Lucile Hadzihalilovic (Innocence)

Julien Welter | 12 janvier 2005
Julien Welter | 12 janvier 2005

Hôtel Murano, boulevard du temple, dans un cadre faussement hivernal mais vraiment branché, Lucile Hadzihalilovic nous reçoit pour la promotion de son premier long métrage, Innocence.
Alors que les mensuels déjà parus ne sont pas particulièrement tendres avec la jeune réalisatrice, faisons un tour d'horizon du fantastique en sa compagnie.

Attention, cet entretien risquerait de vous gâcher le film.

Qu'est-ce qui vous motive lorsque vous adaptez un roman : la transcription littérale ou la mise en images de vos sensations ?
Lorsque j'ai lu Mine-Haha, ou l'éducation corporelle des jeunes filles, j'ai été enthousiasmée par ce qu'il a déclenché en moi d'images et d'émotions tout en restant une histoire très mystérieuse. L'auteur ne donne jamais d'explication à l'école ou à cette éducation, et préfère rester ouvert sur les interprétations possibles. Je ne voulais pas interpréter la nouvelle, mais garder cette sensation très intéressante qui ne se résume pas à une anecdote. J'étais de plus persuadée qu'il y avait là une base cinématographique très forte, notamment dans le dispositif de cette école dans un parc isolé du monde en dessous duquel courent des souterrains et une voie ferrée. Cet agencement des lieux a été ma base. J'ai par la suite transformé la narration et le déroulement pour que l'on puisse se passer de costumes et pour que cela ne soit ni trop psychologique, ni trop descriptif.

Est-ce qu'il y avait l'envie de faire un film sur l'enfance, quand on est une petite fille ?
Oui. Encore une fois, il y a avait dans la nouvelle quelque chose de double. Le cadre du conte symboliste, et en même temps des choses très très simples sur les sensations de l'enfance du point de vue des filles. Un mélange très élémentaire d'émotions dans un cadre qui permettait de les raconter d'une façon intéressante. On voit peu de films sur les jeunes filles. Il y a bien sûr Virgin suicides, que j'ai beaucoup aimé, mais la réalisatrice (Sofia Coppola, Ndlr) n'est pas allée jusqu'au bout avec les filles puisque le regard des garçons est très présent. Il se trouve que la nouvelle est écrite par un homme, ce qui est troublant quelque part, mais j'ai vraiment eu l'impression qu'elle avait été rédigée par une femme.

Le dispositif du film ressemble un peu au Village, de Shyamalan.
Le film a été fait bien avant, mais ce qui est amusant ce sont toutes les petites correspondances avec Le Village. Ce que j'aime le moins dans ce dernier est qu'il se réduit à une explication finale. Toute la partie imaginaire, une fois refermée, est réduite à un sens et une morale. Ce monde, une fois que l'on sait ce qu'il est, devient alors moins intéressant. Les gens qui lisaient mon scénario étaient déçus de ne pas trouver d'explications. Moi je trouvais qu'il y avait un sens malgré qu'il n'y ait pas de révélation unique soulignée pour le spectateur. Je voulais que cela reste ouvert et que l'on se fasse les liens de façon autonome. Un peu, finalement, comme les enfants s'inventent le monde parce que celui-ci leur paraît mystérieux ou qu'ils n'ont pas trop d'a priori.

Pourriez-vous nous parler de vos influences cinématographiques ?
Georges Franju est quelqu'un qui a fait des choses que je trouve à la fois oniriques et réalistes. Il n'en existe pas beaucoup dans le cinéma français. Au cours du tournage, je n'ai toutefois pas pensé à un film en particulier, mais il est certains que des longs métrages m'ayant marqué plus jeune ont ressurgi en traces dans le mien. Je pense également à Victor Erice et L'Esprit de la ruche, La Nuit du chasseur, de Charles Laughton, Pique-nique à Hanging Rock pour les jeunes filles en blanc dans la nature et le côté panthéiste, et bien sûr Suspiria, davantage d'ailleurs parce que Dario Argento est une influence que parce que le film est une adaptation de la même nouvelle. David Lynch est aussi une référence majeure, notamment à cause d'Eraserhead, mais il a sa manière unique de raconter des histoires réalistes d'une façon fantasmagorique.
La nouvelle de Frank Wedekind m'a donné la certitude qu'on pouvait atteindre un équilibre entre réalisme et onirisme. La Bouche de Jean-Pierre était pragmatique, et j'en étais quelque part très malheureuse car je préfère les choses plus fantastiques. Ce texte m'a aidé à trouver une lisière par ce cadre étrange dans lequel j'ai mis des choses très réalistes. C'est ce sentiment de « presque réel juste un peu décalé » qui me plaisait.

