Le mal-aimé : Tron L'Héritage, suite du film culte avec Jeff Bridges

Geoffrey Crété | 12 novembre 2016 - MAJ : 06/02/2020 12:58
Geoffrey Crété | 12 novembre 2016 - MAJ : 06/02/2020 12:58

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

Affiche française

"Cette suite/reboot joue aveuglément la carte du recyclage" (Mad Movies) 

"Visuellement, le résultat se révèle assez impressionnant. Le problème, c'est le reste" (Le Parisien)

"Ce Tron-là ne fait que recycler le produit d'origine en le relookant et en le boostant avec du gros son électro" (Télérama)

  

 

 

LE RESUME EXPRESS

Parce que son papa le grand Kevin Flynn a disparu, Sam est devenu un beau gosse ridicule qui prend la vie comme un jeu vidéo.

A cause d'un bipeur qui sonne, il retourne à la salle d'arcade de papa et active bêtement une machine qui le propulse dans le monde virtuel de Tron. Arrêté et rhabillé pour l'hiver numérique, il apprend entre deux scènes-remakes du premier film que CLU, le programme créé par son père à son image (et qui ressemble donc au Jeff Bridges des années 80, ou presque), est devenu un peu tyrannique.

Sam est finalement sauvé par Quorra, qui l'amène jusqu'à son père (Jeff Bridges vieux donc), qui vit reclus comme un moine pour échapper à CLU. Il va en boîte de nuit pour chercher un moyen de revenir dans le monde réel, et se bat sous les yeux des Daft Punk.

En route vers le portail, le trio croise l'armée que CLU a formé en vue de décoller vers le monde réel. Sam récupère le disque de papa, sauve Quorra, se bat, tire, s'envole. Finalement, son père se sacrifie pour arrêter CLU, et permettre à Sam de retourner dans la réalité, avec Quorra.

Kevin a grandi : il décide de devenir le boss chez ENCOM, et emmène Quorra sur sa grosse moto.

 

Photo Tron - L'HéritageConnecting people

  

LES COULISSES

L'idée d'une suite à Tron n'a pas été si évidente vu le succès relatif du film en 1982 (33 millions de recettes pour un budget de 17, loin des ambitions de Disney). C'est parce que le film est devenu au fil des années une oeuvre culte que la rumeur d'un deuxième film flotte à l'aube du nouveau millénaire, lorsqu'il se murmure que Pixar planche sur un remake ou une suite en 1999.

En 2005, Disney engage les scénaristes Lee Sternthal et Brian Klugman. En juillet 2007, Sean Bailey, l'un des grands noms du studio, évoque le projet avec Joseph Kosinski, un réalisateur au CV quasi vierge - il avait notamment réalisé des vidéos pour Gears of War et Halo 3, remarquées pour les effets spéciaux, et mentionne David Fincher parmi les gens qui l'ont aidé à émerger. Alors qu'ils cherchent un moyen de rouvrir Tron dans une ère post-Matrix, sans parvenir à trouver une solution, Kosinski a une idée claire en tête : il demande un petit budget afin de réaliser quelques minutes de test pour présenter ses ambitions. A l'époque, le film n'est pas lancé, et cette bande demo sert aussi de baromètre pour jauger l'intérêt du public.

En 2009, Disney présente la vidéo au Comic Con, sous le nom de TR2N. Face à l'engouement et l'excitation, le studio lance officiellement le film, retitré Tron : L'héritage. Un moment si important dans la vie du film qu'au générique de fin, le public présent au Comic Con dans le hall H est remercié.

  



Joseph Kosinski se retrouve ainsi avec un budget de 170 millions pour son premier film. 64 jours de tournage avec des caméras 3D (la génération suivante de celles d'Avatar), 68 semaines de post-production pour peaufiner et approfondir le look présenté dans la vidéo. 13 millions sont consacrés aux costumes, avec notamment 60 000 dollars pour chaque costume lumineux - des objets compliqués à manier, fragiles, constamment proches de la surchauffe à cause des centaines de piles utilisées pour les mettre en service.

