Alex de la Iglesia (Le Crime Farpait)

Patrick Antona | 29 avril 2005
Patrick Antona | 29 avril 2005

Un des grands du nouveau cinéma espagnol, et adepte du cinéma de genre, Alex de la Iglesia a eu bien du mal à se faire connaître en France, en raison d'une distribution un peu hasardeuse de ses œuvres. Gageons qu'il réussira enfin à s'imposer en France avec Le Crime Farpait, déjà auréolé du Grand Prix du Festival policier de Cognac. Se livrant sans retenue tout en restant modeste, voici son sentiment sur le travail des acteurs, Hollywood, les adaptations de BD, le cinéma fantastique, ses projets à venir et sur l'idée maîtresse que l'originalité est une denrée bien rare de nos jours. Et puis quel plaisir d'entendre les mots ‘pellicula' et ‘hombre' venant d'un vrai passionné, qui nous a gratifié d'un très joli dessin !

Quel est le film qui vous a donné envie de faire du cinéma ?
C'est plutôt le souvenir des mauvais films qui m'a donné envie de faire du cinéma, pour faire mieux , alors que la vision d'un bon film me découragerait plutôt (Rire.).

Dans Le Crime Farpait, avez-vous laissé une part d'improvisation à vos acteurs, au vu de la parfaite synergie qu'il y en a entre eux ?
Non, le scénario a été suivi à la lettre. D'ailleurs cela peut porter préjudice de laisser des acteurs en roue libre. Il faut tout faire pour que les interprètes se rapprochent et de leurs personnages et des dialogues qui ont été écrits. Cela a été plus facile pour Mónica Cervera, tout de suite rentrée dans le personnage de Lourdes, que pour Willy (surnom de Guillermo Toledo) de trouver rapidement le ton juste pour interpréter Rafael. Mais à force de retravailler ses scènes, il a fini par s'améliorer et à bonifier son rôle.


Il y a un thème récurrent dans beaucoup de vos films: celui d'un groupe qui est exposé à une menace extérieure…
C'est, comment dire, un thème inconscient qui s'est imposé consciemment. Ce qui me motive c'est de raconter une histoire. Avoir un style particulier, cela ne m'intéresse pas, on finit par s'auto-parodier, à la fin. Je cherche avant tout à me réinventer. Les mêmes idées reviennent dans mes films, chose que je ne peux pas nier, mais je m'en rends compte après ! Je suis comme mes personnages en fait, je vis dans un monde parallèle qui est le cinéma, mon refuge bien précaire contre un monde extérieur des plus angoissant !

Dans 800 Balles, votre film précédent, l'enfant avait un rôle positif alors que dans Le Crime Farpait ,ce sont de véritables monstres ! Que s'est-il passé entre les deux pour expliquer votre changement de vision ?
Rien, j'ai d'ailleurs deux filles merveilleuses qui sont ce qui m'est arrivé de mieux dans la vie! C'est plutôt la vision que Rafael a des enfants qui est apocalyptique. Pour lui, homme célibataire et élégant, les enfants avec la perturbation qu'ils apportent, représentent une personnification de l'Enfer.

Le début de votre film est une mise en scène digne d'une comédie musicale. Serait-ce dans vos projets d'en diriger une, même parodique ?
Je deviens fou rien qu'à l'idée dans faire une ! Mais comme ce genre a eu de nouveau du succès en Espagne, je serais perçu comme un profiteur.

Venez la faire en France !
Pourquoi pas !


Malgré la diversité des personnages féminins décrits dans votre film, vous avez réussi à éviter la trop grosse caricature ni verser dans la misogynie…
Alors que l'on me traite de misogyne, c'est vrai que je n'était pas tellement été tendre avec les femmes dans Action Mutante ou dans Le Jour de la Bête. J'ai fait d'énormes progrès depuis. Quand tu désires ardemment quelque chose que tu ne peux pas posséder, tu commences forcément par le détester.

Je partage ce sentiment à propos du numéro de téléphone Kira Miro (affolante interprète de Roxanne dans Le Crime Farpait).
(Rire.) Elle est vraiment charmante, et en plus elle est célibataire depuis peu !

