Le Ed Wood belge (Jean-Jacques Rousseau)

Didier Verdurand | 25 février 2005
Didier Verdurand | 25 février 2005

Le cinéaste belge Jean-Jacques Rousseau n'est pas encore connu en France mais pourrait bien le devenir l'année prochaine quand Benoît Poelvoorde lui donnera ses traits à l'écran dans le prochain film du réalisateur de Podium, Yann Moix. On comprend aisément ce qui peut amuser la star tant Jean-Jacques Rousseau est un personnage hors du commun à la philosophie farfelue et absurde. Cinéastes à tout prix vous permettra d'en savoir plus sur cet artiste qui apparaît tout le temps cagoulé devant les journalistes pour éviter de les laisser lui voler son âme, mais en complément, voici le compte-rendu d'un entretien forcément décalé et d'une séance photo qui ne l'était pas moins, où Jean-Jacques a pris un réel plaisir à détruire, en compagnie de René Cuba - un de ses acteurs fétiches - une cassette vidéo imaginant qu'il y avait un film de Spielberg dedans. « Les films sont trop longs, il faut les couper ! » hurlait-il. Pas si farfelu que ça en fait !

Combien de films avez-vous réalisé ?
Trente-cinq de diverses durées. Wallonie 2084 et La revanche du sacristain cannibale sont disponibles en DVD. Furor Teutonicus doit l'être aussi, on peut le trouver chez Duran Dubois à Levallois-Perret, 22 rue Paul Vaillant-Couturier. Hélas, mes autres films sont interdits à la distribution pour des questions de droits musicaux. Je n'imaginais pas qu'ils pourraient être diffusés un jour et j'utilisais des disques sans en avoir l'autorisation. Un mécène peut toujours se proposer pour resynchroniser les films de manière correcte. Ma fille, Frédérique Rousseau, réécrirait alors la musique de chaque œuvre. Je lance un appel à un producteur. Ce n'est pas sans risques, mais il reste des producteurs à risques. Et je préfère avoir à faire avec un jeune comme vous plutôt qu'à un gros de 75 ans, engraissé par le fric et fumant le cigare comme Jack Warner ou Zanuck.

Pensez-vous aujourd'hui avoir quitté le cinéma amateur ?
Non car je ne vis toujours pas de l'Art cinématographique, je travaille dans un centre culturel. J'ai beaucoup plus de contacts maintenant avec des professionnels et pourtant mon statut reste le même. L'étape charnière a été Furor Teutonicus, produit par Canal + mais je n'ai pas franchi le cap. Si je devais être pro, je serais obligé de changer ma manière de travailler, or c'est ce qui fait mon originalité. Il faudrait que je rencontre un producteur qui ne soit pas irascible ou acariâtre et qu'il ne veuille pas s'enrichir sur mon dos. Quand on est producteur de Jean-Jacques Rousseau, il faut se conformer à sa règle cinématographique et non l'inverse.

Vous vous autofinancez ?
Oui, mis à part Furor Teutonicus dont je ne connais même pas le budget. Les miens commencent à partir de 250 euros. Je gagne moins de 1 000 euros par mois donc j'ai dû abandonner le 16mm qui me coûtait trop cher. La maison de production Flight Movie est actuellement à la recherche d'un financement pour mon premier film en 35mm, Rock Mendès. Nous avons signé un contrat à Cannes, dans la Méditerranée, où j'avais demandé aux producteurs Etienne Chambolle et Frédéric Sojcher de sauter dans l'eau avec moi tout habillés. Encore une fois, le budget servira au film avant tout. S'il y a une petite retombée financière pour moi, je ne dirai pas non car je rame depuis 40 ans. J'ai parfois vécu dans des conditions lamentables, au péril de mon budget familial, il nous est arrivé de manger de la vache enragée.

