l'un des films d'horreur les plus révulsants de l'histoire du cinéma. Cannibal Holocaust traumatise, impossible d'oublier ce classique qui jadis créa une polémique sans précédents, jusqu'aux tribunaux. De passage à Paris, Ruggero Deodato a accepté de revenir un quart de siècle en arrière et de parler d'une aventure hors du commun…

 

 

Vous êtes-vous dit à la lecture du scénario que Cannibal Holocaust avait un potentiel extraordinaire ?
Pas vraiment. Autant la première partie était détaillée, autant la seconde était quasiment inexistante. Elle s'est écrite au jour le jour, sur le tournage.

 

 

Et il y avait des financiers pour vous soutenir ?!
Ils étaient allemands et japonais, et m'ont donné directement l'argent. Je n'avais donc qu'à trouver des personnes capables de le gérer le mieux possible.

 

Une fois le projet lancé, y-a-t'il eu un réel désir de provoquer ?
Oui, complètement. A partir du moment où nous nous sommes rendus compte que les premières images avaient un terrible impact, car nous en avions envoyées à un marché du film à Milan, nous avons décidé de surenchérir, pour voir jusqu'où nous pouvions aller ! Plus les acheteurs étaient impressionnés, plus ils étaient contents !

 

 

Pas de difficultés particulières sur le tournage ?
Non. Il n'y a eu que deux problèmes à résoudre : où dormir, et avec quels indiens étaient assez « civilisés » pour travailler avec nous. J'ai vite observé que l'indigène brésilien était plus évolué que le colombien ou le péruvien !

Vous aviez conscience du scandale qu'allait créer le massacre d'animaux vivants ?
Pas du tout, c'était naturel ! Quand vous êtes à l'hopital, vous vous sentez malade. Dans la jungle, de quoi se nourrissent, d'après vous, ceux qui la peuplent ? D'oiseaux et toutes autres sortes de bestioles. Dont les tortues, donc nous les avons tuées devant la caméra.

 

Une scène avec des piranhas n'est dans aucune version alors que des photos sont disponibles…
Avant la sortie du DVD en Italie, quand on m'a ressorti ces photos, j'avais sincèrement oublié l'existence de cette scène ? Je ne me rappelais plus l'avoir préparée ! Depuis, la mémoire m'est revenue, plus ou moins. Je me rappelle que nous avions essayé d'utiliser des piranhas morts, mais nous n'arrivions pas à les faire bouger, donc nous avons laissé tomber.

 

Cannibal Holocaust sort enfin sur les écrans italiens, avec une terrible réputation !
La première semaine, nous avons récolté plusieurs milliards de lires de l'époque. C'est pourquoi la justice nous est tombée dessus.

 

On dit que vous avez dû recréer devant elle le trucage de la femme empalée !
Oui, c'est exact, avec la petite selle dissimulée, et le bout de bois dans la bouche. J'ai du montrer des photos de l'actrice en train de manger et plaisanter avec moi, dans la jungle.

 

On en rigole aujourd'hui, mais vous avez passé un sale moment !
J'avais peur ! La situation politique était épouvantable en Italie pendant les années 70, les Brigades Rouges faisaient régner la terreur. L'amour du cinéma, enfin plus précisément de la caméra parce que j'ai fait beaucoup de publicités, m'a sauvé. Le procès a duré deux semaines, et j'ai tourné la page.

 

 

Vingt ans après sort Le projet Blair Witch !
Il sort aux Etats-Unis, mais je n'entends aucun commentaire, je n'y prête pas attention. En revanche, dès qu'il est sorti en Italie, ce fut un choc. Des spectateurs étaient interviewés pour la télévision à la sortie de la salle, et ils disaient : « Mais Deodato l'a déjà fait ! » Cela m'a bien entendu interpellé, et je me suis décidé à le voir. En effet, le squelette du scénario est le même. J'ai songé à faire un procès mais le coût m'a découragé. Je ne pouvais pas suivre. Blair Witch a rapporté 140 millions de dollars rien qu'aux Etat-Unis, comment puis-je combattre ? Ils peuvent se payer les meilleurs avocats !

 

Les metteurs en scène du Projet Blair Witch vous ont contacté ?
Non, même pas. C'est étrange. Ils sont richissimes maintenant.

 

Un mot sur un autre film de votre filmographie : The Barbarians !
Au départ, nous voulions faire un film sérieux, du style Conan le barbare. Puis, j'ai rencontré les jumeaux Peter et David Paul. Les trouvant ridicules, je me suis dis qu'il y avait une source comique à exploiter. Les producteurs n'ont pas apprécié et j'ai du reprendre la direction initiale, mais le mal était déjà fait ! Il y a deux films en un !

 

 

Propos recueillis par Didier Verdurand en 2003.

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