Un Doigt dans le Culte : Sadako, Samara... D'où viennent les fantômes de la saga Ring ?

Créé : 4 février 2017 - Christophe Foltzer
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Avec Un Doigt dans le Culte, la rédaction profite de son temps libre, de son salaire mirobolant et de sa mégalomanie galopante pour partager avec vous des œuvres importantes, cultes, adorées, en dehors de toute actualité. Films, séries, livres, bandes-dessinées, sculptures en crottes de nez, tout va y passer. Et aujourd'hui, pour fêter le retour du fantôme aux cheveux les plus sales du cinéma, retour sur la saga Ring.

 

 

Lorsque le Ring d'Hideo Nakata sort sur nos écrans en 2001, le choc est total pour les amateurs d'horreur qui découvrent alors, stupéfaits, la nouvelle vague de ce que l'on appellera plus tard la J-Horror. Avec une économie de moyens évidente, une mise en scène et un montage savamment calculé, Hideo Nakata nous marque avec la nouvelle figure culte du genre, l'énigmatique et terrifiante Sadako. Une jeune femme au visage couvert par une longue chevelure noire, une longue robe blanche, des ongles arrachés, une démarche syncopée et surtout, surtout un oeil inversé que l'on se prend en gros plan au moment le moins attendu.

Un mythe était né : les spectateurs occidentaux venaient sans s'en rendre compte de plonger dans le monde ténébreux des Yûrei et le pire, c'est qu'ils en redemendaient. De nombreux films dérivés, des copies et des remakes plus tard, Samara Morgan est de retour sur nos écrans à l'occasion de Le Cercle - Rings. Et si le film ne répond pas vraiment à nos attentes (notre critique ici), son personnage emblématique fascine toujours autant. Il était donc normal qu'à un moment donné, on s'y intéresse de près. 

 

Photo Sadako

 

HISTOIRES DE FANTÔMES JAPONAIS

Le personnage de Sadako Yamamura, tel que présenté dans Ring, ne vient pas de nulle part : c'est en réalité l'héritier moderne d'une longue tradition folklorique japonaise, les Yûrei ou esprits vengeurs, qui pullulent dans les contes ancestraux nippons et ont connu leur heure de gloire il y a presque 200 en envahissant le cinéma de l'époque, le théâtre Kabuki.

Dans sa définition la plus basique, le Yûrei est un esprit, le plus souvent féminin, mort de façon brutale et qui revient se venger pour expier sa douleur et confondre les responsables de sa disparition. L'imagerie populaire est aujourd'hui bien connue : de longs cheveux noirs, un habit blanc et une absence de pieds, pour bien signifier son appartenance au monde des esprits, donc affranchi de tout contact terrestre. L'habit blanc s'explique de façon très simple puisque, différence culturelle oblige, là où la couleur est synonyme de pureté en Occident (c'est pourquoi on la retrouve dans les mariages), elle symbole au Japon le deuil, la mort et l'autre-monde.

 

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Cela dit, le Yûrei n'est qu'un terme générique englobant plusieurs entités et types de fantômes. Les Japonais ayant un folklore particulièrement fourni du fait de leurs racines animistes et shintoïstes, il existe différentes sous-catégories renfermant tout un bestiaire de créatures plus terribles les unes que les autres, soigneusement classées. Sadako, quant à elle, ne trouve pas son inspiration dans un fantôme en particulier mais se révèle être la rencontre entre plusieurs histoires.

 

Photo Okiku

Okiku, la servante.

 

OKIKU, LA SERVANTE

Tirée de conte folklorique Banshô Sarayashiki, Okiku la servante connait un destin tragique, évidemment. Il y a 200 ans, le cruel chef de la police Aoyama Shuzen employait une servante, Okiku, qui vivait dans sa famille depuis l'enfance. Un jour, elle brisa par accident une assiette d'un ensemble de 10 pièces et, terrifiée à l'idée que son maître la punisse, car elle connaissait son caractère explosif, elle alla voir sa femme pour lui avouer l'incident.

