Joel Schumacher (Phone game)

Didier Verdurand | 10 février 2004
Didier Verdurand | 10 février 2004

Joel Schumacher a longtemps été dénigré par la critique, surtout française, qui le considérait (bêtement) comme un réalisateur facho ou réac. Depuis Tigerland, il gagne du respect, et certains découvrent enfin son talentueux sens visuel, source lui aussi de controverse. Loin d'être un banal movie maker, Schumacher est doté d'une forte et sympathique personnalité. Il ne fait aucun doute qu'il faudra encore compter sur lui dans les prochaines années pour nous servir des films aux envergures aussi différentes qu'un (raté) Batman et Robin au budget de 110 millions de dollars et qu'un Phone Game au budget de 1,2 million de dollars (il en a rapporté 46,6 millions en Amérique du Nord) !

Phone Game s'est tourné en douze jours, mais c'est un projet qu'Hollywood avait sous le coude depuis des années !
Mel Gibson devait à l'origine tenir le rôle de Stu. A l'époque, j'ai finalement choisi de faire Personne n'est parfait(e) et enchaîner sur Tigerland, alors plusieurs réalisateurs ont repris le projet dont les frères Hughes et Michael Bay. Will Smith, Jim Carrey et Brad Pitt ont aussi été envisagés. Après Tigerland, les producteurs sont revenus vers moi, et comme j'étais toujours intéressé, j'ai accepté en proposant ce jeune acteur qui m'avait impressionné, Colin Farrell. Ils ont répondu « Qui ? » ! Puis ils ont vu le merveilleux accueil de Tigerland au festival de Toronto, et ils ont accepté d'engager un inconnu si je pouvais faire le film pour quelques dollars.


Justement, après un accueil si enthousiaste, comment se fait-il que Tigerland soit sorti dans si peu de salles, pour ne pas dire envoyé au casse-pipe ?
Les financiers associés au producteur Arnon Milchan n'ont pas cru au film, malgré les excellentes critiques qu'il a pu recevoir. En conséquence, le budget au niveau de la publicité a été considérablement réduit, et très peu de copies ont circulé.

Qu'est-ce qui vous attirait dans le projet de Phone Game ?
En fait, je n'avais jamais vu ce type de film, et à Hollywood, on a souvent l'impression de revoir le même film tout le temps...Je sais que le défi était énorme à relever, mais vu le budget, le studio ne prenait pas trop de risques. Vous avez une grande liberté dans ces conditions.


Que répondez-vous à ceux qui mettent votre film en avant lorsque de vrais snipers font parler d'eux ?
Je suis plus préoccupé par les femmes de Chicago qui tuent leur mari en espérant se faire défendre par Richard Gere pour remporter un Oscar !

De qui vous sentez-vous le plus proche dans Phone Game ?
Je ne sais pas... Comme dans Chute Libre ou 8mm, j'essaie de montrer des personnages qui ne sont ni totalement bons, ni totalement mauvais. Le public n'aime pas Colin Farrell au début, c'est un arrogant qui trompe sa femme. Kiefer Sutherland est un fanatique, mais il dit quelques vérités... Donc je préfère Forrest Whitaker, bien que je me sente plus proche des prostituées, puisque je bosse à Hollywood !!


Comment s'est passé le tournage ?
Nous avions juste de l'argent pour douze jours, et à cause de l'hiver, nous n'avions de la lumière que jusqu'à 16h. Le budget, à partir du moment où j'ai repris le projet en main, a été de 1,2 million de dollars. C'est infime à Hollywood. C'est parfois le prix de l'essence de jet pour les stars lorsqu'elles tournent ! Toute l'adrénaline et la tension liées à ce tournage si rapide se ressentent dans le film, et je suis certain qu'avec plus d'argent, il n'aurait pas été meilleur.

Est-ce que Phone Game ne pouvait avoir lieu qu'à New-York ?
Non, cela pourrait arriver partout aux Etats-Unis. Il y a tant de chaînes câblées qu'il suffit qu'un évènement hors du commun arrive, et vous avez une multitude de caméras qui arrivent, et cela devient l'affaire du jour. Ce sont les médias qui exploitent la violence à l'extrême, ce n'est pas Hollywood contrairement à ce qu'on dit. Les gens se rappellent des noms de serial killers, mais pas de ceux des victimes. Ceci dit, la montée moraliste des mouvements d'extrême droite m'effraie aussi. Aujourd'hui, la pire insulte pour un américain est d'être traité de libéral, cela rejoint le Maccarthysme à une autre époque !


Comment vous considérez-vous à Hollywood ?
Je suis un conteur. J'aime raconter des histoires, chacun le fait différemment. Certains réalisateurs aiment raconter des histoires assez proches entre elles pour approfondir leur travail. Moi je préfère approfondir mon travail en choisissant des genres très différents, pour essayer de m'enrichir et devenir un meilleur réalisateur. Ce n'est pas important que le grand public ne connaisse pas mon nom. Je pense vraiment que ce public doit en avoir pour son argent, et mon boulot est de le satisfaire. Il n'y a que les journalistes qui vont au cinéma pour cracher sur des films, et ce n'est pas pour eux que je fais des films ! Je m'intéresse très souvent à des personnages qui ont des failles qui sont poussés vers des situations extrêmes. C'est encore le cas pour Veronica Guérin. Je crois aussi que dans mes films, il y a une sexualité inhérente et palpable.

Propos recueillis par Didier Verdurand en août 2003.

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