Le mal-aimé : Birth, l'histoire d'amour noire et tordue entre Nicole Kidman et un enfant

Geoffrey Crété | 14 janvier 2017 - MAJ : 22/08/2018 13:04
Geoffrey Crété | 14 janvier 2017 - MAJ : 22/08/2018 13:04

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

    

 

"Joli navet" (Télérama)

'"Particulièrement austère et ambigu" (Slate)

"La plus grande histoire d'amour jamais contée ou une bête fable new age qui blablate à n'en plus finir ?" (Score)

  


 

LE RESUME EXPRESS

Dix ans après la mort brutale de son mari Sean, Anna est sur le point d'épouser Joseph pour mener une confortable vie dans les sphères chic de New York. Jusqu'à ce qu'un enfant se présente chez elle : il affirme être Sean et lui demande de ne pas se remarier.

D'abord amusée, Anna est troublée par ce garçon obsédé par elle. Peu à peu, il lui raconte des détails sur leur passé, et le doute s'installe. Anna est alors convaincue qu'il s'agit bien de son amour perdu, et glisse peu à peu vers ce qui ressemble à de la pédophilie romantique.

ATTENTIONS SPOILERS

Le môme est en réalité un futur sociopathe qui a récupéré des lettres d'amour d'Anne écrites à Sean pour glaner les détails de leur passé. Lorsqu'il découvre que Sean avait une maîtresse (encore plus flippante que lui) et que leur couple parfait était un mensonge, son rêve est brisé. Il avoue à Anna, qui retrouve sa vie tristement normale et épouse Joseph.

 

Photo Nicole Kidman

 

LES COULISSES

Réalisateur de clips et publicités, Jonathan Glazer marque les esprits en 2000 avec son premier film, Sexy Beast : cette histoire de gangsters avec Ray Winston, Ian McShane et Ben Kingsley, qui décroche une nomination aux Oscars, est son ticket d'entrée sur la scène publique.

Alors qu'il commençait à travailler avec avec son co-scénariste Milo Addica sur l'adaptation d'Under the Skin de Michel Faber, qui sera finalement son troisième film, Birth arrive subitement : "J'ai eu l'idée du film quand je marchais dans ma cuisine pour me faire un thé. Je ne suis pas arrivé jusqu'à la bouilloire : un petit garçon dit à une femme qu'il est son mari décédé". Avec l'envie d'écrire une histoire autour de l'idée d'un amour éternel et des mystères des sentiments, sans désir d'aller véritablement vers les territoires du paranormal, il conçoit son deuxième film comme une fable.

Sur les conseils de son producteur, Glazer décolle pour Paris afin de rencontrer Jean-Claude Carrière, le célèbre romancier et scénariste notamment connu pour ses collaborations avec Jean-Paul Rappeneau. Le réalisateur raconte : "Il avait ce livre à propos des histoires d'amours au cinéma, avec des images de toutes sortes de films. Je me souviens qu'il l'a feuilleté. Puis il l'a fermé, et m'a dit, 'Non, ce n'est pas là-dedans'. Il m'a dit que personne n'avait fait de film sur ça, et qu'il n'y avait que deux explications : ça ne peut pas être fait ou personne n'y a pensé".

Le casting de Nicole Kidman, qui avait aimé Sexy Beast, n'a pas été naturel puisque le réalisateur avait prévu de caster une actrice moins connue. "Je ne lui ai pas envoyé le scénario. Elle l'a lu d'une autre manière et m'a appelé. J'étais hésitant : je ne voulais pas que tout tourne autour d'elle. Sa célébrité est tellement partout que j'ai pensé que ça pourrait nuire à la nature délicate du personnage. Mais quand je l'ai rencontrée, tout ça a disparu". Il décide de lui couper les cheveux pour modifier son image, et évacuer le glamour de la star.

 

 

Jonathan Glazer travaille avec Carrière pendant huit mois entre Paris et les Etats-Unis. Après 21 versions, et à quelques semaines du tournage, il décident de changer la vision avec son co-scénariste Milo Addica : "On est arrivé à New York avec un scénario sur le petit garçon. Et puis le film qu'on a fait était sur cette femme. Beaucoup de choses se sont cristallisées à mesure qu'on approchait du tournage. On écrivait des scènes le jour avant de les tourner, on les donnait à Nicole le jour même".