Une production qui n'a pas été simple à mener, Kosinski assurant le poste de réalisateur de seconde équipe le week-end. Il a par la suite parlé avec Collider de la chose qu'il voudrait par dessus tout sur une éventuelle suite : "Je voudrais être sûr d'avoir du temps. Du temps pour vraiment filmer. Là, c'était fou. Et j'aimerais aussi avoir un scénario plus avancé pour le premier jour de tournage, plutôt que continuer à le peaufiner pendant qu'on le filme. Je pense qu'on apprend sur ça sur n'importe quel film".

Le réalisateur a par ailleurs dû réduire l'histoire : une précédente version du scénario montrait qu'une révolution contre Clu était en pleine construction. Dans le club End of Line, il y avait ainsi une scène "où Zuse emmène Sam dans un salon privé et il rencontre les différentes factions de programmes. Les révolutionnaires, les survivalistes, les spirituels, et le chef de chaque groupe parlaient de la manière dont ils allaient commencer la révolution et vaincre Clu. Donc il y avait bien plus mais je ne pouvais pas faire la version de 2h50. On n'avait ni le temps ni l'argent pour cette histoire épique. Ça a donc été coupé et réduit à une simple évocation de 10 secondes".

 

photoTron, version années 80

 

Le réalisateur regrette également une scène d'action qu'il a dû abandonner lors du climax : "Quand Sam va vers reprendre le disque, il rencontre ds gardes. On coupe sur Jarvis, et on entend la bataille hors champ. Je devais filmer cette scène. Il devait y avoir quatre gardes, et Sam devait se retrouver dans ce combat de disques ridicule, dans cette pièce avec ces nacelles de sécurité abaissées. Il devait se cacher derrière, et les disques rebondissaient partout. Mais je me suis retrouvé à devoir retirer des jours de tournage. Cette scène a donc été perdue. Elle était pourtant prête".

Insatisfait par le premier montage, Disney montre le film à plusieurs personnes (notamment Fincher et Ben Affleck) et commande quelques réécritures de Michael Arndt et John Lasseter de Pixar. Des reshoots permettent de mettre davantage en avant la relation père-fils, avec cinq ou six minutes insérées dans la première partie du film. La scène de réunion chez ENCOM a été ajoutée. Kosinski a également modifié la scène d'intro où Kevin raconte une histoire à Sam : à l'origine, il résumait tout le film de 1982, mais il a réalisé ça n'avait pas suffisamment de rapport avec l'intrigue de la suite. Le personnage de la mère de Sam, incarné par Amy Esterle, a été évacué du montage. 

Non crédité, Cillian Murphy interprète le fils d'Edward Dillinger, personnage central du premier film. Une apparition probablement destinée à annoncer la possibilité d'une suite. Steven Lisberger, réalisateur du film de 1982, apparaît en barman dans le club.

 

Photo Garrett HedlundTron, version nouveau millénaire

 

LE BOX-OFFICE

A l'image du Tron de 1982, Tron : L'héritage n'a pas été à la hauteur des espoirs de Disney. Car même si le film original avait coûté près de 20 millions et en avait engrangé une cinquantaine dans le monde, il était resté comme un petit échec pour Disney, vu les ambitions - et malgré les retombées merchandising significatives.

Le deuxième Tron a coûté officiellement dans les 170 millions, hors marketing. Avec le coût promo, nul doute que la note approchait plutôt des 250 millions, le studio n'ayant pas lésiné sur les moyens. Et avec 400 millions au box-office mondial, la déception est là.

Le box-office domestique (majeur puisque le studio y récupère plus que partout ailleurs) n'a pas été catastrophique, mais avec environ 172 millions, le succès n'est pas immense.