Lorsque Shuzen rentra chez lui, sa colère fut évidemment des plus violentes à la découverte de l'assiette brisée. Ivre de vengance, car c'était sa porcelaine préférée, il ligota et enferma la pauvre servante dans un placard en lui coupant un doigt par jour. Okiku parvint finalement à se libérer mais, de désespoir, se jeta dans un puits et s'y noya. La légende raconte que la nuit, une voix s'élève du puits et compte le nombre d'assiette pour, une fois arrivée à 10, pousser une terrible complainte.

Nous y retrouvons l'un des éléments les plus forts de Sadako : le fameux puits dans lequel son père la précipita et qui apparait à la fin de la vidéo maudite. Une image icônique et terrifiante dans ce qu'elle laisse présager.

 

Photo Okiku

Okiku, la servante.

 

OIWA, L'EPOUSE EMPOISONNEE

Autre grosse source d'inspiration de Sadako : Oiwa, que l'on retrouve dans la célèbre pièce de Kabuki Yotsuya Kaidan, présentée pour la première fois sur les planches en 1825 à Edo, l'ancienne Tokyo. Le fantôme n'étant pas le protagoniste principal de cette pièce en 5 actes, nous n'allons de ce fait pas la résumer en entier et entrer dans les méandres de ses manipulations, trahisons et complots politiques, familiaux et sentimentaux. Mais disons simplement ceci :

Lors de l'acte 2, Oume Itô, petite-fille d'Itô Kihei, tombe amoureuse de Tamiya Iemon, samourai déchu et héros de l'histoire. Mais celui-ci est marié à Oiwa et Oume se trouve moins belle qu'elle. Elle pense que, de ce fait, Iemon ne voudra jamais l'épouser. Elle convainc donc sa famille de l'aider et envoie un poison à Oiwa sous la forme d'une crème pour le visage qui, à peine appliquée sur la peau, la défigure de façon horrible.

En découvrant son visage, Iemon veut rompre son mariage et demande à l'un de ses amis de la violer pour justifier la séparation. Mais son ami n'y arrive pas et montre à la place son reflet à Oiwa qui comprend alors la machination. Ivre de colère, elle s'empare d'une épée et le poursuit à travers la maison mais se plante accidentellement la lame dans la gorge.

Agonisante, elle maudit le nom de son mari, qui se fiance quelques temps plus tard à Oume. Hanté par le fantôme d'Oiwa, Iemon tuera finalement sa nouvelle épouse et son grand-père durant la nuit de noces, avant de s'exiler dans une montagne isolée pour y devenir fou avant d'être finalement assassiné.

 

Photo Oiwa

Oiwa, l'épouse empoisonnée et défigurée.

 

HERITAGE MODERNE

Evidemment, Sadako, Samara et les autres fantômes du courant J-Horror (Kayako de The Grudge - Ju-On en tête) ne sont pas des transpositions littérales de ces histoires et ont subi d'importantes transformations pour correspondre aux canons de nos sociétés modernes et en fonction des différences notables des cultures auxquelles ils s'adressent.

Société américaine oblige, dans le remake Le Cercle, le fantôme est rajeuni pour devenir un enfant maltraité, abandonné, aux pouvoirs étranges et ivre de colère. Une démarche assez manichéenne qui oppose l'innocence de l'enfant à la perversion de l'adulte, pour au final se conformer à un schéma thématique assez classique (ce qui n'enlève rien à ses grandes qualités). 

 

Le Cercle

 

Dans le cas de Sadako, c'est un peu plus subtil puisque le fantôme étant une jeune femme, ce sont tous les rapports vis-à-vis des personnages qui changent. Ici, nous n'y parlons plus d'enfance mais bel et bien de tromperie, d'adultère, de tristesse et de culpabilité.

