Gaspar Noé

Didier Verdurand | 13 mai 2006
Didier Verdurand | 13 mai 2006

La Semaine de la Critique joue cette année au Festival de Cannes la carte de l'audace en choisissant comme parrain un joker, lauréat du Prix en 1998 avec Seul contre tous. Après avoir secoué quatre ans plus tard les festivaliers dans un shaker avec Irréversible, Gaspar Noé écrit une nouvelle page de son histoire d'amour et de haine avec Cannes en présentant deux courts : We fuck alone à la Semaine (dans le programme Destricted) et Sida en sélection officielle. Une occasion en or pour converser au téléphone avec un artiste dont les oeuvres ne passent jamais inaperçues... Allô, Gaspar ?

Comment êtes-vous devenu parrain de la Semaine de la Critique ?
C'est une section parallèle très attrayante car elle présente des premiers et des deuxièmes films. Des réalisateurs comme Wong Kar-Wai, Leos Carax, Alejandro González Inárritu et des films comme C'est arrivé près de chez vous sont passés par là. Le producteur de Destricted leur a soumis la candidature de ce long-métrage constitué de sept courts pornos et l'équipe de la Semaine m'a par la suite proposé d'être le parrain, notamment parce qu'ils voulaient un réalisateur d'une génération plus jeune que celle des années précédentes, et aussi parce que ça leur plaisait de faire d'une pierre deux coups avec la présentation de Destricted.

Que doit faire un parrain ?
Déjeuner avec les réalisateurs des films sélectionnés et leur donner des conseils. Pas vraiment plus que ça !


Vous allez souvent au cinéma ?
Pas tellement, il y a peu de films qui m'excitent réellement. Je dois voir deux films par mois alors qu'à une époque, j'y allais tous les jours. Les deux derniers que j'ai vus sont Wassup rockers et Silent Hill. Sinon, je me garde les machines hollywoodiennes pour les avions, j'ai récemment vu Collision que j'ai trouvé très bien écrit.

 

Qu'avez-vous pensé de Silent Hill ?
Je l'ai préféré au Pacte des loups. J'aime le côté fantasmagorique du début, il y a un aspect onirique absent des précédents films de Christophe Gans. Je suis très content de ce qui arrive à Christophe, il passait pour un mégalomane quand il parlait de ses rêves de films à gros budget, et il y est finalement arrivé. Comme quoi la conviction peut mener quelque part.


Vous allez donc présenter à la Semaine de la Critique un court-métrage porno. Vous n'avez pas été tenté d'en faire un long ?
L'occasion s'est présentée et cela me convenait parfaitement car cette expérience ne m'a pas demandé trop de temps. Avoir carte blanche pour trois jours de tournage ne va pas trop perturber mon planning, je ne pouvais pas refuser. Se lancer dans un long pour le cinéma ou la télé demande entre six mois et un an alors je préfère les choisir avec un soin particulier, et faire des clips ou des courts entre deux longs. J'estime par ailleurs que ce n'est pas trop condamnable d'un point de vue commercial. Peut-être n'aurais-je pas osé m'aventurer autant sur le côté expérimental dans un long-métrage.

Pourquoi avoir choisi Katsumi ? (accéder à son interview en cliquant sur son nom)
Parce que c'est la plus jolie de toutes les actrices françaises qui font du X ! Même aux États-Unis, je n'en connais pas d'aussi sexy.

De quoi ça parle ?
L'idée de départ était de filmer une baby-sitter en train de se masturber devant un film porno à la télé - ce sont les images que j'ai tournées avec Katsumi et Manu Ferrara. Au final, on voit une jeune fille se masturber avec un nounours, à côté d'une chambre où un mec fait pareil avec une poupée gonflable. Katsumi vit la moitié de l'année à Los Angeles et le jour du tournage, elle enchaînait après un autre film porno. Le tournage a été assez court, avec une équipe ultra-réduite, puisque nous n'étions que trois sur le plateau, le couple et moi. Je leur ai dit de faire ce qu'ils avaient à faire, sans donner de directions particulières. « Amusez-vous, prolongez l'acte autant que vous pouvez et une fois que Manu aura joui, ça sera fini. » (Rires) Je suis incapable de dire aux gens comment ils doivent baiser, je m'en étais déjà aperçu avec le clip de Placebo… Je me concentre sur la lumière et les mouvements de caméra.


Que pensez-vous du porno en France aujourd'hui ?
Je ne sais pas trop, je ne suis pas vraiment consommateur, je l'étais plus quand j'étais ado. Des cassettes passent parfois entre mes mains parce que je connais des gens du milieu comme John B. Root. Katsumi m'avait donné des films pour que je la vois avec différents looks… C'est souvent déconnecté de la réalité sexuelle, j'ai l'impression. Il y a trop de siliconées, de pissing, de mecs hyper musclés… Les mecs baisent les copines de leur femme et ils ne sont pas coupables, l'absence de conséquences psychologiques est totale. Les acteurs pornos que je connais, comme Sebastian Barrio, me demandent souvent de les faire jouer aussi dans un film « normal » mais je leur dis que pour moi, ce que je fais avec eux est « normal ». Le cinéma doit permettre d'aborder n'importe quel sujet qui vous permet d'accéder à un univers auquel vous n'avez pas accès autrement, que ce soit autour d'une relation sexuelle intime comme la vie d'un prisonnier ou d'un homme atteint du Sida.

