Fatih Akin (Crossing the bridge)

Patrick Antona | 5 juillet 2005
Patrick Antona | 5 juillet 2005

Le fait de remporter l'Ours d'Or du Festival de Berlin en 2004 (pour Head-on) a été une surprise pour vous. Cela a-t-il changé votre manière d'appréhender le cinéma ?
Cela a changé ma vie en tant que réalisateur, cela a ouvert de nombreuses portes qui m'étaient fermées jusqu'à présent, et aussi au niveau matériel. Mais pas dans ma vie créative, je pense la mener en fonction de ma seule opinion.

Est-ce que des acteurs connus vous ont sollicité depuis ?
Oui, quelques uns mais je ne dirai pas lesquels.

Pour revenir à Crossing the bridge, quels rapports entretient-il avec Head-on ?
En fait, les deux sont comme frère et sœur. L'idée de Crossing the bridge m'est venue lors du tournage de Head-on, en écoutant tous ces musiciens qui travaillaient avec moi. J'avais à portée de la main toute la matière disponible et comme je voulais en faire plus qu'une simple bande originale pour accompagner une autre oeuvre de fiction, l'idée d'en faire un film musical à part entière s'est imposée d'elle-même.

Il y a deux moments très émouvants dans Crossing the Bridge, celui où le père exprime son admiration envers son fils rappeur (Ceza), et lorsque les musiciens du groupe Siyasiyabend évoquent leur vie précaire dans la rue. Ce sont des scènes qui ont été « provoquées » ou des moments de grâce totalement inattendus ?
En ce qui concerne la première scène, j'ai été totalement sidéré de la réaction du père. Il dit carrément que « le hip-hop est la musique dont a besoin la Turquie de nos jours ». J'ai été plus qu'agréablement surpris par sa pensée, et je suis totalement en accord avec lui. L'évocation de la vie de tous les jours par le biais du hip-hop est quelque chose de très nouveau, très « frais » en Turquie, et c'est aussi très révolutionnaire, et c'est extra que quelqu'un de l'ancienne génération arrive à capter ceci.
Pour les Siyasiyabend, il suffisait de les suivre et de les filmer tels quels, vivant et faisant leur musique dans la rue, et rien d'autre…

Mais on a l'impression qu'ils prennent cette manière de vivre non pas comme des victimes mais comme s'ils étaient un peu comme des prophètes ...
Leur mode de vie est à la fois imposé par les dures conditions dans lesquelles ils sont mais ils ont aussi développé à ce contact une forme de philosophie, qu'ils transmettent par la musique. Jusqu'à un certain point, ils n'ont pas trop le choix, ils vivent dans le dénuement, victimes de leur dépendance de la drogue, harcelés par la police de plus, et d'un autre côté, la musique est le moyen qui leur permet de dépasser cet aspect de leur vie, tout en restant un peu « extrémiste » : ils ne veulent pas faire commerce de leur musique, ils ne font que la jouer pour le public de la rue.

Vous abordez le cas sensible des minorités ethniques, comme les « Roms » ou les Kurdes. Vous pensez que c'est par la musique que les murs du communautarisme pourront être abaissés ?
Mais je pense sincèrement que la musique changera le monde, et de manière positive ! Le Rock'n'roll avait déjà ouvert la voie, dans les années 60, et il a déjà révolutionné le monde occidental d'une certaine façon. Et certains combats à mener dans la Turquie moderne se feront par le biais de la musique, qui est une arme bien plus puissante qu'un fusil.

Vous êtes au courant de la controverse qui domine en France, concernant l'entrée de la Turquie dans l'Europe. Vos films sont-ils des bonnes publicités pour la cause turque ?
Mes films n'ont en rien été conçus comme des publicités pour la Turquie. Vous savez, j'ai travaillé dans les médias en Allemagne, et j'ai toujours vécu avec une certaine image superficielle de la Turquie. Mes films sont des outils pour aller plus profond, pour gratter ce vernis superficiel qui est sur la photo, afin que les européens puissent se faire une opinion plus juste de ce qu'est la Turquie véritablement. Et ce n'est pas qu'un point de vue politique.

En parlant de politique, avez-vous eu des problèmes avec les autorités pendant le tournage ?
Aucun. J'ai même été soutenu officiellement avant le début du tournage. Mais je n'ai pas abandonné mon idée de base, je voulais montrer la rue, la pauvreté et ne pas faire qu'une simple carte postale d'Istanbul. Mon film se trouve à la lisière du film promotionnel et du documentaire « réaliste ».

Le fait de vivre en Allemagne vous offre t-il plus de liberté pour aborder certains sujets sensibles ?
C'est évident. Je suis un véritable « outsider », j'ai la distance nécessaire pour appréhender ce qu'un européen peut penser de la Turquie, tout en gardant ma sensibilité turque pour pouvoir évoquer de manière plus intime ce qui se passe dans mon pays, et ce, de manière plus profonde.

La seule évocation de la religion dans Crossing the bridge vient du derviche tourneur Mercan Dede. Est-ce que les tenants du parti islamiste (qui est pouvoir) pensent que la musique est toujours quelque chose de décadent ?
Non pas toujours. En fait, comme la musique, la religion fait partie de la vie intime des gens. Mais ces derniers temps, les histoires avec Al-Quaïda ou la question du voile islamique ne montrent qu'un seul côté négatif de l'Islam, alors que Mercan Dede montre par exemple qu'il existe d'autres voies plus apaisées, comme le soufisme
. À la vision de votre film, pensez-vous que des musiciens occidentaux vont venir à Istanbul pour débaucher les artistes locaux ?
Mais c'est déjà arrivé et bien avant que je fasse mon documentaire. Sonic Youth est venu faire un album à Istanbul avec Replikas et Dr. Dre a travaillé avec le groupe de hip-hop Ceza, qui sont tous les deux dans le film.

Crossing the bridge est truffé d'extraits de films du cinéma populaire turc des années 60 et 70. Pensez-vous à l'avenir réaliser un film d'action inspiré des héros de « comics » turcs comme Tarkan (pendant de Conan) ou Killink (Fantomas sévissant à Istanbul) ?
C'est drôle que vous me disiez ceci, car j'ai en réserve l'idée de faire un film avec un Tarkan atteint de vampirisme.

Ouah, j'ai hâte d'en voir le résultat. Autre grand moment de Crossing the bridge, votre générique final propose des pochettes originales pour illustrer les crédits, est-ce vous qui avait eu cette idée ?
Non c'était l'idée d'un de mes ingénieurs du son, mais les disques proviennent intégralement de ma discothèque. Je les ai tous acheté pour illustrer le générique et depuis, ils décorent ma chambre.

Quel sera votre prochain film ?
J'ai trois projets en tête. Et tous les trois concernent encore la musique ! Il y en aura un sur la chanson populaire turque, et un autre sur le métissage entre musique latino-américaine et orientale.

Propos recueillis par Patrick Antona.

Tout savoir sur Crossing the Bridge: The Sound of Istanbul

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