Comment êtes-vous arrivée à ce sentiment que Freud qualifierait d'« inquiétante étrangeté » ?
Comme le dispositif avait un aspect conte – le parc, les petites filles, le blanc –, j'ai contrebalancé cela avec une lumière très naturelle, des sons réalistes et une absence de musique. Je voulais que l'ensemble soit familier mais en même temps décalé, stylisé peut-être. Cela vient en partie aussi du Scope. Il y avait peu de dialogues écrits au scénario car j'avais essayé qu'il n'y en ait pas trop parce que je pensais qu'il était préférable d'avoir le moins d'explications possible. Je voulais que le dialogue soit un élément sonore parmi d'autres et qu'il véhicule un minimum d'informations. L'élément le plus fantastique est le cercueil. Dans la nouvelle, je croyais qu'il le mentionnait, mais un jour en le relisant je me suis aperçue qu'il ne parlait que d'une boîte, ce qui est très bizarre aussi. Cet objet est symbolique, mais en même temps il ne l'est pas car son côté morbide s'atténue du moment où il en sort une petite fille. Il rappelle alors un coffre à jouet ou une boîte à musique dans laquelle tournerait une petite danseuse.

Est-ce que c'est une façon française d'aborder le fantastique ?
C'est possible. Il existe un fantastique à la Franju. Même des films de Bresson, par leur stylisation, ont un côté abstrait qui les sort de la réalité alors que paradoxalement ils y sont ancrés. Mais je n'ai pas réfléchi mon film par rapport à d'autres films hexagonaux. Le fait que l'histoire ne soit pas chrétienne me plaisait. L'école n'est pas tenue par des bonnes sœurs, on ne leur parle pas de religion. Dans le fantastique américain, ce rapport avec la religion est très important, notamment à travers toutes les manifestations du Bien et du Mal. Le fantastique oriental est moins lié à cette notion puisque toutes les histoires de fantômes, des années soixante-dix à maintenant, sont plutôt liées aux manifestations de la nature, au rapport spirituel qui est entretenu avec elle. Je m'en sens plus proche et d'ailleurs je pense qu'il y a un aspect panthéiste plutôt qu'une laïcité de tradition française.

Les premières critiques ont été particulièrement dures. Qu'avez-vous à leur répondre ?
Je ne m'attendais pas à ce que les gens interprètent autant le film. Il est normal que le spectateur tisse certains liens, puisque je ne donne pas de réponses. Il est également normal que le public masculin reçoive le film différemment du public féminin. Mais il y a eu des surinterprétations diverses et variées. Les réactions les plus violentes et négatives viennent de quelques hommes qui sont peut-être gênés parce que le long métrage les renvoie à leur regard sur les filles. Les critiques, comme ceux de Ciné Live, qui qualifient mon film de pédophile, me font mourir de rire. Je les mets au défi de me montrer une image pédophile. Si, pour eux, montrer des jeunes filles en jupes est une image pédophile, c'est grave. Cela veut dire qu'il faut revenir aux pantalons et s'enfermer à la maison pour ne pas exciter le regard des garçons. Je pense que le type qui a écrit ça a eu une érection coupable à la projection, et c'est alors plus son problème que le mien. Quelque part je ne me sens pas concernée, mais en même temps je me dis que le film doit drôlement toucher pour qu'il mette dans des états pareils.