Et Sida, justement ?
C'est un projet auquel participent les Nations-Unies dans le cadre du Millenium Development Goals (Objectifs du Millénaire pour le Développement), un programme de huit courts mais aujourd'hui, seulement deux sont finalisés, celui de Jane Campion, sur la sécheresse dans le monde, et le mien. Ils font tous les deux 17 minutes. Sida est plus documentaire qu'il ne devait l'être au départ. Un type est sur son lit d'hôpital en train de mourir du Sida. Il raconte comment il l'a attrapé, quels sont les symptômes, etc… La mise en scène est très épurée, quand un homme vous raconte qu'il va mourir, vous évitez les pirouettes avec la caméra.


Retourner à Cannes sans long-métrage, n'est-ce pas un peu frustrant ? En tous cas, ça l'est pour vos fans !
Non, et puis il y a tellement d'autres films à voir ! En plus, j'aurais moins de presse à faire, ce qui peut vite devenir oppressant. Le distributeur peut vous « imposer » une soixantaine d'interviews dans la journée pour aider à rentabiliser le film, même si ça se transforme en rouleau compresseur… Mais cela dit, j'espère que mon prochain long sera présenté à Cannes car c'est le meilleur moyen d'exposer un film. En attendant, je vais profiter du Festival avec mes deux courts et ce parrainage en allant à quelques fêtes !

Vous êtes invité aux soirées les plus sulfureuses ?
Je ne me rappelle pas de soirées plus décadentes qu'ailleurs. C'est surtout alcool à gogo, portables à gogo, cartes de visites à gogo… Vous revenez avec une centaine de cartes, vous ne vous souvenez plus de 95 d'entre elles. Que vous soyez journaliste, réalisateur ou acteur, c'est pareil.


Quel souvenir vous a laissé la projection d'Irréversible à Cannes ?
Je ne me souviens pas de tout… (Rires) L'image qui me vient à l'esprit est celle d'un ballon gonflé au poppers. Les gens gueulaient ou félicitaient, les flashs des photographes crépitaient, il y avait une agitation folle… Pour calmer nos nerfs on finissait par piccoler tous les soirs, on allait dans des boîtes, on se réveillait le matin sans savoir comment on était rentré… C'est un superbe souvenir mais ça reste un travail. Cannes est hystérique pendant le Festival, c'est comme un Mondial de foot sauf que les gens partagent la passion du cinéma - il y a aussi des amateurs de foot qui cumulent les deux passions - et ils plaident pour leur cause, pour leur drapeau.

Que pouvez-vous nous dire sur votre projet de long, Enter the void ?
Qu'il se passe au Japon, qu'il sera tourné en anglais et que le budget est de 10 millions d'euros. Je suis dans l'attente d'un feu vert. Ce n'est pas facile d'en obtenir un car il coûte une somme qui n'est pas négligeable et qu'il risque une interdiction aux moins de seize ans, et qu'il pourrait ne pas avoir le R (interdiction aux moins de 17 ans non accompagnés, NDLR) aux États-Unis. Le sujet fait penser à L'Échelle de Jacob ou d'autres films de ce genre à la structure narrative un peu compliquée. Les deux personnages principaux ont 18 et 19 ans donc a priori, on n'aura pas de têtes d'affiche connues. C'est l'histoire d'un petit dealer au bas de l'échelle, un revendeur occidental qui vit au Japon. Il se retrouve dans une embrouille avec sa soeur.


Question technique : que pensez-vous du camescope DV Panasonic DVX100 ?
Je l'ai utilisée pour mes deux courts qui seront projetés à Cannes. L'image possède des couleurs ultra-réalistes et à la fois, il y a une texture de cinéma. Si vous utilisez la position 6, vous arrivez à un résultat très proche du 16mm. Je n'étais pas fan pour tourner en vidéo jusqu'à ce que cette caméra apparaisse. Elle ne coûte rien à côté d'une HD, elle doit être à 3 000 euros. Je ne suis pas attiré par la HD parce que je n'aime pas les caméras lourdes, j'en ai besoin d'une petite et légère pour pouvoir la manier dans tous les sens. Panasonic va en sortir une petite, je ferai alors des essais pour la tester et voir si elle me convient.

Darius Khondji m'avait dit lors d'un entretien (cliquer sur son nom pour y accéder) que vous étiez l'un des rares réalisateurs qui le feraient retourner en France…
J'adore ce qu'il fait mais je suis à la caméra sur mes films. J'ai travaillé avec les chefs-opérateurs Benoît Debie et Dominique Colin et il y avait un côté frustrant pour eux de ne pas la manier. Alors bien sûr, je serais ravi d'être sur un projet avec Darius mais je ne suis pas sûr que ça l'amuserait….

Pour finir, êtes-vous un internaute ?
Je ne surfe pas souvent, je vais sur le net surtout pour acheter des affiches de films. Je jette de temps en temps un coup d'œil au site Letempsdetruittout.net, c'est flatteur que quelqu'un écrive sur vous. Mais je ne m'attarde pas trop sur ce que disent les gens sur moi, cela peut dévier vers un dédoublement de la personnalité, comme l'héroïne de Perfect blue ! J'ai l'intention un jour d'ouvrir mon propre site avec des documents qui m'appartiennent, j'ai récupéré le nom gasparnoe.com, pris à une époque.

Propos recueillis par Didier Verdurand.
Autoportrait ci-dessous au Polaroïd de Gaspar Noé.
Crédits photos de We fuck alone © 2006 Gaspar Noé.
Crédits photos de Sida © LDM Productions.

 

 

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