FIF de Saint-Jean-De-Luz : rencontre avec Frédéric Farrucci, réalisateur de La nuit venue

Christophe Foltzer | 9 octobre 2019 - MAJ : 10/10/2019 12:55
Christophe Foltzer | 9 octobre 2019 - MAJ : 10/10/2019 12:55

Si un festival, c'est avant tout voir des films, c'est aussi l'occasion de rencontrer les personnes qui en sont à l'origine. Réalisateurs, producteurs ou comédiens, ils se plient volonté à l'exercice de l'interview pour mieux nous faire partager leur vision du monde.

Et lorsque nous avons découvert La Nuit venue, hier (et donc la critique se trouve ici), il nous est apparu évident que son réalisateur, Frédéric Farrucci, avait beaucoup de choses à dire. Quelques heures après la projection du film, nous avons passé un petit moment avec lui pour qu'il nous parle en détail de ce qui l'a amené à construire cette belle oeuvre. Récit d'une très belle rencontre.

 

EcranLarge : Qu'est-ce qui vous a poussé à parler d'immigration clandestine au sein de la Triade pour votre premier film ?

Frédéric Farrucci : C'est une longue histoire... Tout d’abord, je vis dans le 19e arrondissement de Paris et des migrants, on y en voit beaucoup. Et je n'arrive pas à rester indifférent au destin de ces gens. Je ne m'y habitue pas, ça me trouble en permanence, je ne trouve pas de réponse, je ne vois pas de solution à mon niveau, si ce n’est, en tant que cinéaste, d'essayer de l'évoquer dans un film.

À la base, mon co-scénariste a eu une histoire d'amour un peu cuisante avec une strip-teaseuse. Comme il avait une formation de journaliste, il avait commencé à enquêter sur ce métier et il a découvert que beaucoup d'entre elles étaient aussi call-girls, et que toutes avaient un taxi attitré qui venait les chercher à l'issue de leurs représentations pour leur offrir une sorte de sécurité, un sas de décompression avant de les ramener chez elles ou à une passe.

Il est venu me trouver avec cette idée de raconter une histoire d'amour entre une strip-teaseuse et son chauffeur. Moi, ce qui m'attirait, parce que je n'avais pas envie de faire un drame romantique, c'était le fait de traiter de la nuit. La nuit me plait beaucoup parce que c'est le moment où la norme côtoie la marge, ou elles se confondent même parfois. On a enquêté parmi les chauffeurs de nuit : quand on prenait un taxi, on collectait des informations. Au fil des rencontres, une histoire revenait assez souvent : il y avait de plus en plus de chauffeurs chinois, dans de faux taxis, clandestins, au service d’une mafia qui volait les luminaires et les compteurs... C'est une légende urbaine que j'ai jamais pu vérifier, mais j'avais mon histoire. J'aime beaucoup le cinéma noir et là, j'avais tout : la nuit, cette communauté opaque, la mafia, et l'esclavagisme moderne qui va avec. Ces migrants qui ont traversé plusieurs milliers de kilomètres, quand ils arrivent ici, ils sont complètement vulnérables, fragilisés et parfois exploités par leur propre communauté.

 

 

photo La nuit venueFrédéric Farrucci et son casting (Crédits photo : FIF)

 

E.L. : Quand on pense "film de taxi nocturne", on pense immédiatement à Taxi Driver et Collatéral. Et vous ne renvoyez à aucun des deux. C'est une différence que vous avez travaillée consciemment ou qui est arrivée naturellement ?

F.F. : Je n'ai pas cherché à me démarquer parce que ce sont deux films que j'admire, en particulier Taxi Driver, qui me touche en termes d'esthétique avec cette nuit très dense, très noire avec ces éclats de néons. J'ai l'impression que je raconte une autre époque, un autre lieu avec un désir très affirmé d'être dans les codes du cinéma noir, de faire un film à la fois musical et atmosphérique qui, sous prétexte d'une intrigue criminelle, a envie de raconter son époque. 

 

E.L. : Vous nous embarquez dans une histoire d'amour assez simple et classique sur le papier, mais qui amène son originalité dans les détails, pour proposer en réalité un film-miroir adressé au spectateur. Et au spectateur parisien en particulier...