(Gros soupirs rêveurs) Revenons à Guillermo Toledo. Lorsqu'il panique, j'ai pensé à l'interprétation de Vincent Price dans Le Masque de la Mort Rouge (une des adaptations de Poe par Roger Corman), est-ce une référence volontaire ?
Vous lisez directement dans mon cerveau ! En fait l'idée du Crime Farpait vient directement du film que vous avez cité : un homme élégant vivant dans un château isolé du monde mais qui ne peut éviter que la peste y entre. Rafael est comme un seigneur vivant dans un Paradis, qui est le magasin, où ses employés sont comme ses serviteurs, et loin de la foule des rues, vile et grouillante. Mais dans ce Paradis, la Bête va y entrer par le biais du personnage de Lourdes.

Avez-vous des projets en commun avec Julio Fernandez (patron de Filmax Film) ?
Je l'avais au téléphone il y a une heure à peine! J'ai fait pour lui dernièrement un épisode d'une anthologie de thrillers destinée à la TV espagnole (Películas para no dormir: La habitación del hijo). Et je compte en faire d'autres courant 2006. Question cinéma, je préfère rester libre de mes mouvements.


Le fantastique et l'épouvante ont de nouveau le vent en poupe ces dernières années, heureux de participer à une vogue pareille ?
En fait ce succès est dû surtout à l'arrivée des films japonais tel que Le Cercle - The Ring et The Grudge, avec leurs ambiances si particulières, et leur côté angoissant. Le seul reproche que je puisse formuler, c'est qu'ils manquent de densité dans leurs intrigues. Ce renouveau est salutaire, ça va changer des parodies lourdingues et autres clones pénibles de Scream !

D'ailleurs on peut dire que la fin du Crime Farpait est ouvertement fantastique. Avec une portée philosophique en sus, Rafael étant comme un Candide moderne, à savoir qu'il vaut mieux cultiver son jardin que de vouloir changer le monde.
On peut le prendre comme ça mais c'est vraiment la notion d'échec qui prévaut pour Rafael à la fin, à savoir que le héros assume son rôle de médiocre. Alors qu'il se sentait supérieur, au début, il est devenu un imbécile de plus comme les autres, qui vend des cravates dans une échoppe modeste, avec une humanité qui se dégrade tout autour de lui. Peut-être que cela n'est qu'un rêve …

Par contre c'est le triomphe complet de Lourdes…
C'est l'avantage des gens qui savent vivre dans le présent et s'adapter.

Référence, inévitable, à Hitchcock : peut-on dire que vous avez transformé sa formule ‘tuer quelqu'un c'est très long et très douloureux' en ‘se débarrasser d'un cadavre c'est très long et très douloureux.
Oui, mais parmi ses films, c'est Frenzy que je préfère, il est l'antithèse des thrillers qu'il avait fait jusque là. Il y a d'ailleurs des cravates dedans. (Rires.)


Ayant lu que vous aviez dessiné de la bande-dessinée à vos débuts, ils semble évident que l' adaptation d'un comics est une chose à laquelle vous pensez...
J'avais travaillé sur le projet de Mortadel y Filemon (tourné en 2003 par Javier Fesser, Ndlr.) et on m'a aussi proposé RanXerox (BD culte de Tamburini). Trouver un producteur qui m'appuierait pour faire le film tel que je le conçois, à savoir carrément un porno avec beaucoup de violence, relève de l'impossible, en tout cas par les temps qui courent ! Attendons que la mode actuelle soit un peu passée pour apporter une vision vraiment originale.

Etes-vous tenté par une expérience purement hollywoodienne ?
Sincèrement non, j'aime trop ma liberté. J'y ai d'ailleurs vécu à l'époque de Perdita Durango. Trop de réunions et d'exécutifs qui parasitent le processus créatif, sans avoir l'assurance de mener un projet qui peut prendre trois ans de votre vie. J'ai vu les épreuves qu'un ami (Guillermo del Toro, Ndlr.) à dû subir pour mener son film tel qu'il le voulait, et en faisant beaucoup de compromis, non merci, ce n'est pas pour moi.

Quel genre aborderez-vous dans votre prochain film (attention spoiler)?
Ce sera sûrement une comédie de SF avec l'histoire d'un extra-terrestre venu sur terre pour en préparer l'invasion et qui tombe amoureux d'une prostituée noire au point d'en oublier sa mission. Comme une relecture de Ninotchka (comédie de Ernst Lubitsch avec Greta Garbo, Ndlr.) mais en plus extrême !

Propos recueillis par Patrick Antona.
Autoportrait et dessin d'Alex de la Iglesia.

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