Laila Marrakchi & Morjana El Alaoui (Marock)

Patrick Antona | 15 février 2006
Patrick Antona | 15 février 2006

Soumise à un rythme d'enfer pour assurer la promotion de Marock, son auteur Laila Marrakchi, accompagnée de son actrice principale Morjana Alaoui, a bien voulu se plier au jeu des questions-réponses. Questions qui portent autant sur la genèse de son premier long-métrage que sur les différentes réactions concernant son film. Véritable coup de poing pour certains allant jusqu'à provoquer une polémique au Maroc, Laila Marrakchi a-t-elle accouchée d'un film dérangeant juste pour son son pays et n'est-il qu'une photo chromo d'une jeunesse bien à part, ressemblant par là à ce qui peut exister en France ? Réponses droit dans les yeux (qu'elles ont fort jolis d'ailleurs) par les deux intéressées dans un entretien que l'on aurait pu titrer « l'Espoir vient des Femmes »…

Avant d'arriver à la réalisation de Marock quel a été votre parcours Laila Marrakchi ?
Laila : Tout comme l'héroïne de Marock, j'ai grandi à Casablanca et après mon bac j'ai intégré une école de cinéma à Paris, ne sachant pas trop ce que je voulais y faire exactement. Mais cette envie de cinéma me tenaillait fortement. J'ai commencé par être stagiaire, assistante puis j'ai pu réaliser trois courts-métrages au Maroc : L'Horizon perdu qui a pour cadre la ville de Tanger et le milieu de l'immigration clandestine, le second 200 Dirhams a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et raconte l'histoire d'un pauvre berger bouleversé par la découverte d'un billet de banque, alors que le troisième Memo Mambo qui fait partie d'une anthologie de Canal Plus intitulé « Une certaine idée du bonheur », voit Felag en chauffeur de taxi coincé dans un salon de coiffure pour femmes ! Avec Marock, il n'y a pas de continuité avec mes premiers courts. J'ai tenté d'aborder un sujet différent, celui d'une jeunesse dorée rappelant ce que j'ai vécu personnellement durant mes années lycées…

Quelle est donc la part autobiographique dans l'histoire de Marock ?
Laila : Il y a à la fois des choses personnelles et d'autres plus universelles. Dès que l'on touche au domaine de l'adolescence, on raconte des histoires plutôt communes, on touche à des situations qui dépassent les frontières et les cultures. Quand les acteurs ont lu le scénario, ils ont trouvé une résonance en phase avec leur vécu, bien qu'il s'agisse d'une fiction.

Morjana, Marock étant ton premier film, comment as-tu abordé le personnage de Rita ?
Morjana : Comme je suis dans la vie, avec naturel et honnêteté. Mais Rita, c'est aussi une fille qui réagit fortement face à l'injustice, qui a envie de vivre, de découvrir le monde, de s'affranchir des limites qu'on veut lui imposer.

 


L'action se situe en 1997, un an avant la mort du roi Hassan II. Cette date est-elle une « charnière historique » pour le film ou bien cette année vous concerne-t-elle directement ?
Laila : Pour moi, c'est un peu des deux. Personnellement, j'ai passé mon bac en 1993 mais le choc de cette date me permettait d'être authentique avec la période que je décris. Et puis il est vrai que sous Hassan II, la jeunesse que je décris dans Marock était plus privilégiée, plus protégée qu'elle ne l'est maintenant. En faisant le casting, j'ai renoué avec certains éléments de mon adolescence, car n'ayant que 30 ans, cela fait peu de temps que j'en suis sortie…

 

Est-ce qu'on en sort vraiment un jour ?
Laila : Non, pour ma part, je ne pense pas (Rires). Pour revenir à la jeunesse dorée, elle est peut être moins protégée, mais elle est un peu plus libérée. Elle est plus au fait de ce qui se passe en Occident, plus à la mode et il en résulte une forme de choc des cultures.

Morjana, avant d'être actrice, que faisais-tu dans la vie ?
Morjana : Comme Rita, j'ai grandi à Casablanca, j'y ai passé mon bac puis j'ai vécu quelques temps en Floride. Mais ne me faisant pas à la vie là-bas, j'ai décidé de venir sur Paris suivre des cours à l'Université américaine, et puis Laila m'a contactée pour faire partie du casting.

