Olivier Marchal

Stéphane Argentin | 27 mai 2006
Stéphane Argentin | 27 mai 2006

À l'occasion de la sortie en DVD de 36 quai des orfèvres, nous avons pu rencontrer une nouvelle fois l'homme qui a porté ce projet à bout de bras : le scénariste et réalisateur Olivier Marchal. L'occasion de faire le point sur le film, le DVD ainsi que sur les futurs projets de cet ancien flic reconverti avec succès dans le milieu du cinéma. À l'image des suppléments visibles sur l'édition collector de 36 quai des Orfèvres, Olivier Marchal s'exprime avec une franchise et une honnêteté qui sont bien rares dans la profession et qui font d'autant plaisir à entendre.

 

 

Six mois après la sortie en salles de 36 quai des Orfèvres, un film autour duquel il y avait une énorme pression, dans quel état d'esprit se trouve aujourd'hui Olivier Marchal ?
Je suis à la fois apaisé et content. Content que le film ait fait autant d'entrées, content des réactions du public. Je suis vraiment très touché.

 

Plus de 2 millions d'entrées et 8 nominations aux Césars. Vous attendiez autant ?
Je ne m'attendais pas aux nominations, pas autant en tous les cas. Je ne m'attendais pas non plus à un tel succès. On s'était fixé un seuil de satisfaction aux alentours d'un million d'entrées. Et encore, moi je ne m'attendais pas à plus de 700 ou 800.000 entrées dans le meilleur des cas. Mais en contrepartie, ce raz-de-marée a tout de même été assez difficile à gérer car si l'échec vous isole, en cas de succès, c'est vous qui êtes contraint de vous isoler à un moment donné. Et avec 36, c'était vraiment devenu tout et n'importe quoi autour de moi. Tout le monde voulait me rencontrer et je commençais à ne plus savoir où donner de la tête. Depuis, j'ai repris ma petite vie tranquille avec mes enfants le matin et le restant de ma journée consacré à l'écriture. Je travaille sur deux sujets actuellement : le premier, un film à très gros budget que j'ai du laisser un peu de côté parce que je bloquais, et le second, un film très noir aux ambitions financières plus modestes que je ferais sûrement caméra à l'épaule. J'ignore encore lequel des deux sera mon prochain film mais je veux absolument que ce second projet soit prêt à être tourné à tout moment car moralement, j'ai besoin d'un script plus modeste, que je peux filmer plus facilement.

 

 

 

Le film à gros budget, c'est votre projet sur le grand banditisme dans les années 40 ?
Oui. Il devrait probablement coûter 16 ou 17 millions d'euros (36 quai des Orfèvres a coûté 12 millions, NDLR). C'est une somme importante mais c'est normal pou un film d'époque. Il faudra tourner à Prague, reconstruire la place Pigalle. L'histoire se déroulera entre 1943 et 1948 et racontera la montée du grand banditisme.

 

 

Que pouvez-vous nous dire sur la série TV 36 quai des Orfèvres ?
Grâce au succès en salles et au retour en grâce du polar noir un peu décalé, j'ai réussi à vendre le concept auprès de TF1 qui avait déjà investi dans le film. La série se déroulera bien entendu au 36 quai des Orfèvres et reprendra le principe de la rivalité entre trois ou quatre chefs de service dans des épisodes de 52 minutes chacun. J'ai écrit les scénarii en compagnie de Michel Alexandre, Simon Michaël et Philippe Isard, trois anciens flics devenus écrivains. Notre but sera le réalisme avant tout. Nous avons tellement d'anecdotes à raconter qu'on est parvenu à rédiger les synopsis des six premiers épisodes en seulement trois séances de quatre heures. Je crois que TF1 espère débuter le tournage pour la fin de l'année ou le début 2006.

 

En dehors de l'écriture des scénarii, vous avez prévu de réaliser certains épisodes ?
Je ne sais pas encore. Pourquoi pas. Ou bien peut-être jouer dedans.