 

photoCoup quasi fatal par le public et-ou Disney

 

Le flop n'a pas été colossal puisque Disney a bel et bien failli lancer une suite, développée et évoquée pendant plusieurs années, et évidemment préparée par principe avant la sortie du film. En mars 2015, le studio lançait officiellement le chantier, avec les retours de Joseph Kosinski, Garrett Hedlund et Olivia Wilde devant. Le tournage était alors prévu pour la fin de l'année. Sauf qu'en mai 2015, Mickey change d'avis : le troisième Tron est stoppé. La raison évoquée : le bide spectaculaire du film A la poursuite de demain, petit bijou boudé par le public.

Les fans font leur deuil jusqu'à ce que Kosinski ne rouvre le dossier en 2017 : le film ne serait pas abandonné, mais repoussé indéfiniment (rires). Il donne quelques détails sur l'histoire, et la rumeur de Jared Leto casté relance les espoirs pour ce film, intitulé Tron : Destiny. Il se dit même que ce serait un film différent, avec un autre réalisateur, et une direction nouvelle.

Depuis, rien. Autant dire que Tron est rangé au placard.

 

Photo Garrett Hedlund, Jeff BridgesRéfléchir au pourquoi du comment du flop

 

LE MEILLEUR

Tron : L'héritage est un film-expérience, qui existe avant tout pour explorer voire repousser les limites technologiques, comme le film de Steven Lisberger en 1982. Et quelle expérience visuelle et sonore : à tous les niveaux, le premier film de Joseph Kosinski est un délice, un shoot de couleurs et de musique, emballé avec une vraie générosité et une maîtrise formelle étourdissante.

Le cinéma hollywoodien est perçu comme un assemblage de pièces photocopiées, remontées pour donner l'illusion de forger à chaque fois un nouveau film avec les mêmes éléments ? Tron : L'héritage pousse la logique au maximum, avec un film composé de morceaux quasi indépendants, posés sur une intrigue de jeu vidéo qui s'assume. Cette approche offre à Joseph Kosinski une certaine liberté, utilisée comme un carburant pour composer une odyssée jouissive et splendide.

 

photoUn univers fabuleux et magnifique

 

Le film a été accusé de n'avoir aucun scénario à défendre, ce qui est à la fois faux (il n'a rien de pire que quantité de blockbusters, et l'intérêt du film de 1982 n'était pas principalement de ce côté) et non pertinent. Le film de Kosinski se repose sur une intrigue simple, avec des thématiques classiques (le rapport père-fils, le sacrifice, la dérive d'une technologie inhumaine), pour créer un autre type de spectacle : un spectacle de son et lumière, qui remet en avant les éléments vitaux de l'expérience cinématographique, montant les curseurs au maximum. Ce n'est pas pour rien que Kosinski a parlé de son désir d'offrir une option sur le Blu-ray pour n'avoir que la bande son et la musique, sans les dialogues.

Et contrairement à Oblivion, le deuxième film bancal de Kosinski, Tron : L'héritage se repose moins sur l'histoire que le voyage. C'est ça qui lui permet, par petites touches parfois subtiles, de montrer son visage humain, notamment lors du climax et de l'épilogue, qui se débarasse de ses habits de lumières numériques pour revenir vers la simplicité de la réalité.

 

photoParmi les meilleures BO de la décennie

 

Toute proporition gardée, la suite de Tron a un côté Mad Max : Fury Road dans sa pureté thématique, sa capacité à renouveler un univers autour d'une mythologie devenue culte (et donc presque surannée), et son déroulement qui frôle parfois l'abstraction (narrative, avec sa course, et formelle, avec ses décors réduits à quelques couleurs). Le résultat s'avère donc enthousiasmant et magnifique, avec une utilisation excitante de l'IMAX (une quarantaine de minutes) et de la 3D (uniquement dans le monde virtuel). De quoi voir dans Tron : L'héritage une belle empreinte technologique de son époque, d'autant plus remarquable qu'elle est dans la pure logique du film original, révolution en son temps.

