Christopher Smith & Danny Dyer (Severance)

Patrick Antona | 18 octobre 2006
Patrick Antona | 18 octobre 2006

Après avoir réussi son examen de passage dans le genre horrifique avec Creep, l'enthousiasmé et enthousiasmant Christopher Smith remet le couvert avec Severance, qui lui permet d'explorer la veine du Survival, tendance saracastique. Venu présenter le film pour l'Étrange Festival en septembre dernier puis de retour dans un grand hôtel parisien, accompagné d'un de ses acteurs, le londonien pur-jus Danny Dyer, le cinéaste a répondu à l'heure de l'appéritif avec entrain et force détails (débordant largement le temps alloué à Écran Large, merci à Emilie) sur cette nouvelle réussiste qu'est Severance, nouvelle preuve du dynamisme du cinéma d'action d'outre-Manche.

 

Votre premier film, Creep, avait très bien marché. Est-ce pour cette raison que vous continuez dans le genre de l'horreur avec Severance ?
Christopher Smith : Non, après Creep , je n'avais pas planifier de faire un autre film d'horreur, j'étais plutôt enclin à me lancer dans une comédie. Et puis quand j'ai découvert le script (à l'origine le titre en était P45) rédigé par James Moran, j'ai senti l'opportunité de refaire un slasher mais qui éviterait les clichés de rigueur, où l'humour n'handicaperait en rien le côté horrifique d'un récit que je trouvais excellent.

 


 

Quel était votre objectif lorsque vous avez attaquer Severance, faire un film satirique avec des éléments d'horreur ou un film d'horreur avec du comique de situation ?
C.S. : Mon intention première était de tenter le 50/50, d'essayer de tracer ma voie entre les deux tendances, de jouer comme un funambule, mais d'éviter de tomber dans l'exercice de style à la Scream par exemple. Dans ce genre de film, le réalisateur connaît les conventions et en joue, et s'amuse ainsi avec le public qui est dans la connivence. Alors que dans Severance je voulais être plus direct, plus coup-de-poing, un peu à la manière de Jean-Luc Godard dans ses premiers films (Rires), mais je connais aussi les clichés et j'essaie de jouer aussi avec, mais je ne voulais pas perdre le rythme impulsé par le récit et mettre vite le spectateur comme s'il vivait le suspens de l'intérieur.

 

D'ailleurs le comique vient plus des situations que d'une volonté parodique. Pour le rôle de Steve, Danny Dyer a-t-il été votre premier choix ?
C.S. : Dès le premier draft rédigé par James Moran, le côté comique de Steve était fait pour Danny, il est tout à fait ce personnage de « cockney » emblématique, le londonien un peu je-m'en-foutiste au sarcasme facile qui bosse pour une compagnie d'armes mais possédant le recul nécessaire sur ce qu'il fait. Et je voulais avoir un acteur dramatique qui puisse œuvrer dans la comédie, pas user d'un comique issu du stand-up par exemple pour exploiter à fond ce rôle.

Pour le public français, Michael Caine a souvent été présenté comme le modèle du Cockney (NDR: l'équivalent du titi parisien pour les Londoniens)...
C.S. : Mais Danny Dyer est encore plus cockney que Michael Caine ! Dans Severance, j'ai voulu caster des acteurs dits sérieux mais qui pouvaient verser dans la comédie, et se soumettre aux impondérables d'un film d'horreur, courir, hurler, se battre et mourir ! Je ne voulais pas que le public découvre le casting, en se disant : « Celui là c'est le comique de service, elle c'est la blonde nunuche » et ainsi de suite, je voulais éviter les poncifs d'usage. C'est pour cela que Severance est un film d'horreur avec des éléments de comédie.

 


 

(À Danny Dyer) Qu'avez-vous penser lorsque C. Smith vous a sollicité pour le rôle de Steve ? À l'époque vous aviez terminé The Great ecstasy of Robert Carmichael ?
Danny Dyer : Pour être franc, j'étais complètement inactif depuis deux mois et je n'avais plus d'argent et je vivais dans la désespoir le plus total lorsque Christopher Smith est arrivé avec ce rôle excellent, en tout cas parfait pour moi. Et que voulez-vous, avoir un rôle qui vous convient et bien payé, c'est presque le bonheur (NDR : traduction arrangée de fucking good) et je devais me prouver à moi-même que je pouvais être et drôle et crédible dans la peau de Steve. Et mon interprétation s'est enrichi de part les échanges que j'ai eu avec Christopher Smith et surtout avec Laura Harris, qui reste la pierre angulaire du groupe. Le film a été une sacré épreuve, physique et mentale, pour tous les deux.

