Benoît Delépine & Gustave Kervern

Didier Verdurand | 11 octobre 2004
Didier Verdurand | 11 octobre 2004

Tourné avec peu de moyens et beaucoup d'humour noir, Aaltra est le film du mois à ne pas rater. Son duo de metteurs en scène, scénaristes et comédiens Benoît Delépine et Gustave Kerven a accepté de répondre à nos questions, assis sur une chaise non roulante posée non loin d'un bar...

Aaltra fait penser au départ à C'est arrivé près de chez vous, à cause du noir et blanc, de l'humour noir et peut-être parce qu'il est produit par Vincent Tavier, l'un des reporters du film culte belge.
Benoît Delépine : Je ne suis pas totalement d'accord. Nous sommes proches du cinéma belge pour le naturel des acteurs, des situations sociales qu'on ne voit pas forcément ailleurs... Par rapport au cadre et aux ambiances, on peut penser au cinéma nordique en général. Quand on a eu l'idée d'Aaltra, il y a eu des flashs en noir et blanc qui nous sont venus naturellement.

Pourquoi avoir choisi le Nord, d'ailleurs ?
B.D. :
J'ai vécu ma jeunesse en Picardie et il y a des choses que je connaissais bien que je voulais montrer.
Gustave Kerven : Nous avons beaucoup tourné à Bruxelles et ses environs, car on ressent là-bas une déconne gratuite unique en son genre. On pourrait comparer cette ville à Groland, il y a des tronches d'enfer et c'est aussi plus simple qu'ailleurs pour tourner avec une caméra cachée. Après, le premier producteur qui n'a pas tiqué lorsqu'on parlait d'un projet de road movie en chaises roulantes est Vincent Tavier.

Vous aviez frappé à la porte de nombreux producteurs ?
B.D. :
Pas tellement. Une grande productrice a refusé. Associer les handicapés avec du noir et blanc ne déclenche pas vraiment l'enthousiasme.

L'échec de Michael Kael contre la World News Company n'a pas dû faciliter la chose non plus...
B.D. : Dans le cinéma français, citer mon nom à un producteur doit donner de l'urticaire. « Non, non, pas de Delépine dans mon bureau ! » Cela ne me touche pas plus que ça, car ce n'est pas avec ces gens-là que je veux faire un film. Et puis, le bide de Michael Kael m'a été utile dans le sens que s'il avait été un succès, peut-être serais-je aujourd'hui dans Pédale dure.

Le rythme d'Aaltra est assez lent, et il y a de nombreuses scènes silencieuses. D'où vient ce parti pris de mise en scène ?
G.K. :
À la télévision, on doit être efficace rapidement et nous n'avons pas le temps d'instaurer une ambiance. Nous n'aimons pas la plupart des comédies françaises qui sont proposées actuellement et nous voulions nous démarquer.
B.D. : Il y a de plus en plus de gags en avalanche, des faux mots d'auteur pour déclencher des rires et éviter le silence dans la salle... Bref, tout ce qu'on veut éviter. Le premier long plan de quatre minutes dans Aaltra avec la moissonneuse-batteuse et le tracteur donne tout de suite le ton pour dire au spectateur : « N'attendez pas un gag toutes les trente secondes, prenez votre temps. »

Quel est votre film de chevet ?
B.D. :
L'Âge d'or, de Bunuel. Sinon, je déteste revoir les films et je préfère les regarder au cinéma. Je suis toujours à la VHS et je dois avoir une collection minable à côté d'autres réalisateurs : seulement 200 environ.
G.K. : Je vois peu de films. Je citerais The Big Lebowski, mais il y en a plein d'autres… dont Freaks.
B.D. : Ce n'est pas un hasard non plus si nous remercions Maurice Pialat. Il nous a donné envie de faire du cinéma. On retrouve dans ses films un naturel que l'on ne retrouve pas habituellement chez des acteurs professionnels surpayés. Il réussissait à tirer quelque chose du pourri, c'est très fort !

Il y a eu une bonne biture avec Aki Kaurismaki ?
B.D. :
On a fait Aaltra pour en arriver là, et quand finalement on le voit pour tourner la scène, on apprend qu'il a arrêté de boire et il ne fallait absolument pas lui en parler, le sujet était tabou.
G.K. : Bien sûr, sur les dix personnes du tournage, une n'était pas au courant et a gaffé en lui offrant une bouteille de cognac. J'ai essayé de rattraper le coup en lui disant qu'il la boirait à Noël, ce à quoi il m'a répondu, sur un ton déprimé, que pour lui c'était tous les jours Noël...

Noël Godin, l'entarteur, a un rôle dans Aaltra. Des tartes ont-elles volé ?
B.D. :
Cela lui arrive de rester sobre. Il est un Don Quichotte moderne qui sort avec sa tarte pour s'attaquer à un moulin à vent. Il a chez lui une montagne de livres et de cassettes qui ne sont que sur l'anarchie et la révolution. L'anecdote qu'il raconte à nos personnages sert de détonateur.
G.K. : On le voulait aussi parce que, comme le dit Poelvoorde, Noël est le plus mauvais acteur du monde, c'est pourquoi on le montre au loin au début, pour pouvoir se concentrer sur l'histoire qu'il raconte.
B.D. : Il nous a présenté beaucoup de personnes qui ont participé au film, donc il n'était pas question de toute manière de ne pas lui donner une scène.

Vous avez organisé une projection spéciale pour les handicapés ?
B.D. : Aaltra a beaucoup tourné dans des festivals du Nord de l'Europe, où j'ai pu remarquer que l'accès aux salles pour les handicapés y est plus évident que dans la plupart de nos salles. Ils sont en général très fans du film.
G.K. : Ils l'aiment aussi car ils le prennent pour une revanche. Nous ne sommes pas tombés dans le vulgaire ou la pochade. Nous avons aussi essayé de tourner à leur hauteur, comme dans la scène avec Poelvoorde. On ne l'a pas assez fait, d'ailleurs, je trouve.

Quelle est la part d'impro dans le film ?
G.K. : Nous n'avions écrit nos dialogues que pour Benoît et moi-même, et on en a enlevé la moitié. Les situations, au contraire, étaient écrites en raison surtout du peu de temps que nous avions pour le tournage, c'est-à-dire un mois.

Quel était le budget exactement ?
B.D. : Nous n'avons pas le droit de le dire car on nous a dit que cela dévaloriserait le film.

Au contraire !
G.K. : Je le pense aussi, nous ne sommes pas du genre à cacher ce genre d'informations, mais nous ne sommes pas les producteurs... Peut-être y a-t-il de l'argent détourné provenant d'associations pour handicapés. (Rire.)

Prochain film ?
B.D. : Aaltra a été acheté par quatorze pays et nous avons assuré la promotion dans seulement deux (il est sorti en Belgique en juin dernier) d'entre eux, donc il y a du boulot avant le prochain.
G.K. : Nous sommes crevés et ce n'est pas évident avec la vie de famille au quotidien. Je comprends pourquoi il y a des enfants d'acteurs qui sont livrés à eux-mêmes.
B.D. : Je n'envie pas les « fils de » car leur père n'ont pas le temps de s'occuper d'eux. Ce sont des fils de facteur. Regardez Guillaume Depardieu, son père est un facteur, il ne ressemble même pas à Gérard ! Nous essayons par ailleurs de trouver une autre idée déraisonnable de scénario. On nous a refusé la dernière qui parlait d'une rencontre via Internet de deux zoophiles.

Propos recueillis par Marion Seandrei et Didier Verdurand.
Autoportraits de Benoît Delépine et Gustave Kerven.

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