Stephan Guérin-Tillié (Edy)

Johan Beyney | 4 novembre 2005
Johan Beyney | 4 novembre 2005

Il y a quelques années déjà, il était l'un des Quatre garçons pleins d'avenir. Aujourd'hui, Stephan Guérin-Tillié agrémente sa carrière d'acteur de son travail de scénariste et réalisateur. Après deux courts-métrages (J'ai fait des sandwiches pour la route et Requiem(s)), il passe au long avec Edy, un polar sombre et plastique qui réunit un inquiétant François Berléand et un réjouissant Philippe Noiret. Intentions et impressions d'un jeune réalisateur...

À la veille de la sortie d'Edy, dans quel état d'esprit vous trouvez-vous ?
Stressé, forcément. Je le suis d'autant plus qu'il ne s'agit pas que de moi mais de toute une équipe que j'estime beaucoup d'un point de vue artistique et humain. Mais je ne me fais pas beaucoup d'illusions en terme d'entrées.

Comment est née l'idée d'Edy ?
Je suis comédien depuis 12 ans, mais j'ai toujours écrit. C'est un mode d'expression qui m'a toujours semblé évident. De là je suis passé à la réalisation de courts-métrages d'abord (dont un avec François Berléand), puis j'ai eu envie de passer au long et de réaliser un film de genre.

[img_right]sgt_berl.jpg [/img_right]Le personnage a été écrit pour François Berléand. Pourquoi était-il le plus à même d'interpréter Edy ?
François est un acteur qui m'intrigue. On l'a beaucoup vu dans des seconds rôles, souvent très volubiles ou cyniques, mais il a rarement eu à porter un film sur ses épaules. J'avais envie d'autre chose. Même quand il ne fait rien, on peut lire beaucoup sur son visage. Il est rare de rencontrer des acteurs avec une telle notoriété dont on sent qu'ils n'ont pas fait le tour de leur palette. Il restait encore des zones vierges que j'avais envie d'explorer.

Vous avez écrit le scénario. Aurait-il été envisageable de confier la réalisation à quelqu'un d'autre ?
Non, ou alors il aurait fallu que je m'en sente incapable, ce qui n'était pas le cas. De la même manière, j'aurais du mal à réaliser le scénario de quelqu'un d'autre. En tant qu'acteur, je suis déjà un interprète. Cette fois-ci j'avais envie de raconter une histoire qui m'appartenait et de le faire de la meilleure manière possible.

Il semble qu'on vous reproche vos références cinématographiques…
Oui et c'est douloureux, car j'ai l'impression que certains critiques sont passés à côté de mon intention. Je ne copie pas, mais je joue avec mes références comme peuvent le faire Anne Fontaine ou Cédric Klapisch. Quand Tarantino joue avec ses références, on trouve ça formidable et cinéphilique. Quand on fait ça en France, on appelle ça de l'imitation. [img_left]sgt_boite.jpg [/img_left]Les frères Coen n'ont pas non plus le monopole de l'humour noir, Pierre Desproges s'en était déjà emparé avant eux. Quant à Melville, il apparaît comme une référence obligée puisque je partage avec lui le souci du cadre. Comme le dit un des personnages de mon film, « Une entreprise moderne est une entreprise qui a le respect de ses traditions ». Pour pouvoir jouer avec les « traditions », c'est-à-dire les références, il faut déjà les connaître…

C'est un peu le rôle du personnage interprété par Philippe Noiret ?
Oui, le personnage a été écrit pour ça, pour rappeler un cinéma oublié. Je tenais à cette double lecture constante dans le film, une sorte de mise en abîme.... Par exemple quand Edy répète son témoignage pour la police devant le personnage joué par Noiret, celui-ci lui répond : « Je ne suis pas un expert ». C'était véritablement jubilatoire de faire dire à un acteur de la trempe de Philippe Noiret qu'il n'était pas un expert en comédie.

N'aviez-vous pas peur que toutes ces références vous encombrent ?
Non, pourquoi ? Tout s'est fait beaucoup plus simplement que ça. Le scénario a été écrit relativement vite, après une longue période de maturation évidemment. Je ne l'ai envoyé qu'à un seul producteur et à quelques acteurs. Tous ont dit oui. À partir du moment où des personnes de cette qualité soutenaient le projet, j'ai su que je ne me trompais pas complètement.