 

De quel genre de série s'agira-t-il ?
Ce sera dans l'esprit de The shield mais en moins glauque car on ne peut pas non plus montrer quelque chose d'aussi violent. Les méthodes employées et les affaires traitées seront cependant tirées de la réalité.

 

Comme les enquêtes de la série NYPD Blue qui s'inspirent de faits réels ?
Ce seront en effet les deux références : The shield et NYPD Blue.

 


   
   

 

À la fin de votre commentaire audio sur 36, vous évoquez justement le fait d'avoir du refréner une certaine violence. Vous aviez prévu un film plus violent au départ ?
Mon désir d'authenticité m'aurait en effet poussé à montrer la violence telle que je l'ai vécu et ressenti étant flic. Lorsqu'une interpellation dérape, ça part dans tous les sens avec toute la peur et la montée d'adrénaline que cela entraîne. Dans ce métier, vous prenez des coups, vous en donnez et à l'arrivée, vous n'en ressortez pas indemne. D'un autre côté, le cinéma est une industrie et le but reste à la base de faire des entrées. Donc, il ne faut pas non plus rebuter le public. Et sans pour autant vendre son âme au diable, pour faire le cinéma d'auteur populaire que j'aime et que je revendique, je pense que mon travail en tant que réalisateur consiste à essayer de « romancer » cette violence. Comme il s'en est déjà fallu d'un cheveu que le film écope d'une interdiction aux moins de 12 ans et que je m'étais engagé par contrat à réaliser un film tout public, j'ai donc du « adoucir » la scène où le personnage interprété par Francis Renaud se fait passer à tabac.

 

 

Vous aviez évoqué la possibilité d'une version longue. Où en est-elle ?
Très franchement, je n'ai eu ni l'envie ni le temps de me pencher dessus car depuis six mois, j'ai voyagé dans tous les pays étrangers pour la promo du film. Si le coffret collector se vend bien, il est question d'une telle édition pour la fin de l'année avec un nouveau montage et la présence des scènes coupées qui auraient d'ailleurs du se trouver sur l'édition actuellement mise en vente. Mais, elles ne s'y trouvent pas à la suite d'une méprise.

 

 

 

Qu'avez-vous supervisé sur ce DVD ?
Tout. Il n'y a que cette histoire de scènes coupées qui vient d'une incompréhension en coulisses. J'avais demandé à ce qu'elles soient mises sur le DVD et je m'étais même engagé auprès des acteurs, mais lorsque j'ai appris qu'elles ne s'y trouvaient pas, il était déjà trop tard, les DVD étaient déjà au pressage. Elles seront donc sur la prochaine édition.

 

 

Dans les suppléments, on vous voit aussi bien vous énerver que chambrer les personnes de votre entourage. Ce sont deux états d'esprit indissociables à vos yeux ?
C'est un jeu entre nous. Mon dicton c'est : « qui aime bien charrie bien » et non pas « châtie bien ». Lorsque j'aime les personnes qui se trouvent autour de moi, je n'hésite pas à tout leur dire. On peut très bien me faire la même chose, ça ne me dérange pas. Dès lors qu'on le fait en déconnant. La seule fois où j'ai vraiment poussé une gueulante, c'est lors du tournage de la fusillade à Saint-Ouen. On avait seulement 5 jours pour tourner une séquence pour laquelle j'aurais eu besoin de 5 semaines. On filmait avec deux équipes, je passais de l'une à l'autre en permanence et on devait boucler 35 plans par jour. Je perdais du temps parce qu'il y avait tout un tas de choses qui ne se passaient pas comme prévu et en plus de tout cela, on me poussait à aller encore plus vite. Donc, j'ai fini par exploser.