F.F. : (il rit) C'est agréable à entendre. Effectivement, c'est un film de point de vue qui évoque ce que je ressens quand j'évolue dans les rues parisiennes. Il y a ce trouble permanent d'une ville où on côtoie de plus en plus de pauvreté, de différences sociales, et qui cherche à les évacuer dans un coin. Du coup, il y a un vrai désir d'aller chercher ça et de peut-être traiter de ma culpabilité de personne qui souffre moins qu'eux. Je ne suis pas un nanti, mais je souffre moins qu'eux. J'ai un passeport français donc, déjà, par rapport aux migrants ça fait une grande différence. 

 

 

photo La nuit venue

 

E.L. : C'est effectivement perturbant, parce que ça nous place dans une position involontaire, parce que systémique, de profiteur bourgeois de cette misère. On touche presque à une forme de perversion documentaire (ndlr : Frédéric Farrucci est documentariste à côté). C'est quelque chose que vous n'auriez jamais pu traiter autrement qu'en fiction ?

F.F. : Oui, j’aurais pu, je me suis beaucoup documenté pour être au plus proche d’un réel et certaines images du film sont purement documentaires mais j'avais à coeur de passer par la fiction, d'inventer ce mafieux qui utilise les VTC pour exploiter la misère... De la fiction pure, même si c'est très crédible oui. Ce qui est ressorti de mes enquêtes, c'est que ça existait dans le textile, dans la restauration, mais, au moment de l’écriture, pas à proprement parler dans le milieu des VTC. Bon, par la suite, j’ai découvert qu’en fait, ça existe aussi pour les VTC.

Le plan avec les vendeurs de fleurs pakistanais, c'est une scène à laquelle j'ai assisté. Par contre, je ne l'ai jamais revue. Donc, on l'a remise en scène et je me suis dit qu'il y avait quand même cet aspect documentaire, je n'étais pas en train de mentir, parce que j'y avais moi-même assisté. Je me suis arrogé le droit de la reproduire.

 

E.L. : Le film laisse penser que vous avez une vision assez désenchantée du système, qui ne fait que se reproduire à différentes échelles. Quelle pourrait être la solution pour sortir de ce système où tout le monde bouffe tout le monde ?

F.F. : Ce qui est sûr, c’est que ce n'est pas dans l'ultra-libéralisme qu'on va trouver la solution. Ce système pousse à l'exploitation de plus en plus violente et brutale des plus faibles. Et il n'y a plus de politique d'accueil en France. Il y a plein de moments où j'ai honte d'être français aujourd'hui : la France est un pays qui s'est construit par vagues d'immigrations successives. Ce qui fait la richesse de la France, c'est la variété des origines qui la constitue. Qu'aujourd'hui, on en soit à parler de quotas, de traque de la fraude, ça m'affole. La France est suffisamment riche pour accueillir beaucoup plus de migrants qu’elle ne le fait. C'est simplement qu'on n'a pas envie de mettre les moyens à cet endroit-là, parce qu'on a oublié une tradition d'accueil.

Plus il y a de rigidité de ce côté-là, plus ça rend ces gens vulnérables et potentiellement victimes d'exploiteurs. Tout ça va dans le même sens : la peur de l'autre, l'ultra-libéralisme, ça fait beaucoup de mal.

 

photo La nuit venuePhoto de tournage (tous droits réservés)

 

E.L. : Si je vous dis que la France n'est pas le pays des Droits de l'Homme, mais le pays où ont été écrits les Droits de l'Homme, ça vous évoque quoi ?

F.F. : Ah oui, bien sûr... Alors, on reste encore un pays où il y a une liberté de la presse, une liberté d'expression, où on ne va pas en prison parce qu'on a dit des choses qui ne convenaient pas aux gouvernants. Mais effectivement, Amnesty International accuse la police française d’intimidation et de harcèlement envers les migrants… Les rédacteurs de la Déclaration des Droits de l'Homme ne seraient en effet sans doute pas très heureux en France aujourd’hui…

Il y a quelque chose qui me marque dans cette immigration telle qu’on l’observe aujourd’hui, c'est la modernité dont sont issus ceux qui doivent s’y résoudre. Dans le film, la musique était un moyen de raconter cette modernité. Ce qui me trouble, c'est qu'on traite comme inférieurs des gens qui nous sont équivalents à tous points de vue ; la seule différence entre eux et nous, c'est le passeport.

 

 

photo Affiche Saint Jean de Luz

commentaires

captp
09/10/2019 à 19:20

Oui je rejoins mon camarade pour la qualité de l interview et sur le fait qu'ils soient trop rares.

Aktayr
09/10/2019 à 18:14

Merci pour cet interview éclairant et pertinent. Vous devriez en faire plus souvent

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