Vous êtes consciente qu'Innocence n'est justement pas totalement innocent dans le regard qu'il porte ?
Je pense qu'il y a là un malentendu. Cette réalisation porte ma sensation de petite fille, et d'une certaine manière il est très autobiographique puisque ces sensations sont personnelles. J'ai pu mettre le tout dans un cadre visuel un peu étrange et fantastique, car cela me plaisait que ce ne soit pas du réalisme psychologique. Évidemment, on parle de comment les filles sont préparées à rencontrer les garçons, mais l'innocence du titre, elle, renvoie à la limite au regard du spectateur. Ce n'est pas une histoire de prostitution ou autre, il n'y a pas d'ambiguïté à ce niveau-là dans le film et dans la nouvelle non plus. C'est juste une allégorie cognitive plus que cérébrale. On peut dire que la mise en scène propage une menace, mais cela ne veut pas dire que le film est ambigu pour autant. Le fait est qu'il ne se passe rien de tout ça. Que l'on ressente un trouble, je trouve cela plutôt intéressant. On est amené à s'interroger sur le viol et la prostitution, qui n'arrivent pas parce que ce n'est pas ça. Je pense qu'aujourd'hui il y a une paranoïa sur le regard que l'on porte sur les enfants à cause notamment de toutes les affaires de pédophilie et de leur médiatisation. J'ai revu des films des années soixante-dix avec des enfants, et à ce moment-là on avait une réelle innocence par rapport aux images sur l'enfance. Aujourd'hui, la paranoïa perturbe le regard. Bien sûr qu'on imagine qu'il y a une connotation sexuelle, mais pour moi pas plus que dans ce que véhicule un conte avec ses images allégoriques d'ogres.

Il y a pourtant des images assez nettes, comme celle de cet homme qui drogue une jeune fille, ou les ombres dans le théâtre.
Il fait une piqûre à une des vieilles servantes, mais on ne le voit peut-être pas très bien car j'ai fait l'erreur d'avoir tourné la scène en contre-jour. C'est marrant, parce que je me disais au départ qu'il était rassurant qu'un médecin vienne. Maintenant, cette seule présence masculine est une menace. Pour ce qui est du théâtre, il y a des femmes. On a même fait attention à en placer au premier rang. Le public mixte n'exclue toutefois rien. La nouvelle est plus étrange sur ce point. Les enfants y jouent une pièce dans une pièce qui est une histoire de mariage où elles miment des actes sexuelles qu'elles ne comprennent pas. Je me suis dit que c'était trop lourd et trop bizarre. J'ai alors préféré l'idée d'un spectacle de fin d'école à la lisière du réel. Elles sont complètement séparées du monde mais plus grandes, elles ont ce premier contact avec les adultes avant de sortir.
Alors effectivement, c'est étrange ces spectateurs qui viennent voir danser les petites filles. Mais c'est juste étrange.

Avez-vous particulièrement travaillé la longueur ?
Il y avait une volonté dans la durée, mais je ne me suis jamais dit que je voulais faire un film qui fasse plus d'une heure et demie. Sur le tournage, je trouvais qu'il ne fallait pas que les choses arrivent trop vite. Il fallait qu'il y ait une attente par des plans qui durent. Cela vient aussi en partie de la façon dont les enfants bougent. Dans la scène de la barque, par exemple, la petite fille détache l'embarcation à sa propre vitesse, donc ça dure un peu. Il était plus juste qu'elles prennent leur temps. Cela m'a notamment permis de jouer avec le son à l'intérieur même d'un plan. Le tout a fait que le film a un rythme un peu lent que l'on a décidé de conserver au montage. À l'arrivée, pour des problèmes d'exploitation, ce n'est pas forcément pratique que le film fasse deux heures.

Êtes-vous angoissée à la veille de la sortie ?
Je pense que je ne peux plus rien faire, et donc je suis sans pression. Le film a voyagé à Toronto, Stockholm, Londres, en Grèce et bientôt à Rotterdam et au Japon. J'ai eu toujours de très bons échos, mais en même temps les personnes ont généralement étaient déconcertées par le manque d'explication. À Stockholm et à Londres, il a bien été reçu. Peut-être parce que le pensionnat est quelque chose de concret. Le rapport au fantastique est également différent avec la tradition du non-sens de Lewis Caroll. Je pense que le rapport à la nature, l'aspect contemplatif est quelque chose que les Japonais pourront comprendre. En Espagne, il y a eu quelques escarmouches, les prémices de celles d'aujourd'hui.

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