Et évidemment : la musique des Daft Punk, magique.

 

PhotoFeu d'artifice des sens

 

LE PIRE

Comme trop de films, Tron : L'héritage souffre du syndrôme de la suite-remake-reboot qui laisse un arrière-goût amer. Le fan service ("That's a big door", Sam qui change de t-shirt dans l'une de ses premières scènes, l'apparition du fils de Dillinger, l'affiche du film) et la mise à jour de plusieurs scènes cultes (le combat de disques, la course en motos) contribuent à réduire l'expérience et brouiller son identité.

Paraxodalement, alors que les effets spéciaux et la direction artistique sont les points forts du film, certains éléments sont problématiques. Du très ordinaire (le décor très cliché de l'appartement de Kevin, qui fait presque parodie avec ses miroirs en plastique et son hommage facile à Kubrick) à la performance capture de Jeff Bridges, illustration parfaite du syndrome de l'uncanny valley (qui veut que plus un robot ressemble à un humain, plus il semblera monstrueux, ses imperfections devenant de plus en plus gênantes).

 

photo, Jeff BridgesGêne dans 3, 2, 1...

 

Si l'acteur culte est sans surprise excellent et qu'Olivia Wilde se révèle être un atout majeur, avec un charisme indéniable et une légèreté parfaitement maîtrisée, Garrett Hedlund reste le maillon faible de l'équation. Il peine à tirer vers le haut une partition très ordinaire sur le papier.

Enfin, difficile de ne pas sentir que le projet a été bridé d'un point de vue narratif, avec une mythologie réduite grossièrement. La place des ISOs, ces formes de vie nées spontanément, reste désespérément maladroite - clairement mise en avant dans les dialogues, mais au final totalement dispensable dans l'intrigue.

 

photo, Olivia WildeBeau personnage bien sous-exploité

 

SCENES CULTES

 

 

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

Tout savoir sur Tron : L'Héritage

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Vous aimerez aussi

commentaires

JP
29/10/2019 à 19:30

Perso j'ai adoré le film,la bande son exceptionnelle,enorme souvenir pour ce film l'ayant vu en 3D et seul en salle,le projectionniste me connaissant m'avait poussé le son un peu + fort que la normal..bref j'etais dedans..

Dirty Harry
15/11/2016 à 13:51

j'ai beaucoup aimé le début, moins la fin (on va dire que je préfère une moitié sur deux) et le réalisateur étant de l'école Fincher je le suis avec attention.

Stridy
13/11/2016 à 20:30

Vu avec beaucoup d'impatience mais hyper déçu, la faute à un script torché à l'arrache.

Mention plus à (de mémoire) : "oh mon fils, ça fait 20 ans que je ne t'ai pas vu. Bon, on mange?".

Gaidon
12/11/2016 à 20:18

La BO est quand même assez exceptionnelle

Colonel Stuart
12/11/2016 à 20:13

En ce qui me concerne, moi aussi j'adore cette suite qui n'a pas eu le succés mérité!
De superbes qualités visuelles, une bande son HALLUCINANTE et des scènes mémorables!
Bref, ce film avait tout pour séduire.... et puis il y a des choses qu'on ne s'explique pas!
Alors que des bouses immondes comme Jurassik World cartonnent, d'autres comme cet excellent Tron 2 passent aux oubliettes!

Monde de merde!

Dude
12/11/2016 à 17:59

J'ai une passion pour ce film. Le seul film qui m'a passioné autant, c'est Blade Runner.
Le film empreinte beaucoup au boudhisme, taoisme etc...Il a un message assez profond tout en restant abstrait, comme le taoisme. Je pense que c'est pour cela qu'il a été "incompris" et qu'il n'a pas eu le succès qu'il méritait. Mais c'est l'un des rares films que je dois revoir très fréquemment, pour avoir ma dose, comme un shoot.

votre commentaire