 

 

 

Lorsque vous dites « eux, ils ont cinq semaines pour ce genre de scènes et nous on a le droit à seulement 5 jours », vous comparez les tournages français et américains ?
Je crois en effet que pour sa scène de fusillade dans Heat, Michael Mann avait eu cinq semaines là où nous n'avons eu que cinq jours. Bon d'accord, c'est Michael Mann et la scène dure douze minutes. En France, c'est le genre de scène qui fait non seulement peur mais qui fait également chier tout le monde car elle représente beaucoup de plans à boucler pour très peu de pellicule. Elle demande une grande patience et un effort logistique auxquels les productions américaines sont parfaitement rôdées tandis qu'en France, nous sommes encore trop frileux. Je suis néanmoins très satisfait du résultat obtenu dans 36, même si, il faut bien le dire, je me suis fait chier en amont à tout préparer et tout storyboarder. Toutes les scènes que je considérais comme les plus délicates d'un point de vue visuel étaient d'ailleurs storyboardées, soit environ 45% du film.

 

 

 

 

Qu'est-ce qui a été le plus difficile sur ce film ?
Le tournage de cette séquence justement, qui a été pour moi une vraie tannée. En plus, Alain Figlarz et Catherine (Marchal, la femme d'Olivier, NDLR) ont été blessés. Catherine est tombée dans les pommes après s'être cassée le pouce et Alain a pris un éclat dans les parties. Il était en sang et on a du lui faire trois points de suture sur le gland. Il aurait théoriquement du être arrêté pour huit jours. Ça me fait de la peine lorsque quelqu'un se blesse sur un tournage. Si un acteur ou un technicien venait à mourir sur l'un de mes films, je crois que j'arrêterais le cinéma.

 

 

Qu'est-ce que vous regrettez le plus sur ce film ?
Le fait de ne pas avoir pu tourner cette scène de fusillade en plein cœur de Paris comme je l'entendais au départ. La séquence aurait pris une tout autre dimension au niveau du choc qu'elle aurait représenté au milieu des passants. Mais pour réaliser cette scène en plein Paris, il fallait la tourner sans faire le moindre bruit et sans tirer le moindre coup de feu.

 

On vous voit essayer de tout contrôler sur ce projet. Est-ce qu'un tel contrôle ne représente pas justement trop de pression pour une seule personne ?
Ce film, c'était véritablement mon bébé. Je rêvais de le faire depuis 10 ans et lorsque l'on m'a donné les moyens de le faire, je ne voulais plus le lâcher. Et puis de cette façon, si le film n'avait pas marché, je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même.

 

 

 

Ce n'est donc pas un manque de confiance lorsque, par exemple, vous ne voulez pas laisser la deuxième équipe tourner l'attaque du fourgon à votre place ?
Non, pas du tout. J'étais d'ailleurs merveilleusement entouré entre mes assistants, mon chef opérateur… Mais j'avais des idées tellement bien précises qu'il fallait que je sois présent pour voir de mes propres yeux. Le peu que j'ai laissé à la deuxième équipe me satisfait mais il y a tout de même deux ou trois trucs qui me font chier au niveau de la direction d'acteurs.

 

 

On vous voit également avoir mal au dos au point de faire venir un médecin en urgence.
C'était psychosomatique. Il y a trois points sensibles chez moi : les hémorroïdes, les dents et le dos. Je ne dormais plus, je bouffais mal. Comme je stressais beaucoup, je mangeais énormément au point d'avoir pris 8 kilos. Mais depuis deux mois, j'ai repris le sport tous les jours, j'ai reperdu 6 kilos et je me sens beaucoup mieux dans ma peau.

