Dune, Blade Runner 2049... Denis Villeneuve est-il surestimé ?

La Rédaction | 13 septembre 2021
La Rédaction | 13 septembre 2021

Dune, Blade Runner 2049, Sicario, Premier contact... le réalisateur Denis Villeneuve divise beaucoup le public. Et l'équipe aussi.

Un 32 août sur la Terre, Maelström, PolytechniqueIncendiesPrisonersEnemy, SicarioPremier contact, Blade Runner 2049 et maintenant Dune : Denis Villeneuve est devenu en une dizaine d'années un réalisateur incontournable, s'imposant peu à peu à Hollywood.

Mais avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités, et depuis qu'il touche à des univers aimés et adorés, avec une visibilité de plus en plus grande, le cinéaste joue avec le feu. Le très attendu Blade Runner 2049 a été un moment de bascule, avec un public profondément divisé face à cette suite du film culte. Un sentiment qui s'est traduit par un (gros) échec au box-office.

Dune va-t-il suivre le même chemin ? C'est la grande question, alors que le film est attendu en salles le 15 septembre (notre critique de Dune). D'ici là, l'équipe est comme le public : divisée. Place donc au débat, pour savoir si Denis Villeneuve est un grand réalisateur, ou une petite arnaque (pour caricaturer à peine).

 

 

COMMENT DENIS VILLENEUVE FILME

 

C'EST FANTASTIQUE. Le cinéma de Denis Villeneuve est un cinéma de mise en scène pure. Chaque film est une plongée dans un monde, qui devient un terrain d'expérimentations pour lui. Le travail sur la photo, le design sonore, le montage et la musique (plus fouillé et riche chez lui que dans la majorité de la concurrence) contribue à faire de ses films des expériences sensorielles, qui frôlent parfois l'abstraction.

C'est avec une économie de moyens et une fausse simplicité (dans ses histoires, dans ses manœuvres de réalisation) qu'il impressionne, en se jouant des codes, des attentes et des craintes, prenant un malin plaisir à tordre discrètement les règles. Non pas pour révolutionner le genre et se présenter comme un petit malin, mais pour simplement trouver une position spéciale, où il existe en tant que réalisateur et narrateur - d'où, peut-être, sa tendance jusque là à jouer dans des genres très marqués.

 

Photo Ryan GoslingMélancolie dans les airs

 

Cette approche lui permet de se forger une identité forte, d'illuminer des genres et matériaux sinon ordinaires dans d'autres mains - nul doute que Sicario et Prisoners, par exemple, auraient été très différents avec des réalisateurs plus ordinaires. En vrai chef d'orchestre, il travaille son cinéma comme une symphonie, envoûtante, et à part.

La scène de la fusillade à la frontière, dans Sicario, en est une parfaite preuve. D'une précision saisissante, elle retranscrit parfaitement le cauchemar dans lequel est aspirée l'héroïne, spectatrice aux portes de l'enfer d'une horreur sourde et banalisée. Il suffit de quelques balles et ennemis immobiles, d'une musique discrète de feu Jóhann Jóhannsson et de la fébrilité d'Emily Blunt, pour saisir la dimension étouffante et noire de cette enquête qui prend à la gorge. Une équation somme toute assez simple sur le papier, mais qu'il transcende par sa caméra et son montage. La parfaite démonstration de son talent de metteur en scène, en somme.

 

Photo Emily Blunt"Attention, derrière toi !"

 

C'EST PROBLÉMATIQUE. Inutile de le nier : les œuvres de Denis Villeneuve se hissent instantanément au-dessus du tout venant, quel que soit le genre auquel il s’attaque. Notamment parce qu'il collabore avec des chefs opérateurs aussi aiguisés que Roger Deakins, Nicolas Bolduc ou Bradford Young, il s’extrait toujours avec aisance des modes du moment, pour des créations infiniment plus élégantes que la concurrence.

Cela étant dit, comment définir la mise en scène de Villeneuve ? Fluide, ample, atmosphérique... pourrait-on balancer sans trop se mouiller. Impossible de dire qu'elle manque totalement de personnalité, notamment avec la gestion de l'espace anxiogène et labyrinthique dans Incendies, Prisoners, Enemy ou Sicario. En revanche, il est possible d'y voir avant tout une méthodologie appliquée, plutôt qu’un geste de cinéma marquant, ou de nature à imprégner la rétine.

 

photoIncendies de tes sens

 

Sicario est emblématique de la force et aussi des limites évidentes du style Villeneuve. Son découpage rigoureux et ample, parfaitement adapté à la création d’une menace ouatée, rend la poursuite immobile puis la brève fusillade en plein embouteillage absolument saisissantes. Néanmoins, le dispositif parcourt tout le film, et s’il ne perd jamais de son élégance, il peut finir par lasser ; puis interroger quant à la mise en scène que veut développer le cinéaste.

On a ainsi le sentiment que tout le film, jusque dans le développement de son twist, vise plus à installer une atmosphère, voire une simple signature, plutôt que de narrer effectivement par l’image. À la manière d’un très bel ustensile décoratif dont on aurait le plus grand mal à saisir l’usage.

