Le mal-aimé : Amateur, avec Isabelle Huppert en nonne nymphomaniaque à New York

Geoffrey Crété | 28 janvier 2017
Geoffrey Crété | 28 janvier 2017
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Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

   

 

"Une loufoquerie façon Godard" (Télérama)

"Seul un fan de Hal Hartley appréciera" (Entertainment Weekly)

 

 

LE RESUME EXPRESS

Thomas se réveille amnésique dans une ruelle de New York. Il croise la route d'Isabelle, ex-nonne reconvertie dans l'écriture de nouvelles pornographiques, vierge mais convaincue d'être nymphomane. 

Pendant ce temps, la femme de Thomas, une star du porno nommée Sofia, pense l'avoir tuée en le poussant par la fenêtre. Elle utilise un comptable pour essayer de faire chanter le mystérieux Jacques, chef d'une mafia internationale à la recherche de précieuses disquettes. Elle est vite poursuivie par deux hommes de main qui torturent le comptable, qui perd quelques neurones et devient un enragé.

Entre temps, Thomas loue un film porno avec Sofia et retrouve un peu la mémoire. Il retourne avec Isabelle chez lui, où il sauve Sofia des hommes de main. Le trio va se cacher dans une maison à la campagne.

Les hommes de main les retrouvent, ainsi que le comptable, poursuivi par la police après avoir tué des gens. Sofia est blessée, et Isabelle l'emmène avec Thomas dans son ancien couvent. A la poursuite du comptable, la police tue par accident Thomas, qui meurt sous les yeux d'Isabelle.

 

Photo Isabelle Huppert  

LES COULISSES

En 1994, Hal Hartley est l'un des cinéastes indépendants américains les plus en vue. L'Incroyable vérité et Trust me sont très remarqués à Sundance, Simple men est présenté en compétition officielle à Cannes en 1992. 

Amateur, que le réalisateur a décrit comme "une série policière faite par quelqu'un qui ne sait pas faire de série policière", est perçu comme une nouvelle étape dans sa filmographie pour différentes raisons. Après la banlieue de ses premiers films, il filme New York. En plus de ses acteurs de prédilection (Martin Donovan et Elina Löwensöhn), il dirige Isabelle Huppert, une actrice de premier plan. Après les histoires de coming of age, il plonge dans le pur film de genre, avec pour la première fois une violence nette.

Hal Hartley, lui, pense que Flirt a été le vrai tournant : un superbe film en trois segments, qui rejoue une même histoire d'amour et les mêmes dialogues dans trois lieux différents (New York, Berlin, Tokyo). La première partie a été tournée avant Amateur, qui est quasiment devenu une pause au sein d'un projet plus ambitieux.

Le titre vient notamment d'une anecdote que Hal Hartley aime raconter : Hitchcock aurait un jour qualifié Charles Laughton d'amateur, avec mépris. Ce à quoi le réalisateur de La Nuit du chasseur aurait répondu : "Et bien oui, j'aime mon travail". Soucieux de retrouver une forme de liberté et d'insouciance après avoir enchaîné trois films, il écrit donc l'histoire de trois amateurs : Sofia qui essaie d'être un escroc, Isabelle qui essaie de faire du porno, et Thomas qui essaie d'être un homme, tous par amour.

 

Photo Isabelle Huppert

 

Entre deux Chabrol et nominations aux César, Isabelle Huppert écrit à Hal Hartley : elle rêve de travailler avec lui. Il lui écrit sur mesure ce rôle de nonne pseudo nympho. Elle est charmée. Aux Etats-Unis, elle a tourné La Porte du paradis de Michael Cimino, et le moins connu Faux témoin de Curtis Hanson. Le pont entre le cinéaste et l'actrice est presque logique : elle a tourné plusieurs fois avec Godard, que Hal Hartley vénère. Dans Simple men, il y a même une scène de danse en hommage direct à Bande à part

L'année de la sortie d'Amateur, le réalisateur américain interview le réalisateur de la Nouvelle vague. Au cours de l'échange, Godard lui demande : "Amateur, c'est celui qui n'a pas été pris à Cannes cette année ? Celui que Gilles Jacob a refusé ?".  Hal Hartley reviendra en compétition à Cannes avec Henry Fool en 1998, qui recevra le Prix du meilleur scénario. No Such Thing avec Sarah Polley sera montré dans Un Certain Regard en 2001.

Inteviewée récemment sur sa carrière notamment américaine, Isabelle Huppert déclarait : "Je dois avoir absolument confiance en mon réalisateur. C'est ce qui me donne ma liberté. Ce serait impossible de choisir les projets autrement. La manière dont j'ai choisis les films que j'ai fais aux Etats-Unis est exactement la même. Au bout du compte, je peux être fière de ces réalisateurs : Michael Cimino, Curtis Hanson, David O. Russell, Hal Hartley, quatre réalisateurs majeurs".