 

Vous êtes anglais, les films de la Hammer ont-ils eus de l'influence sur vous ? Dans le genre « Survival », vous aviez un film en tête précisément ?
C.S. : Mes films ne font pas techniquement dans le style « gothique », dans le sens de la Hammer, bien que j'ai baigné dans le genre lorsque j'étais plus jeune. Mais la vision d'un film de la Hammer est pour moi maintenant comme un plaisir « kitsch », et il sont vraiment ancrés dans une période où le sentiment de peur était différent.

Le titre Severance est un hommage direct envers Delivrance ?
C.S. : Tout à fait, mon film étant un survival, je voulais rendre hommage au film de John Boorman. Mais le titre a bien sûr un double sens. En Grande-Bertagne, le terme Severance désigne les indemnités de licenciement que touche un employé qui est viré d'une société. Quand vous quittez votre travail, on dit que vous avez « a severance pay » plutôt de dire que vous avez été licencié.

 


 

Vous passez d'un film avec peu de personnages principaux à un casting plus étendu dans Severance. Cela a-t-il été plus dur à manager en tant que directeur d'acteurs ?
C. S. : Non, en fait le tournage de Creep a été rétrospectivement plus dur à faire. À l'époque, je devais jouer avec le montage financier du film, les repérages, les effets spéciaux, la direction d'acteurs. Je sortais d'une période de 4 ans où je n'avais œuvré que dans le court-métrage et me retrouver à monter Creep s'est révélé plus compliqué que je ne le pensais. Avant d'entamer le tournage de Severance, j'ai pratiquement eu un jour avec chacun des trois personnages masculins principaux (Danny Dyer, Tim McInnerny, Toby Stephens) pour paufiner leurs rôles, avant que le groupe des sept protagonistes soit vraiment au complet, ce qui était un luxe plutôt agréable, et sur le set, ils ont tous été compréhensif et ont joué le jeu à fond sans remettre en question la manière dont j'abordais le récit.
D. Dyer : Christopher Smith nous a mis très vite dans le bain, on s'est très vite retrouvé très tôt le matin à courir comme des dératés dans les bois, à se jeter par terre, à entrer dans nos peaux de traqués, mais très vite c'est Laura Harris qui s'est dégagé de la troupe comme si elle était le véritable homme-fort de la bande. Elle a été tout bonnement stupéfiante, et on est tous très vite tombé amoureux d'elle.
C. S. : C'est vrai Laura Harris ne s'est jamais plaint, elle était toujours la première et une des plus vaillantes. Il n'est pas évident quand vous faîtes partie d'un casting de sept personnages de savoir quand vous allez sortir du lot, bien sûr le scénario donne des clés pour cela, mais Laura Harris a capté le bon moment pour faire ressortir ce qui faisait sa différence et elle a été superbe.

 

Attention spoilers
D'ailleurs comme dans Creep, c'est une femme qui mène la danse au moment de prendre la revanche sur les agresseurs …
C. S. : Je suis un grand féministe, que voulez-vous. Il est commun d'utiliser des femmes au caractère trempé dans des films d'horreur, et quand Laura Harris a eu le script en main, elle a senti qu'elle avait un rôle de la trempe de Ripley qui demeure le parfait modèle du genre. Le tout était de faire monter graduellement sa montée en puissance pour que son personnage s'impose et non pas que cela tombe comme un cheveu au milieu de la soupe. Elle n'avait pas à éliminer tout le casting masculin pour prouver qu'elle était l'homme de la situation !

 


Attention spoilers

 

(À Danny Dyer) Pensez-vous qu'avec ce rôle vous marcheriez sur les plates-bandes d'Arnold Scharzenegger ou de Burt Reynolds ?
C. S. : (Rires) Mais Danny est le nouvel « action hero » made in England !
D. Dyer : Ah oui c'est vrai ne quelque sorte … (Rires) En fait ce rôle a été une vrai bénédiction pour moi et m'a permis de sortir un peu du style dans lequel je me complaisais, les gars qui sont des banlieusards violents voir hooligans ou qui tombent dans la drogue. J'ai vraiment pris un pied intégrale dans la peau de Steve, un rôle qui permet d'oublier par son intensité que l'on fait de la comédie et fait ressortir des choses d'un point de vue complètement instinctif. Chaque jour de tournage m'amenait quelque chose de nouveau à exploiter pour mon personnage er cela m'a fait le plus grand bien !
C. S. : Une des choses qui semble évidente à l'audience c'est que Steve, celui qui apparaît comme le drogué de service, va être une des premières victimes, comme dans les slashers américains où soit le noir soit le couple adultérin est sûr d'y passer dès la première bobine. Et nous sommes allés avec Severance totalement à l'opposé, d'ailleurs le rôle de Danny est celui du bouffon du Roi, comme dans les pièces de Shakespeare, celui qui montre le vrai visage de la réalité, certes un peu déformé.
D. Dyer : Oui très souvent on s'attend à ce que le looser tombe le premier et c'est particulièrement jouissif de prendre le contrepied.