Sans avoir auparavant tâté des planches ou fait une école de comédie ?
Morjana : Non, je me suis inscrite il y a peu de temps dans un cours de théâtre mais Marock est vraiment une première pour moi !

Laila : Oui mais comme j'avais besoin de quelqu'un de « neuf » pour faire véhiculer l'innocence de Rita et que Morjana est ce genre de personne dans la vie, elle collait parfaitement avec le rôle. En plus elle a réussi à garder toute cette spontanéité qui la caractérise, malgré le fait qu'elle devait affronter la caméra, avec toute une équipe derrière, et ce n'est pas évident même pour des comédiens aguerris.

Les jeunes personnages usent très souvent d'une tchatche mélangeant français et arabe. Avez-vous laissé une grande part à l'improvisation dans les répliques ?
Laila : Non, tout était déjà dans le scénario. Mais avec les comédiens dont la majorité était sur Paris, nous avons procédé à de nombreuses répétitions avant le tournage qui m'ont permis, au gré des impros, d' intégrer de nouvelles répliques dans le film et à l'enrichir.

Morjana : Oui j'ai bien vérifié de mon côté et avec les autres acteurs, nous avons suivi le scénario à la lettre (Rires). On avait tellement répété les dialogues qu'ils nous sont venus comme par réflexe au moment du tournage.

 


Marock est un film franco-marocain mais au financement exclusivement français. On ne vous a pas demandé de limiter les répliques en arabe (Ndlr : avec sous-titrage français) pour rendre le film plus accessible ?
Laila : Les capitaux sont essentiellement français mais une grande partie de l'équipe technique était marocaine, je ne me souviens plus des proportions. Sinon, au niveau du langage, je n'ai eu aucun mal à faire passer le fait que l'arabe soit beaucoup utilisé dans le film. J'aurais pu en mettre plus et puis c'était respecter la manière dont les gens conversent au Maroc actuellement.

 

Le film ayant fait l'objet d'une polémique dans votre pays d'origine, est-ce la raison pour laquelle il n'y a pas encore de date de sortie prévue au Maroc ? On entend des rumeurs visant à l'interdire. Ce sont les islamistes qui se manifestent ?
Laila : Non, il sera bien distribué au Maroc, il faut juste que je m'en occupe, il n'y a pas encore de date définie mais c'est en cours. Lors d'une avant-première à Casablanca, j'ai rencontré des représentants du PJD (parti islamiste marocain) et même s'ils ne sont pas fans du film, du fait des mœurs que je mets en scène, ils n'ont aucunement appelé au boycott. C'est un réalisateur (Ndlr : Mohamed Asli) qui a commencé à critiquer ouvertement mon film (Ndlr : parlant clairement de « complot sioniste »), après le festival de Tanger, et puis le secrétaire général du Syndicat du théâtre marocain qui lui s'est servi d'un journal apparenté au PJD pour dire que mon film n'est pas marocain, étant financé par un « lobby » extérieur, qu'il fallait le boycotter, ainsi que d'autres propos très virulents. Mais heureusement, des artistes lui ont répondu en montrant qu'ils ne cautionnaient pas sa démarche personnelle, comme quoi il y a au Maroc des gens qui savent réagir pour défendre la liberté d'expression. Mais il est vrai que cette polémique dépasse de très loin les frontières du film…

Mais vous vous attaquez quand même à deux sujets sensibles dans Marock et qui sont encore tabous au Maroc : la découverte de la sexualité chez une jeune femme avant le mariage et le fait d'avoir une liaison avec un juif...
Laila : Bien sûr, je connais mon pays et les tabous qui sont encore de mise, mais je n'ai pas fait le film pour provoquer. D'ailleurs les réactions négatives que vous soulignez sont venues de certains artistes. Mon film bénéficie de nombreux soutiens dans les classes populaires, de gens qui sont contents de la manière dont je décris la réalité du Maroc et non pas uniquement la misère. Mon ambition était de faire un film plus léger mais qui soit aussi juste dans la manière dont les jeunes se comportent dans la vie : ils fument de l'herbe, ils boivent, ils ont des relations amoureuses et voilà… Mais il est vrai que le fait d'avoir des relations avec un juif lorsqu'on est musulmane est encore très problématique, alors que pour un garçon musulman, on n'ira pas lui chercher des crosses. Même si la société marocaine a toujours été tolérante dans son ensemble, les tensions issues de la situation internationale et des évènements du Proche-Orient ont de l'influence chez nous et exacerbent les comportements extrémistes.