Le cinéaste joue avec le feu avec des méthodes loin de respecter les codes d'un film de studio : "On leur avait vendu un scénario, un casting... et puis on leur a annoncé qu'on allait tout réécrire en cours de route. Il y a eu beaucoup de gens mécontents..."

Lorsqu'il est présenté à Venise, le film est hué. Glazer s'en félicitera, de la même manière qu'il le fera quelques années plus tard avec Under the Skin, lui aussi accueilli avec les mêmes sentiments contrariés.

 

LE BOX-OFFICE

Moyen. Avec un budget d'une vingtaine de millions, Birth a terminé sa carrière aux alentours de 24 millions. En France, il a attiré environ 171 000 spectateurs.

La sortie du film a été associée à un ridicule parfum de scandale à cause de la scène où Nicole Kidman prend un bain avec Cameron Bright, qui avait alors 11 ans. Le réalisateur et les acteurs répètent que la scène a été tournée afin de parfaitement protéger le jeune acteur, avec des combinaisons pour mimer la nudité et plusieurs angles qui leur ont permis de filmer en solo, mais la polémique traîne.

Des années plus tard, Nicole Kidman dira de Birth que c'est l'un des films les plus mal aimés de sa carrière, et que cette fausse polémique a détourné l'attention de vrai sujet de l'histoire.

 

Photo Lauren Bacall, Cameron Bright

 

LE MEILLEUR

Dès les premiers instants, où la caméra flotte derrière un homme qui court dans un parc, bercée par la musique magnifique d'Alexandre Desplat, Birth saisit. Cette longue introduction nue, dénuée des avalanches de noms d'acteurs et technciens, envoûte par sa discrète radicalité, loin de correspondre aux coutumes hollywoodiennes.

Cette force saisissante et silencieuse, Jonathan Glazer en fera le principal argument de son deuxième film. Une autre scène de Birth renvoie à cette introduction : ce long plan fascinant de deux minutes sur Nicole Kidman, plus seule que jamais au milieu du public d'une salle de concert, où le réalisateur s'attarde sur le visage, les yeux, le doute, la terreur de cette femme au bord du gouffre. L'actrice (nommée aux Golden Globes) y est fabuleuse. 

Le parfum de mystère inquiétant qui flotte sur le film lui donne une vraie identité, qui se dérobe plusieurs fois à la compréhension du spectateur. A la lisière des genres, avec des promesses tour à tour ridicules et dérangeantes, Birth est un objet inhabituel qui prend le risque de pas satisfaire avec une chute ou une réponse prémâchée. C'est probablement une erreur pour certains, mais c'est surtout un parti pris fort et évocateur. 

La peinture sinistre de la bourgeoise new-yorkaise donne à cette relation troublante entre Anna et l'enfant une couleur chaude, presque salvatrice, comme une bouée de sauvetage qui lui permettrait de ne pas disparaître dans cet océan glacial et chic. Il y a d'ailleurs quelque chose de beau dans le choc de cet enfant confronté au monde tordu des adultes, où une histoire d'amour pure et idyllique se révèle n'être qu'une relation tordue, remplie de zones d'ombre. La fin d'une innocence tordue mais pure.

Birth n'est pas un film classique. Il résiste aux attentes, n'a pas peur de déconcerter, désarçonner, décevoir même. Le trouble de l'héroïne, aspirée malgré elle dans une petite folie, se propage dans le film, qui n'a pas peur de s'épanouir dans l'étrange - cette scène de révélation angoissante avec une Anne Heche saisissante, la fameuse scène de la baignoire. Glazer confirmera son appétit pour l'étrangement beau dans Under the Skin, son odyssée au-delà du réel avec Scarlett Johansson sortie en 2014.

 

Photo Nicole Kidman

 

LE PIRE

Malgré une belle idée, Birth patine un peu dans sa narration. Maintenir le cap pendant environ 1h30 n'est pas chose aisée avec un tel goût pour le doux mystère et une mise en scène contemplative - d'autant plus que le film se déroule dans une poignée de décors. Et lorsque le film décide d'adresser la grande énigme de l'histoire, c'est au risque de briser le charme.

