S.O.S. Fantômes : chronique d'un petit désastre unique en son genre

Geoffrey Crété | 10 août 2016
Geoffrey Crété | 10 août 2016

Surprise : S.O.S. Fantômes 2016 n'est ni un désastre, ni une révolution, comme on l'explique dans notre critique.

Août 2014. Après des années de rumeurs contradictoires sur une éventuelle suite avec ou sans Bill Murray, puis la mort de Harold Ramis en février, S.O.S. Fantômes est de retour. La presse américaine annonce que Sony courtise Paul Feig, propulsé par le succès de Mes meilleures amies et Les Flingueuses, pour réaliser un nouveau film. Avec un détail de taille : il souhaite réunir une équipe féminine.

En octobre, le "S.O.S. Fantômes avec des femmes" est officiellement annoncé par le studio, avec Katie Dippold (Les Flingueuses, Parks & Recreation) au scénario avec Paul Feig. Après des années de tentatives pour relancer une franchise que personne n'ose toucher, Amy Pascal est séduite par l'idée du réalisateur. Après avoir refusé ses multiples offres, lu les scénarios disponibles, il n'a accepté qu'à condition de faire ce qu'il aime et comprend : un film drôle, avec des actrices comiques.

Hasard ou destin : en décembre, alors que la tempête se lève sur le projet, Amy Pascal est impliquée dans la vaste affaires des mails piratés de Sony. Un scandale qui tourne notamment autour du sexisme (les différences de salaire), thème au coeur des débats autour du film. Elle sera remerciée/virée en mai 2015.

 

S.O.S. Fantômes 2016

 

2014 : LA GUERRE EST DECLAREE

De l'été 2014 à juillet 2016, la guerre. On défend le film, ou on veut l'abattre. La plupart des fans des films d'Ivan Reitman refuse catégoriquement que la machine hollywoodienne régurgite un film si aimé, uniquement pour le business. Certains, probablement moins nombreux mais nettement plus violents, focalisent leur violence sur le casting féminin. Choisir des actrices serait une méthode méprisable pour amadouer les consciences et s'attirer les faveurs d'un public prisonnier de la bien-pensance moderne.

Bien avant d'être apprécié des studios, Paul Feig préférait filmer des actrices, et Hollywood a toujours su s'adapter à son époque, parfois pour de mauvaises raisons mais de beaux résultats. Trop tard : la discussion est polarisée, simplifiée. Sexisme vs politiquement correct. Réac vs modernité. Cinéphiles vs génération Marvel.

 

S.O.S. Fantômes 2016 Paul Feig

 

Caisse de résonance monstrueuse, Twitter devient un champ de bataille. L'affaire empire lorsque Paul Feig finit par craquer et répond avec violence à quelques haters. Les actrices et lui ont pourtant été personnellement insultés, notamment sur le physique jugé indigne de Melissa McCarthy et Leslie Jones, qui réveille sans surprise le racisme. Le débat se déplace encore dans la tempête, et les paroles sont déformées : quiconque ne voudrait pas voir le reboot serait sexiste. 

Le choix du fantasme Chris Hemsworth pour incarner la version moderne de la secrétaire Janine, nourrit un peu plus les discussions extrêmes sur la domination féminine. Ce féminisme ne serait pas de l'égalité : il s'agirait de réduire l'homme, et se plier à la femme. Victime hier, elle serait désormais intouchable, puisque quiconque oserait l'attaquer, même pour de bonnes raisons, serait taxé de sexiste. Le nouveau point Godwin.

 

Chris Hemsworth

 

2015 : SOS SKYZO

Sans surprise, la promo de S.O.S. Fantômes 2016 reflète le chaos. En juillet 2015, après des clichés volés par les paparazzis sur le tournage, Sony dévoile la toute première photo officielle de Melissa McCarthyKristen WiigKate McKinnon et Leslie JonesRien d'incroyable, mais suffisamment pour alimenter les débats enflammés et les paris sur la désastre programmé.

En août 2015, le public apprend que Bill Murray et Dan Aykroyd apparaîtront dans le reboot. Comme Sigourney Weaver, Annie Potts et Ernie Hudson, annoncés dans la foulée. Sauf qu'aucun des acteurs ne reprendra son rôle des films originaux. Leurs déclarations enthousiastes sur le projet et leur parade promo classique (hormis Rick Moranis, qui explique n'avoir vu aucun intérêt dans le cameo proposé) ne convainquent pas les fans, au contraire. Et brouille encore un peu plus les pistes, alors que le studio est incapable de clairement définir le film, entre remake, reboot et suite.