 

 

 

À l'exception de deux ou trois autres films récents, vous ne citez en référence que des polars des années 60-70. À vos yeux, c'est la meilleure période pour le polar au cinéma ?
À quelques exceptions près comme Heat de Michael Mann, Affaires privées de Mike Figgis ou encore L.A. Confidential qui sont géniaux, je préfère effectivement m'en tenir aux valeurs sûres. C'était une époque où l'on pouvait aller voir des films de 2h40. Maintenant, on vous dit : « Il faut faire 1h40 maxi ». On ne raconte rien en 1h40. Si on veut de la qualité, il faut des seconds rôles avec le temps nécessaire pour les développer. En France, ça fait 15 ans qu'on nous sert les deux mêmes tronches en tête d'affiche pendant 90 minutes. Sans compter que la plupart du temps, ils jouent comme des patates. Parce qu'il faut quand même bien le reconnaître : on n'est pas gâté depuis 15 piges. J'ai eu la chance d'avoir Daniel Auteuil, Gérard Depardieu et André Dussollier mais après, il fait vraiment gratter pour trouver des bons. À l'époque, il y avait des tronches. Si on veut donner à manger à tout le monde et avoir de la qualité, il faut faire des films de 2h30. Et je suis persuadé que les gens iront les voir. Alors il faut arrêter avec les conneries du genre : « il faut faire moins de 2h pour faire du pognon ».

 

 

 

 

Vous faites plusieurs réflexions assez marquantes parmi les suppléments du DVD. Vous accepteriez de les développer ?
Allez-y.

 

 

Vous dites que le cinéma vous a empêché de faire des conneries lorsque vous étiez plus jeune. Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Me supprimer. J'étais très mal dans ma peau et je vivais par procuration à travers les acteurs et le cinéma qui représentaient ma seule plage de rêve. J'habitais un petit bled où je me faisais royalement chier et je m'étais construit une cabane au fond du jardin que j'avais tapissé avec des acteurs auxquels je parlais. J'ai donc traversé une période très sombre avec ce rapport à la mort.

 

C'est ce genre d'état d'esprit que l'on retrouve dans votre réflexion où vous dites : « on va droit dans le mur » ? Vous parlez de la société au sens large à ce moment-là ?
Oui, je le pense sincèrement. Je vis parce que je suis bien encadré, notamment grâce au soutien moral de ma femme et de mes enfants. Si je m'étais écouté, je n'en aurais d'ailleurs pas eu tellement j'ai peur pour eux. Pour moi, le monde n'est qu'une dégueulasserie infâme, les êtres humains sont pathétiques et miséreux dans leurs sentiments et dans leurs actions.

 

 

 

C'est l'ex-flic qui parle là ?
Pas uniquement ! Il suffit de voir ce qui nous entoure au quotidien. C'est d'ailleurs pour cette raison que je ne regarde plus un seul J.T. et que je n'achète plus un seul journal : parce que les médias sont responsables de cet état de psychose omniprésent. Même chose en ce qui concerne ce rapport à la religion. Je suis athée et je déteste tous ces connards d'extrémistes cathos et islamistes qui commettent les pires horreurs au nom de leurs sectes religieuses. J'ai vraiment en dégoût la bêtise des hommes, voilà ! Je ne suis bien que sur un plateau où lorsque j'écris. J'écris des histoires noires, certes, mais dans lesquelles on trouve néanmoins la rédemption. Et c'est ce que tout le monde devrait faire : écrire, lire, chanter, partager les différents culturels et non se mentir les uns les autres comme le font si bien les politiciens où aucun d'entre eux n'est à la hauteur. On vit dans un pays d'assistés. Dès que vous gagnez de l'argent, vous êtes un mec suspect. Bon allez, je vais m'arrêter là car ça reste tout de même une vision très pessimiste.

 

 

Pour finir sur une note plus réjouissante, d'où vient ce surnom de « Gros fumier » pour Gérard Depardieu sur le plateau ?
C'est lié à son rôle dans Uranus où il hurlait « fumier ». Un jour où il faisait le con sur le plateau, je l'ai appelé ainsi et il a répondu. Après quoi, c'est devenu son surnom jusqu'à la fin du tournage et tout le monde l'appelait ainsi. C'est typiquement le genre de private joke de plateau.

 

 

 

 

 

Photos : © Gaumont.

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