Surtout, il y a aura l'impression pour certains d'avoir été berné. "Tout ça pour ça". Car le drame intimiste et portrait de femme profondément brisée se cache derrière une fable fantastique new age, qui trompe autant l'héroïne que le spectateur. Le voyage est cohérent mais éventuellement frustrant pour celui qui pensait s'embarquer dans une histoire de genre sous l'égide de film d'auteur.

Aussi : la fin qui dénote tant elle manque de cette retenue singulière qui faisait la force du film. La symbolique poussive de Nicole Kidman en pleurs au bord de l'océan, en robe de mariée, dans un long plan qui n'a plus grand chose de mystérieux, n'est pas à la hauteur du trouble généré par Birth jusque là, et qui appelait une conclusion plus sobre, plus obscure.

 

Photo Nicole Kidman

 

SCENE CULTE

 


 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

commentaires

Mary
29/06/2019 à 06:12

Birth. If you haven't seen the movie yet, don't read the following. If you have seen it, please note this clarifying explanation: Strange that critics, especially critics of the end of "Birth" forget that one important line: when little Sean says to Clara in the bathroom "don't tell Anna." Little Sean says that before Clara even explains a word about her identity. That means, ob course, that Sean knows exactly who Clara is: his secret love affair in his former incarnation as Annas husband. But he does not like his own behaviour in his former life, and he does not want Anna to know. That's why he claims to be a liar. But in truth he really is the incarnation of Annas husband.

Endless Boogie
27/05/2019 à 00:58

Un grand merci à vous d'avoir écrit un long article sur ce film injustement ignoré à sa sortie. Pour ma part il ne cesse de m'obséder des années plus tard.
La beauté froide de sa photographie. La radicalité de sa mise en scène. Les émotions tout en retenues. Le charisme impressionnant de l'enfant. L'univers étouffant de la haute bourgeoisie new-yorkaise. A chaque visionnage je découvre de nouvelles choses. Une des plus belles interprétations de Kidman et un des plus beaux scores de Desplat (et pourtant il en ai fait depuis le bougre !)

Par contre j'avoue ne pas du tout vous suivre sur la fin. Passé la résolution (qui casse un peu la magie il est vrai) très judicieux choix que de conclure sur ce très dur retour à la réalité des deux protagonistes :
la scène de la photo de classe chez l'enfant et son sourire forcé
la scène de la plage chez Kidman et son deuil impossible (cette musique !!!)

C'est pour moi ce qui fini d'en faire un très grand film de cinéma, plutôt que de maintenir indéfiniment un mystère un peu abscons où on ne sait pas bien où le réalisateur veut en venir (ce que m'avait fait par ailleurs "under the skin" même si également très beau plastiquement)

A.
15/03/2018 à 14:37

Très beau film en effet, sans doute mal compris. Et des audaces de mise en scène assez ahurissantes pour un film de studio, comme ce plan fixe de 2 minutes (!) sur le visage de Kidman, pour traduire son basculement intérieur, le moment où elle se met à croire à l'incroyable.

corleone
17/01/2017 à 13:20

Lesigh, prend tes cachets.

Lesigh
16/01/2017 à 20:32

En meme temps le style a l'air tres similaire.
Tres con et tres reducteur.
Meme Corleone n'aime pas Corleone..
Elle est pas belle l'ironie?

Le Vrai Corleone
16/01/2017 à 12:25

C'EST PAS MOI QU'A ECRIT LE PREMIER COMMENTAIRE. MERDE.

Cervo
16/01/2017 à 10:15

@Corleone

Je veux bien que tu t'expliques. Parce qu'un film, ce n'est jamais cynique à mon sens. Un producteur peut m'être. Mais un film, ça ne veut rien dire.

corleone
16/01/2017 à 00:07

Vu aujourd'hui. Piètre film. Cynique à outrance. Pourtant j'adore Nicole Kidman.

Prometheus
15/01/2017 à 13:53

Moi j'aime bien Birth. Il mérite d'être plus connu et ça viendra avec le temps La preuve....

Le Cinéma avec un grand A
15/01/2017 à 09:28

Très beau film ! Il fait partie des films sous-estimés des années 2000

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