Le noeud dramatique de Sadako ne situe pas au niveau de l'enfant de l'héroïne, mais bel et bien entre ses parents puisque c'est, symboliquement parlant, leurs erreurs - la maitresse supposée du mari qui a détruit le couple et le "fantôme' de cet adultère qui pèse sur la cellule familiale et met le bambin en danger. Sadako n'étant plus que l'illustration monstrueuse de la maitresse du mari vue par les yeux de l'héroïne qui cherche à s'en défaire, à la comprendre, pour finalement la prendre dans ses bras ; avant de réaliser que le mal est fait que le destin de son fils et le sien en seront marqués à jamais.

 

Photo The Grudge Kayako

Ju-On : The Grudge

 

Deux tonalités opposées donc, mais pas incompatibles, qui prouvent bien les différentes approches culturelles au sein d'une même mythologie. Ce qui montre bien d'ailleurs qu'en plus de son imagerie icônique, le fantôme dont il est question ici est un concept extrêmement solide : il supporte sans problème les changements d'orientation sans jamais perdre son potentiel horrifique.

Car, dans un cas comme dans l'autre, il en appelle à des notions purement humaines, à des sentiments que nous éprouvons tous à un moment ou un autre (avec plus ou moins de justification évidemment), et qui résonne avec un inconscient collectif extrêmement riche qui dépasse les frontières.

Au final, nous sommes tous un peu pareils au fond : ce qui nous fait peur ou nous dégoûte, ce qui nous fait honte ou nous culpabilise, nous le précipitons parfois dans un puits, préférant l'ignorer plutôt que de s'y confronter et le comprendre. Et c'est généralement le meilleur moyen pour qu'il remonte, transformé en créature surpuissante, pour nous régler notre compte.

 

Evidemment, nous n'avons que survolé la mythologie des Yûrei et la figure du fantôme féminin japonais, mais il faudrait un site entier pour lui rendre totalement justice, en plongeant vraiment dans l'histoire du Japon, dans le statut des femmes à travers les âges, les us et coutumes culturels, l'approche psychanalytique... Nous espérons cependant que vous avez passé un agréable moment à lire ce dossier qui prouve que, même un mauvais film, peut receler de nombreux niveaux de lecture.

 

Photo

 

RETROUVEZ TOUS LES DOIGTS DANS LE CULTE PAR ICI

 

commentaires

Kotoro 08/03/2017 à 23:03

J'ai vu une version de Sadako dont vous ne parlez pas (mais elle n'est pas très connu en France je crois) et j'aurai vraiment voulu savoir les différences entre Sadako, Kayako et Samara car je suis vraiment perdu

ludo 06/02/2017 à 08:47

"pour partager avec vous des œuvres importantes, cultes, adorées, en dehors de toute actualité"

Du coup, Ring c'est pas du tout d'actualité :)

Mais sinon, bon article.

Mordhogor 05/02/2017 à 10:54

Ben voilà un article intéressant ! Bravo !

david 04/02/2017 à 19:47

sympa comme reportage il aurait mérité d’être un peux plus approfondi et long.

Kiddo 04/02/2017 à 19:10

@Hasgarn.
Absolument a propos du Dark water de Nakata qui aura été celui qui a l'époque m'aura filé une trouille plus évidente encore mais avec une histoire bien plus émotionnelle tout en soulignant le combat injuste des femmes seules et divorcées ds un japon encore bcp trop patriarcal.
Chef d'oeuvre.

Hasgarn 04/02/2017 à 17:08

Jamais aucun film qui se réclame de la petite fille aux cheveux salle n'a égalé le pouvoir de trouille du Ring original. La seule chose que le remake (le Cercle) a su mieux faire est cette vidéo maudite. Le cercle se gauffre dans la mythique scène finale.

Ring n'a pas été surpassé.

Seul Dark Water l'a égalé.

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