Vous avez pensé et maîtrisé le moindre détail pour ce film, du cadre aux costumes, de la direction d'acteurs aux décors.
C'était l'ambition dès le départ, et j'ai l'impression que c'est ce qu'on me reproche. J'avais envie que tous les compartiments du film soient cohérents et servent l'histoire. C'est mon côté obsessionnel peut-être. J'avais des idées très précises sur les décors, j'en avais même dessiné certains. Du coup, j'ai énormément fait bosser les repéreurs. J'avais aussi des partis pris de mise en scène très précis, tant pis si cela déplait à certains… Après, pendant le tournage, un plateau de cinéma ressemble à une immense panique organisée, ça demande un certain sens de l'improvisation. Il faut pouvoir rebondir librement sur les imprévus et plus vous êtes préparé plus votre manière de rebondir est proche de votre volonté initiale. Mais il y a de grandes différences entre le storyboard et le film et je n'ai jamais empêché les acteurs de proposer d'autres choses, bien au contraire.

La musique joue un rôle important dans le film. Comment avez-vous rencontré Nils Petter Molvaer ?
Un ami m'avait offert son album et j'ai été très emballé. Sa musique m'a même suggéré certaines séquences. Le fait que ce soit du jazz renvoie encore une fois au polar classique, mais la musique de Nils apporte une vraie modernité à l'atmosphère du film. Quand je l'ai rencontré, il s'est montré très intéressé. Ensuite pendant le travail je lui envoyais des séquences par internet, et il me renvoyait des maquettes. Même si j'étais très directif, il a trouvé un vrai espace de liberté, et j'adore ce qu'il a fait.

Quelle a été la réaction du public lors des avant-premières ?
J'ai été très heureux de l'accueil, car il a été très bienveillant. Comme les acteurs n'ont pas pu m'accompagner pour les premières séances, le public n'était venu que pour le film, et les salles étaient pleines. J'ai été ravi de voir que de nombreux spectateurs, cinéphiles ou pas, avaient apprécié le film. Ce qui revient le plus souvent, c'est qu'Edy est un film atypique et ambitieux. Comme quoi, il est possible qu'un film plaise sans être formaté.

Pourquoi aller voir Edy ?
J'ai juste envie de citer ce qu'a dit Marion Cotillard après avoir vu le film : « Il faut se laisser emporter par l'univers et par l'histoire. Au départ, on peut se sentir un peu perdu. Mais au même moment, on éprouve la sensation que quelqu'un nous prend par la main pour nous guider. Et si on a confiance en cette main, si on se laisse prendre, on passe vraiment un moment unique dans un univers unique… » Aucun compliment ne pouvait me faire plus plaisir… Mais j'ai bien peur qu'Edy appartienne à une forme de ciné qu'on ne verra plus. Il y aura d'un côté un ciné formaté et figé, et de l'autre un cinéma d'auteur préservé, qui fera peut-être les beaux jours des Cahiers du Cinéma, mais pas forcément ceux du spectateur.

Est-ce que ça signifie que vous avez fait acte de résistance ?
Je n'ai pas l'âme d'un résistant, mais je dois admettre qu'il est de plus en plus compliqué de monter des films à moyen budget et d'essayer de proposer un cinéma ne serait ce qu'un peu différent. Et heureusement que Canal + existe…

En dehors d'Edy, que conseilleriez-vous d'aller voir ?
Le dernier film qui m'a profondément emballé était Eternal sunshine of the spotless mind. Malheureusement je n'ai pas eu trop le temps d'aller au cinéma ces derniers temps. L'« éducation » d'Edy m'a pris tout mon temps. Mais, j'ai très envie de voir le dernier Cronenberg (A history of violence). C'est un cinéaste qui m'a toujours intéressé, car il explore des terrains difficiles de manière très adroite.

Propos recueillis par Johan Beyney.
Autoportrait de Stéphan Guérin-Tillié.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.
Vous aimerez aussi
commentaires
Aucun commentaire.
votre commentaire