 

Photo Emily BluntShock corridor

 

COMMENT DENIS VILLENEUVE RACONTE

 

C'EST BOF. Ou plutôt, comment il se la raconte ? Car derrière l'emballage, il est possible de voir Denis Villeneuve comme un esthète un peu creux. À l’exception de Sicario (plus du fait de son scénariste Taylor Sheridan, que de Villeneuve lui-même), ses films brillent plus par la forme, que le fond.

Premier contact en est probablement le meilleur exemple puisque malgré les ficelles maîtrisées, le film assène un discours de surface un brin moralisateur, se concentrant sur l’émotion renvoyée au spectateur. Les personnages ne restent jamais que des archétypes, soumis aux très belles images dans lesquelles ils sont projetés et jamais, ô grand jamais, la rencontre de l’univers et de l’humain ne pose un vrai questionnement sur le sujet concerné.

 

Photo Amy AdamsAfter all

 

Pire encore : ces personnages semblent souvent figés. Dans un film qui parle de communication entre les êtres, de découverte de l'autre, le personnage d'Amy Adams ne dépasse jamais sa caractérisation première et n'offre guère de nuances. Pareil traitement est réservé à celui de Jeremy Renner, totalement creux et fade, qui semble survoler l'histoire sans même être impliqué, alors qu'au contraire la relation qui se crée entre eux devrait être le coeur du film. Comme si la mécanique était trop froide pour leur donner vie.

Encore une fois, tout ça est très beau et très bien interprété, mais le cerveau est peut-être trop en RTT et le cœur n’est sollicité qu’à certaines occasions. Comme si entre le Beau et le Vrai, Villeneuve n’arrivait pas à faire un choix, piégé dans ses envies artistiques, dévorantes et obsédantes.

 

photo, Denis VilleneuveKali Ma Shakti de !

 

C'EST BIEN. Denis Villeneuve ne cherche pas les high-concepts à la Christopher Nolan, ou les scénarios à tiroir comme un Shyamalan. Qu'elles soient adaptées (Incendies, Premier contact) ou écrites par d'autres (Sicario, Prisoners), les histoires qu'ils filment pourraient même être résumées à des formules très familières : le polar sur la vengeance, le thriller dans les cartels ou la rencontre du troisième type. Hormis l'arty Enemy, c'est très classique, sur le papier.

Mais Villeneuve a un talent indéniable de narrateur, avec une maîtrise claire des rouages - la machinerie implacable du suspense de Prisoners et Sicario, l'émotion diffuse de Premier contact et Incendies. Se dégage même une sensation : celle que le cinéaste s'est lancée avec humilité dans un apprentissage des règles et des genres, afin de gravir la montagne du cinéma à grand spectacle.

 

photo, Jake GyllenhaalEn thérapie, saison 2

 

Prisoners en est un exemple frappant. Sur le papier, c'est un thriller d'une simplicité évidente. C'est l'exécution qui change tout, pour transformer ce scénario bien ficelé en petit modèle du genre. C'est une histoire de rythme, d'interprétation, de construction, d'ambiance, de nuances dans les personnages... Bref, c'est une question de mise en scène, tout simplement. Denis Villeneuve compose ainsi une toile cauchemardesque et ténébreuse, et laisse avec la certitude qu'entre d'autres mains, le film aurait été profondément différent.

Qu'il ait attendu tant d'années avant de s'essayer à la science-fiction alors qu'il adore le genre depuis son enfance n'est pas anodin. Il y a une force tranquille à l'œuvre, qui se ressent dans la mécanique nerveuse de ses films. Qu'il ait en plus exploré des territoires plus obscurs et ténébreux dans Enemy prouve en outre son audace et sa radicalité.

 

photoHugh Jack-manhunter

 

COMMENT DENIS VILLENEUVE EST CONSIDÉRÉ

 

COMME IL LE MÉRITE. L'ascension de Denis Villeneuve a été exemplaire, et paradoxalement douce et fulgurante, puisqu'il a émergé en quelques années, mais étape par étape. Dès son premier long-métrage, Un 32 août sur Terre, il s'attire le prestige à travers le monde, d'une sélection au Festival de Cannes dans Un Certain Regard, à une pré-sélection pour représenter le Canada aux Oscars. Idem avec Maelström et Polytechnique, qui font eux aussi le tour des festivals.

En 2010, Incendies marque un tournant logique, avec une sélection à l'Oscar du meilleur film étranger. Forcément repéré par les studios américains, il plonge dans le bain hollywoodien, mais là encore avec prudence. Il tourne avec les acteurs les plus en vue, mais dans des projets en marge, souvent proches du circuit indé de luxe. Avant Blade Runner 2049, il ne dépasse jamais les budgets de 50 millions, soit la parfaite zone pour garder le contrôle des projets sans inquiéter les producteurs. Et là encore, l'ascension est simple et sans bavure, jusqu'à une nomination à l'Oscar du meilleur réalisateur pour Premier contact.