 

Votre casting sonne vrai, on a vraiment l'impression de voir des cadres d'une société anglaise plongés dans quelque chose qui les dépasse. Cela a-t-il été facile pour vous d'arriver à ce stade de réalisme ?
C. S. : Notre approche principale a été de faire vite comprendre au public comment se situent les uns par rapport aux autres. Et le jeu consistait ensuite à restructurer, voir détruire, toute cette forme de hiérarchie qui est donné en tant que tel au spectateur dans les premières scènes où le groupe apparaît. Et puis il fallait rendre crédible le fait que ce sont des employés de bureau qui vont affronter de terribles agresseurs sans pitié, dans Délivrance, les héros sont des citadins qui sont plus aguerris (ils font du canoë, de l'escalade, Burt Reynolds sait tirer à l'arc), alors qu'ici ils ne savent même pas allumer un feu ! Au début, les rapports du groupe se structurent autour de Richard (Tim McInnerny) qui est le monsieur Loyal de ce voyage mais qui tente de cacher aux autres que la situation lui échappe …Mais en même temps, on ne pouvait pas aller trop loin dans l'étude de caractères ni dans ce que chacun du groupe tente de faire. Par exemple lorsque le personnage de Gordon s'amuse avec le plongeoir de la piscine, je le montre avant, je le montre après et cela suffit à faire fonctionner le gag !
D. Dyer : Christopher sait utiliser les capacités de chacun pour illustrer telle ou telle scène, sans jamais forcer le trait. La scène du plongeoir est toute à fait exemplaire de son style « humoristique » et cela fonctionne à tous les coups …

 


 

Pouvez-vous nous en dire plus à propos des « Traqueurs » dont les motivations demeurent mystérieuses. Ce parti-pris était déjà inscrit dans le scénario ?
C. S. : Non, nous voulions avec James Moran ne donner que quelques éléments disparates et ne pas ennuyer le spectateur avec des explications fallacieuses. Je déteste ces films où le méchant s'arrête au beau milieu de l'action pour expliquer son plan. Et puis cela laisse planer une forme d'ambiguïté sur le film, qu'est-ce qui peut pousser des gens à commettre des actes pareils. C'est une question que l'on se pose tous les jours : pourquoi des gens prennent les armes pour une simple question de politique, de drapeau ou de religion ou piratent des avions pour les propulser sur le World Trade Center ?

 

Attention spoliers
Un des actes violents du film semble répondre à une scène gore assez éprouvante de Creep, cela était-il conscient de votre part ?
C. Smith : Oui c'était intentionnel, à la scène douloureuse où la victime de Creep se fait « violer » par un objet tranchant, j'ai voulu montrer ce que ce serait pour un homme se serait de se faire « sodomiser » par un grand couteau !

À propos de commerce des armes et tout le cynisme qui l'accompagne, avez-vous Lord of war ?
C. S. : Non je ne l'ai pas vu. Mon film ne se veut pas aussi dénonciateur que le film d'Andrew Niccol. Severance se base quand même sur ce sentiment de mise en scène de la violence qui se répand de plus en plus dans les médias occidentaux. Ainsi aux USA, il y a une émission TV sur CNN qui s'appelle Live camera terror, cela est édifiant. Les médias et ainsi les grands groupes qui sont derrières sont ainsi sûrs de donner aux gens, et ce de manière délibérée et cynique, une vision globale du monde destiné à faire peur et à les rendre sensibles aux notions d'auto-défense et d'armement. La seule réponse est d'être encore plus sarcastique que ces médias, d'où le gag anti-bush que l'on peut penser qu'il soit de mauvais goût, mais le public américain lui a bien réagi et a ri en conséquence. Je ne pense pas être drôle à la manière de Woody Allen ou de Groucho Marx, mais j'essaie de l'être en fournissant un gag qui prend les gens par surprise !
D. Dyer : Oui il ne faut pas prendre tout cela au sérieux, Severance n'est pas un film purement contestataire …
C. S. : D'ailleurs, dans le scénario original se posait la question de savoir si ces gens méritaient de vivre ou de mourir parce qu'ils sont impliqués dans le commerce des armes, et personnellement j'ai évacué cet aspect. Cela aurait fait trop donneur de leçon ou de moralité …

 


(Attention spoiler)

Pour revenir sur le gag anti-Bush du film, vous ne pensez pas que ce genre de chose a tendance à « mal » vieillir ou encore qu'il est de bon ton de railler Bush ces derniers temps, d'où la facilité d'intégrer un tel gag ?
C. S. : C'est probable mais vous savez, au moment de le préparer, j'ai pensé sincèrement qu'il fonctionnerait plutôt moyennement mais en voyant la réaction de l'audience, j'ai vu que nous avions touché juste. Et puis c'est une règle d'or du slapstick, voir une voiture exploser ou un avion se crasher au moment on s'attend le moins est une matière inépuisable pour un gag. Politiquement, il est certain que cela prendra un coup de vieux mais j'espère que l'on ne se souviendra pas de Severance que pour ça !