La présentation hors-compétition à Cannes de Cinéastes à tout prix n'est pas passée inaperçue, avec notamment Noël Godin, l'entarteur qui a dû être évacué par le service d'ordre parce qu'il avait baissé son pantalon ?
Oui, c'était assez spécial…J'ai été assez agressif à Cannes envers le cinéma américain. Il nous englobe, nous empêche de respirer. Depuis le plan Marshall, nous n'avons pas le droit de nous exprimer librement, surtout en Belgique où les films sont cloîtrés dans des régions. Les producteurs anglo-américains méprisent notre marché européen et nous empêchent d'être distribués dans le monde alors que nous avons produit plus de films qu'eux ! On peut se passer des américains, c'est certain. Je comprends qu'ils ont débarqué en Normandie en 1944 et qu'ils nous ont libéré du nazisme mais ils avaient leurs raisons, ils ne l'ont pas fait par simple amitié pour la France. Leur but est d'avoir la mainmise un peu partout.

Votre vous êtes attaqué à Goliath avec cette fameuse déclaration : « Si j'avais eu les moyens de Spielberg, j'aurais fait mieux. S'il avait eu mes moyens, jamais il n'aurait fait du cinéma
Pensez-vous qu'avec 250 euros, Spielberg serait capable de faire un film de 50 minutes ? Il n'aurait même pas assez pour remplir le réservoir de sa jeep ! Cela dit, il a de bonnes idées parfois, mais si j'avais eu ses moyens, j'aurais offert un emploi à la moitié de la Belgique, j'aurais tourné des péplums avec 25 000 figurants réels. J'aurais fait La guerre des Gaules d'après les textes de Tacite ou La bataille des Éperons d'or avec des bourguignons et des flamands. J'aurais supprimé le chômage en Belgique, tous les chômeurs auraient tourné dans mon film. J'aurais sauvé mon pays, peut-être même la France.

Quel est votre réalisateur français préféré ?
Jean-Pierre Mocky. Il n'est pas contre l'idée de travailler avec des amateurs, il a sûrement trouvé des gueules dans des bistrots. J'aime le cinéma artisanal. On me compare souvent à Edward Wood, le cinéaste le plus kitch des années 50.

Vous appréciez cette comparaison ?
Oui. Mais j'aime aussi Stanley Kubrick, mon maître à penser. Il a fortement influencé mon cinéma. Les sentiers de la gloire avait été interdit en France ! Puis Kubrick a été réhabilité en France. En général, les surréalistes sont parfois sanctionnés. D'autres ont même été exécutés dans des pays moins démocratiques que le vôtre. J'aime bien l'humour de Mel Brooks. Parmi les comédiens, j'aime... Comment s'appelle-t-elle déjà dans Misery ?

Kathy Bates.
Oui. C'est une petite rondelette mais elle joue vraiment bien. Chez les françaises, j'aime Balasko.

On reste dans le même gabarit, vous êtes plutôt attiré par les rondelettes ?
Oui, je les aime bien. Peut-être que ça vient de ma mère qui l'était. Ma mère a été la première à m'emmener dans un cinéma quand j'avais 5 ou 6 ans. Elle regardait beaucoup de films produits par la Hammer et j'ai gardé ce principe qui était de faire jouer au même acteur le même type de rôle. René ici présent est le redresseur de torts dans tous mes films, il défend les opprimés. Frans Badot, un autre de mes comédiens est plus ambigüe. Il fait bien le mal et mal le bien.

Benoît Poelvoorde vous consulte-t-il dans la préparation de son personnage qui n'est autre que vous ?
Nous avons pris un verre au Festival de Cannes. J'aime Benoît car il est dans mon genre. Il a besoin d'un film où il va se défoncer dans une totale liberté et il le fera avec Yann Moix que j'ai vu régulièrement.

Vous participez au scénario ?
Non. Noël Godin sera mon public relation (dit en anglais, Ndlr.). Il jouera dans le film et j'ai dit que je ne ferai rien sans lui. C'est un homme que j'apprécie beaucoup, un grand ami. Quand j'entends du mal de lui, je me dis : « Bien à tort. Bien à tort...» Quand Yann aura fini le scénario, Noël me préviendra et nous nous verrons à Bruxelles ou Paris, dans un café, ou une forêt. Je vais vous dire pourquoi je préfère une forêt. Dans un café, les gens écoutent tout ce qui s'y raconte. Ce sont des indicateurs pour la police. Si le patron ne renseigne plus les flics, on lui ferme, son café ! Allons plutôt à Fontainebleau, près d'un dolmen et nous discuterons posément. Seuls les animaux nous entendront.

Propos recueillis par Didier Verdurand.
Photos de Côme Bardon.

Couper n'était qu'un piêtre châtiment...

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