Dans la forêt : comment Gilles Marchand et Dominik Moll réveillent le cinéma de genre français

Jacques-Henry Poucave | 1 février 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Jacques-Henry Poucave | 1 février 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58

On le sait, le cinéma de l’étrange, le fantastique, le bizarroïde sont des formes cinématographiques maltraitées de par chez nous. Alors forcément, quand deux artisans français du genre tentent de nous offrir un petit cauchemar de derrière les fagots, on s’y intéresse.

C’est le 15 février prochain que sortira Dans la forêt. Film français modeste dans sa mise en œuvre et son budget, il s’avère d’une singulière ampleur en matière de thématiques et de puissance dramatique. Jouant aussi bien sur l’inquiétante étrangeté chère à la psychanalyse et théorisée par Freud, mais également ancré dans le pur ciné fantastique et ne reculant jamais à l’idée de terrifier le spectateur, le métrage compte parmi les très belles surprises de ce début d’année.

 

Théo Van de Voorde - Jérémie Elkaïm - Timothé Vom Dorp

 

L’occasion était trop belle de revenir sur le parcours de ses deux créateurs, Gilles Marchand et Dominik Moll. Deux noms finalement très peu connu du grand public, quand ce duo d’artistes s’avère un des plus prolifiques et atypiques d’un cinéma hexagonal souvent trop sages. Entre rêve et cauchemar, entre émerveillement et profonde angoisse, qui sont ces deux défricheurs, explorateurs de contrées filmiques ténébreuses ?

 

Photo Sergi Lopez

 

Des Amis qui vous veulent du bien

Sur grand écran, la première collaboration des compères s’intitule Harry, un ami qui vous veut du bien. C’est un coup d’essai et un petit coup de maître. Dominik réalise, Gilles co-écrit l’ensemble avec lui. On regrette souvent l’incapacité du cinéma français à se frotter au pur genre, mais on tient ici un remarquable prototype de thriller.

 

Photo Laurent Lucas

 

D’une grande finesse psychologique, le film alterne entre une tension remarquablement construite, et une tonalité profondément inquiétante, où le moindre élément du décor, la réplique la plus anodine, parait devoir être détournée pour se muer en un accessoire menaçant. L’horreur guette.

Là où les complices s’illustrent également avec brio, c’est dans la direction d’acteurs. Certes, seul Dominik Moll est ici aux commandes, mais avec Qui a tué Bambi ? en 2003, Gilles Marchand montrera qu’il est tout aussi capable d’amener ses comédiens dans des retranchements inattendus. Marchand et Moll donneront au trop rare Laurent Lucas plusieurs de ses meilleurs rôles, signe que chacun a bien saisi l’incroyable potentiel de ce comédien dont le jeu soutient aussi bien une bonhomie franche, que les apparences de la timidité ou les traces d’une folie tenace.

 

 

Ping et Pong

Leurs carrières respectives démontreront la valeur de chacun. Marchand collaborera ainsi à l’écriture du terrible Ressources humaines de Laurent Cantet. Son Autre monde aura beau être reçu fraîchement et afficher une relative maladresse, on s’étonne encore de la fraicheur de l’accueil réservé à une des seules tentatives françaises de nous causer réalité virtuelle. La présence de Louise Bourgoin et Melvil Poupaud n’y fera rien, cette fable de SF très riche sera dédaignée par le public et la critique.

 

Affiche

 

Si la recherche et la curiosité demeurent les maîtres mots du cinéma de Moll, lui aussi jouira de hauts et souffrira de bas. Son passionnant Lemming (où officie toujours Marchand comme scénariste) sera accueilli avec la méfiance que réserve l’establishment hexagonal aux produits difficilement identifiables. Pour les amateurs d’horreur, il ne s’agit que d’un essai indigne en provenance du cinéma d’auteur et pour les parisiens d’un machin bizarroïde qui les froisse. Son Moine devra ensuite se fader une presse pas forcément familière avec la littérature gothique dont s’inspire le métrage, peu aidé par un Vincent Cassel inégal.

 

Photo Vincent Cassel

 

Mais qu’importe, malgré des propositions toujours plastiquement étonnantes et témoignant d’une excellente connaissance des genres et de leurs frontières, les deux compères sont vus avec une relative méfiance.

 

Promenons-nous dans les bois

Avec Dans la forêt, Marchand revient derrière la caméra et Moll co-écrit. À cette occasion, l’équipe paraît avoir resserré son dispositif, se concentrant sur la longue randonnée, à mi-chemin entre rêve et cauchemar, dans laquelle un père au bord de la crise de nerfs entraîne ses deux enfants.

 

Timothé Vom Dorp - Jérémie Elkaïm

 

Forts de leurs expériences cumulées (Moll a pris la tête de la série Tunnel, tandis que Marchand s’essayait à des collaborations scénaristiques aussi variées que L’Avion ou Eastern Boys), tous deux ont dégraissé leurs univers pour les ramener à une forme purifiée et particulièrement efficace.

Si nous y reviendrons prochainement en détail, c’est ce qui fait la force de Dans la forêt : un décor puissamment évocateur et mystérieux (les immenses zones boisées de Suède), une écriture à l’économie et maîtrisée (seules comptent les interactions entre 3 personnages) et un incroyable talent pour le décalage.

En effet, Dominik Moll et Gilles Marchand y imposent une ambiance pour ainsi dire inconnue chez nous, à mi-chemin entre le fantastique glacial d’un Morse et l’inéluctabilité d’un Nicolas Roeg. Dans la forêt est peut-être leur collaboration la plus aboutie, celle qui pousse le plus loin les deux extrêmes de leur palette, à savoir la poésie et la terreur.

 

Affiche officielle

 

 

Tout savoir sur Dans la forêt

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commentaires
Simon Riaux - Rédaction
02/02/2017 à 11:49

Bah merci les gars !

tyler29300
02/02/2017 à 11:40

magnifique article !!!

Tod Browning
01/02/2017 à 22:19

Tel que vous en parlez ça donne très envie!!!

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