 

Y a-t-il une part métaphorique ou une forme de message que vous voulez laisser passer à la fin de Severance ?
C. S. : Danny, veux-tu répondre à la question ? (Rires) En fait dans Severance, je voulais faire ressortir le fait que de plus en plus les intérêts des grandes compagnies sont néfastes pour les intérêts des particuliers, qu'elles handicapent la notion de liberté en se substituant aux pays et à leurs politiques. Le fait que ces employés d'une compagnie d'armement deviennent les cibles des armes qu'ils sont censés vendre permet de faire passer le message que personne n'est innocent dans notre monde actuel. Par exemple, le personnage de Jill (Claudie Blakley) qui est présenté comme quelqu'un de positif, qui essaie de combattre le système de l'intérieur, ce qui ne l'empêche pas d'être éliminé, je l'avais proposé à Julie Delpy, et quand elle a lu le scénario, sa réaction : « Mais vous ne pouvez pas tuer Jill ! C'est un personnage français libéral et le fait de l'éliminer ferait penser que vous êtes réactionnaires voir fascistes ! » (Rires) Donc j'ai dû évacué le fait que Jill soit française et prendre une autre actrice …Merci pour la question !

Fritz Lang le disait dans ses films « Personne n'est innocent » ?
C. S. : Ni complètement coupable, cela dépend du moment ou du point de vue que l'on occupe. Mon point de vue c'est de donner l'occasion de prendre un peu de recul sur les choses avant d'avoir un avis définitif sur des questions qui nous intéressent tous.

 


 

(À Danny Dyer) Votre prochain film est un thriller avec Gillian Anderson ?
D. Dyer: Oui, Straightheads qui sortira en 2007, réalisé par Dan Reed. Je viens de finir le tournage d'ailleurs. Un vrai thriller tordu et nerveux où nous formons un couple qui subit une agression et qui va être entraîné par la suite dans une spirale de violence, à la fois physique et psychologique. Gillian est une très, très bonne actrice qui n'hésite pas à se mettre en danger, et vivre avec elle cette histoire d'amour tragique a été une des meilleures expériences de ma carrière.

 

(À Danny Dyer) Vous avez partagé l'affiche de La Tranchée, un film sur la Première Guerre Mondiale avec Daniel Craig. Que pensez-vous de lui en tant que James Bond et des réactions négatives que cela avait suscité chez certains fans de la série ?
C. S. : Ah bon je n'étais pas au courant ?
D. Dyer : Honnêtement je pense qu'il sera le meilleur James Bond de cinéma, au-dessus de Sean Connery lui-même. C'est un grand acteur, jamais arrogant, il fait les choses avec sens. Sur le tournage de La Tranchée, il nous avait tous scié par sa présence et son charisme. C'est quelqu'un de très classique dans son jeu, mais qui possède cette faculté de s'adapter et de ne jamais être pris en défaut. Je me doutais qu'il ferait une grande carrière mais quand j'ai appris qu'il serait le prochain Bond, j'ai été enthousiasmé au plus haut point. Quant à tous ces cons qui ont manifesté du rejet à l'annonce, style James Bond ne peut pas être blond et autres conneries du même genre, je savais qu'il ne se ferait pas influencer par toute cette pression et se concentrerait sur son rôle. Il n'est pas une gravure de mode, il a le look du mec viril et qui peut virer « bad guy » facilement, c'est pour cela qu'il sera un James Bond qui sortira des sentiers battus. Un James Bond sombre et costaud, pas le même genre que Roger Moore …

(À Christopher Smith) Quels sont vos projets ?
C. S. : Je veux me lancer dans un thriller psychologique qui, bien sûr, aura des éléments horrifiques, avec une forme de narration alambiquée. Un peu à la manière de Memento, jouer avec les conventions et proposer quelque chose d'inédit est ma principale motivation dans le cinéma. Mais comme vous le voyez, je continue à faire des films qui se rapportent au genre fantastique (Rires).

Propos recueillis par Patrick Antona.

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