 

photoPoly-technique du miroir

 

Adopté quasi instantanément par la critique, Denis Villeneuve a vite eu l'amour du grand public en touchant à des genres populaires. Enemy fait figure de sortie de route arty au milieu des mécaniques bien huilées de Prisoners, Sicario et Premier contact, qui peuvent aussi bien séduire les festivals prestigieux que le public de TF1 le dimanche soir.

C'est cet équilibre qui a imposé le réalisateur sans difficulté, et c'est justement en sortant de ce fragile équilibre, avec le très arty Enemy et le très cher Blade Runner 2049, qu'il a moins rencontré le grand public. Prisoners, Sicario et Premier contact ont été, de leur côté, de jolis petits succès.

 

PhotoComme un écran de cinéma

 

UN PEU SURESTIMÉ NON ? Sans surprise, quelque chose a changé avec Blade Runner 2049. Denis Villeneuve savait qu'il prenait un risque en touchant à ce monument, et en parlait avec Collider à l'époque : "Je sais que tous les fans vont aller voir le film avec une batte de baseball. J'en ai conscience et je le respecte, et ça me va, parce que c'est de l'art. L'art, c'est le risque, et je dois prendre des risques. Ce sera sûrement le plus grand risque de ma vie, mais ça me va".

Gros films, gros risques, grosses responsabilités et grosses conséquences. Le film a évidemment divisé le public (et la critique), et depuis, c'est la question inévitable : Denis Villeneuve est-il surestimé ? En fait-on trop autour de lui ? Personne n'a de réponse. Ou plutôt, tout le monde a sa réponse.

 

photo, Timothée ChalametPire que le Gom Jabbar : le public

 

Dune ne va certainement rien arranger. Comme avec Blade Runner 2049, il s'attaque à une église protégée par de nombreux fans. Et comme avec Blade Runner 2049, Denis Villeneuve a sur ses épaules une pression considérable, avec de folles attentes et un gros budget (plus de 160 millions, hors marketing). Et Dune est justement attendu à l'aune de Blade Runner 2049, en bien comme en mal, selon les avis.

Trop froid, trop poseur, trop esthétisant, trop porté sur des décors vides où déambulent des acteurs figés... depuis les premières images, les critiques sont déjà prêtes et parfois déjà dégainées. Reste maintenant à savoir si Dune pourra ramener le public qui avait été perdu par BR2049, et si cette nouvelle adaptation du classique de Frank Herbert réunira tout le monde - ou relancera une nouvelle fois le débat autour du cinéaste.

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commentaires
K2000
16/09/2021 à 13:31

Un réalisateur qui trouvera son public en temps et en heure. Je trouve ça très intéressant qu'il puisse diviser, ça rend son travail plus intriguant. Pour ma part, ces plans visuels sont incroyables, sa photographie pareille mais il est vrai que c'est au niveau du rythme de ses films que ça me perturbe un peu. Ça a tendance a être lent (moins lent qu'un Terrence Malick ;)). Je pense que ses films doivent être apprécié à leur juste mesure et il faut prendre le temps de se poser.

NemesisTheWarlock
15/09/2021 à 08:57

Meilleur résumé par Mad Movies : Le "Blade Runner" de Scott n'était qu'élégance et poésie hypnotique. Celui de Villeneuve n'est qu'épure et froideur narcotique.

Breizh Punisher
15/09/2021 à 08:03

J'adore son cinema, un peu à l'ancienne, de jolies compositions, des plans superbes, on prend le temps et le gars prend des risques. Parfait non, mais jamais insatisfaisant et toujours wahou.

Spidy
15/09/2021 à 07:46

Superbe esthétique et superbe ambiance sur chacun de ses films notamment sur blade runner. Ce dernier m'a tout de même déçu par son scénario, avec un sentiment de "tout ça pour ça".
Mon film préféré, prisoners :)

rientintinchti
14/09/2021 à 22:02

Incendies est à ce jour son plus grand film à mon sens.
Même l'un des plus grands films jamais tournés.
Dire de Villeneuve que son ciné manque de fond n'a pas de sens.
Très grand réal

Morcar
14/09/2021 à 18:50

Même pour ses films dont je n'ai pas adhéré au scénario (comme "Enemy"), j'ai trouvé sa réalisation très réussie. Aucun de ses films ne m'a déçu à ce niveau, et surtout pas Blade Runner 2049 que j'ai préféré encore à l'original.
Incendies, Prisonners et Blade Runner 2049 sont mes films préférés de Villeneuve. Et je m'attends ce soir à découvrir avec Dune un nouveau grand film.

Lolipop
14/09/2021 à 16:40

Et Evil Dead ? Au Québec c'est "l'opéra de la terreur" et Pulp Fiction c'est encore mieux : Fiction pulpeuse !!

Cpt. French
14/09/2021 à 16:07

The Arrival, au Québec L’Arrivée… En France Premier Contact lol!

Deckard
14/09/2021 à 15:27

N'ayant vu que Blade Runner 2049 de lui, je ne pourrai répondre en toute connaissance du sujet. Juste que ce film visuellement m'a mis une claque comme rarement.

Tyrsin Rayne
14/09/2021 à 14:42

Voilà une question que je ne m'étais pas posée. Vivement qu'on trouve un vaccin contre le pfh.

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