 


Une scène qui a fait scandale, c'est lorsque Rita, plutôt court-vêtue, vient déranger son frère lors de la prière ?
Laila : Mais il n'y avait aucune malice dans cette scène. C'est la réaction d'une jeune fille qui avait une relation privilégiée avec un frère très « cool » et qu'elle redécouvre plus religieux, après son retour de Londres. Son incompréhension face à l'humeur de son frère va se muer en une espèce de curiosité issue de la légèreté et de l'insouciance de ses 17 ans, quitte à le chercher un peu… comme des frères et sœurs dans la vie.

 

Morjana : D'ailleurs, j'emmerdais vraiment Assad Bouab (Ndlr: interprète du frère de Rita) pendant le tournage. Je tirais vraiment sur la corde pour voir jusqu'où nous pouvions aller…

Le côté « La Fureur de Vivre » avec ses courses automobiles entre jeunes, c'est pour donner plus dans le commercial ou c'est aussi le reflet de la réalité ?
Laila : Dans cette jeunesse-là, il y a beaucoup de décès qui sont liés aux accidents de la route, souvent suite à des courses faites en toute inconscience, après la fermeture des boîtes de nuit. De nombreux accidents se sont produits sur la corniche de Casablanca, et j'ai perdu ainsi pas mal de mes amis. C'est face à de tels drames, en étant confronté à la mort de proches que se façonne aussi le passage à l'âge adulte. Ces courses automobiles sont vraiment un reflet de la réalité chez ces jeunes marocains.

Auriez-vous pu traiter de la même manière votre sujet si vous aviez planté vos caméras dans une cité populaire plutôt que dans une banlieue cossue ?
Morjana : Personnellement, je ne pense pas qu'il y ait tant de différence que ça, qu'il s'agisse d'enfants privilégiés ou d'origine plus modeste, tous vivent à peu près les mêmes choses à l'adolescence…

Laila : Il est évident que le fait de s'attaquer à cette jeunesse « dorée », qui est minoritaire dans le pays, est plus facile pour moi car c'est celle que je connaissais le mieux. Mais la problématique est identique. Le fait de s'affranchir du « qu'en dira-t-on », de grandir pour une jeune fille et de se faire respecter en tant que femme est dur, quelque soit le milieu ou la classe sociale dont elle est issue.

 


Peut-on vous classer comme précurseur d'une espèce de « Nouvelle Vague » marocaine en tant que réalisatrice ?
Laila : Je ne suis pas la seule, il y a une femme comme Narjiss Nejjar qui, avec son film Les Yeux secs, a osé traiter du problème de la prostitution, ce qui lui a valu pas mal de problèmes. Le fait de traiter de sujets sensibles, c'est un processus lent qui se construit avec plusieurs films, d'oser montrer les différentes strates de la société marocaine et ses problèmes.

 

Morjana : Et puis il y a aussi une demande grandissante du public qui accepte de voir des films qui osent et qui dérangent…

L'image finale du film, lorsque Rita quitte Casablanca, est-ce le reflet du sentiment que vous gardez en tête de votre propre départ du Maroc ?
Laila : Oui, mais cette part d'insouciance que je trace dans le film, je l'ai gardée en moi et je l'ai emportée à jamais dans mon cœur, aussi bien les drames que les bonheurs. Mais ce n'est pas une fin triste pour mon héroïne, c'est par ce souvenir qu'elle démontre l'attachement qu'elle garde pour le Maroc. Et c'est une force positive.

Morjana : Lors de mon départ pour la Floride, j'étais contente de pouvoir découvrir de nouveaux horizons, d'être un peu libérée des contraintes de la famille, mais en même temps, j'ai ressenti un déchirement au fond de moi, j'étais triste et gaie à la fois. Comme Rita dans le film…

Quels sont vos projets à venir ?
Laila : Pour l'instant, je veux assurer au mieux la promotion de Marock. Pour la suite, il n'y a rien de définitif mais le sujet de mon prochain film sera sûrement différent.

Morjana : Personnellement, je rêve de participer à un film comme Las Vegas Parano, un film déjanté sur le monde des junkies mais qui soit drôle, pas misérabiliste, quitte à l'écrire moi-même !

 

 

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