 

LE BOX-OFFICE

Sans surprise, Amateur n'a pas fait beaucoup de bruit à sa sortie en salles. Il engrange dans sa timide carrière (principalement américaine) moins de 800 000 dollars, pour un budget d'environ 2 millions. C'est certes mieux que Simple men (plus cher et moins d'entrées), mais moins grandiose que L'Incroyable Vérité (qui a coûté 75 000 dollars et en a rapporté près de 550 000).

 

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LE MEILLEUR

Quiconque a déjà vu une oeuvre de Hal Hartley sait qu'il s'en dégage une poésie mélancolique, un peu grotesque mais surtout profondément belle et douce. Le réalisateur installe son univers au sein d'un monde a priori réaliste, où il compose avec une foule d'éléments légèrement décalés (un personnage, un regard, une réplique, une pause) une mélodie magnifiquement absurde.

Amateur ne déroge pas à la règle. C'est drôle ("Comment tu peux être nymphomaniaque si t'as jamais eu de relation sexuelle ?"), burlesque (la mort par balles de l'homme de main truffé de balles), étonnant (le personnage d'Isabelle Huppert) et doté d'un charme certain. Au milieu d'un monde chaotique, violent et déraisonnable, la folie profonde des héros de Hal Hartley devient une étrange pureté, qui les transforme instantanément en personnages de cinéma.

Qu'Isabelle Huppert se retourne d'un air désabusé avec une perceuse dans la main, ou que l'irrésistible Elina Löwensöhn (un côté Mia Wallace amusant puisque Pulp Fiction est Palme d'or la même année à Cannes) improvise un chantage au téléphone : le film s'amuse, de lui-même et des codes du genre, avec un côté cartoon dans les looks, les couleurs, les décors. L'utilisation excessive de la lumière bleutée, typique du cinéma de studio, appuie l'aspect artificiel assumé, avec une ambiance old school qui traduit une nostalgie prononcée. Dans les films de Hal Hartley, on lit des livres et on aime les téléphones fixe avec de longs cables, et les téléphones portables alors modernes fonctionnent péniblement.

 

Photo Elina Lowensohn

 

Hal Hartley a un don pour caster de belles gueules de cinéma, et composer un casting cohérent et remarquable jusque dans les petits rôles. Cette policière trop sensible par exemple, interprétée par Erica Gimpel et mémorable en quelques courtes scènes. Ou ce comptable incarné par Damian Young, vu dans Simple men. Parkey Posey et Dwight Ewell, qu'on retrouvera dans ses autres films. Ou encore Michael Imperioli, quelques années avant Les Soprano. Sachant que Hartley avait aussi casté Edie Falco (future madame Soprano) dans L'Incroyable Vérité puis Trust me, dans ses toutes premières apparitions, pas de doute : il a un oeil.

Capable de créer des mélodies fabuleuses avec seulement quelques notes, Hal Hartley compose la musique de ses films. D'abord sous le pseudonyme de Ned Rifle, nom qui prendra une vraie importance dans sa filmographie : c'est le fils de Henry Fool et Fay Frim dans les films éponyme, et héros de sa propre aventure en 2014 dans Ned Rifle, avec notamment Aubrey Plaza.

 

LE PIRE

Evidemment, il est aussi facile de se laisser porter par Amateur que de regarder ce cirque d'un air gêné. L'artificialité assumée et soignée du film en rebutera certains. Le film a pris un coup de vieux au niveau du rythme. Plus stéréotypés encore que dans les précédents films du réalisateur, les héros ont moins de place pour leur aventure intérieure, remplacée par des péripéties plus spectaculaires.

Hal Hartley semble d'ailleurs un peu gêné par l'intrigue pseudo-policière, qui créé des scènes irrésistibles mais alourdit le récit dans sa deuxième partie. Passé la magie des premiers instants, l'intrigue tourne ainsi en rond, et perd de sa force une fois que le paysage urbain laisse place à la campagne. Même si ce n'est pas un problème étonnant : les précédents films du cinéaste accusaient des baisses de régime dans la deuxième moitié.

 

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commentaires

Satan LaBite
28/01/2017 à 21:52

Hal Hartley, porté disparu. A une époque c'était le chouchou des critiques et du ciné US indépendant.

Kiddo
28/01/2017 à 18:14

Et du Hal Hartley maintenant...
Vous etes on fire en ce moment!
Merci mille fois encore.

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