 

Paul Feig, Kristen Wiig, Melissa McCarthy, Leslie Jones, Kate McKinnon

 

En décembre 2015 : une série d'affiches sobres, en noir et blanc, centrés sur les costumes cultes. En avril 2016 : de nouveaux posters pop, autour de quelques plaisanteries ordinaires, avec les visages grotesques des actrices. Comme pour crier, "Ceci est une comédie".

  

Leslie Jones

 

2016 : GHOSTHATERS

Le 3 mars 2016, l'offensive est lancée. La première bande-annonce du film est vue, décortiquée, désossée. Elle est trop classique pour séduire, mais suffisamment claire pour nourrir les détracteurs.

Les premières images entretiennent le doute sur la nature du projet en commençant par rappeler les événements du film de 1984. Melissa McCarthy explique avoir partagé ses doutes sur ce choix marketing, mais on lui a gentiment dit de se taire. Nouvelle preuve, s'il en fallait encore, que la promotion échappe quasi systématiquement aux artistes (et notamment aux réalisateurs) à ce niveau de superproduction.

Quelques semaines plus tard, la bande-annonce de SOS Fantômes devient la plus détestée de toute l'histoire de Youtube. Bien plus qu'une vidéo de Justin Bieber, nettement plus appréciée par rapport aux nombreux de vues. Avant même que le film ne sorte, il récolte des notes catastrophiques sur IMDb. 


 

Retour de flamme prévisible pour les haters : leur promesse solennelle de détruire le film prend des proportions absurdes, avec des méthodes de plus en plus ridicules. Plus personne ne sait réellement où se placer, avec une saturation après des mois de bataille bruyante et abrutissante.

La guerre s'étire encore quatre mois, alors que Sony inonde le marché de matériel promo ordinaire.

 

S.O.S. Fantômes 2016

 

2016 : RELEASE

Juillet 2016. Le film est montré à la presse anglo-saxonne. Il récolte des critiques relativement bonnes, très loin des extrêmes annoncés. Le premier week-end aux Etats-Unis est convenable, là encore loin des extrêmes.

Le calme après tempête. Le film, qui a coûté près de 150 millions, approche des 180 millions de recettes dans le monde. Avec encore quelques territoires à venir, hormis la Chine qui a refusé de cautionner une histoire de fantômes. Rien d'un succès rententissant, loin d'un échec monstrueux. La balanche penche toutefois plus vers l'échec pour Sony, avec un box-office qui sera inférieur aux attentes du studio.

Le vent a depuis tourné pour souffler sur Suicide Squad, autre réceptable des haines et discussions enflammées. Plus pertinentes car axées sur la qualité du film, depuis sa sortie, et non sur des principes. A titre de comparaison, le look de Jared Leto, révélé en avril 2015, avait certainement agité les fans, mais la discussion s'était vite apaisée dans l'attente de nouvelles images et pièces à conviction.

 

Fantôme

 

EPILOGUE

Il aura fallu attendre que S.O.S. Fantômes 2016 sorte, que le film lui-même s'offre enfin au public, pour que les deux camps retrouvent la raison. Ni fantastique, ni atroce, ni formidable, ni abominable. Une superproduction dans l'air du temps, rien de plus, rien de moins. Un élément susceptible de soulever quelques questions dans d'autres circonstances (Leslie Jones, le seul personnage noir, est une femme "de la rue", moins cultivée, qui parle très fort) a à peine été adressé, probablement par saturation des sujets sociaux-raciaux-de genre.

S.O.S. Fantômes laisse la nette impression que Paul Feig a lutté face au studio pour imposer son style. Avec un rythme décousu, un timing comique bizarroïde, mais de nombreux éléments insérés au fil du film pour accrocher le spectateur. Kate McKinnon est parmi les bonnes surprises, à la fois par sa performance outrancière et sa personnalité ridicule. Comme si Paul Feig s'était projeté en elle, et accompagnait l'équipe classique dans ses aventures, insuflant dès que possible un peu d'imagination débridée et désaxée.

Dans un rôle plus attendu, Chris Hemsworth se révèle lui aussi formidable. Ca et là, les dialogues sont percutants, drôles. La direction artistique assume ses couleurs et ses fantaisies, quitte à frôler un mauvais goût déjà présent dans les films originaux, sous le doux voile de la nostalgie.

 

Photo Kate McKinnon

 

Il y a aussi un fan service indigeste, principalement dans la longue scène construite autour de Bill Murray, les autres ayant des apparitions trop ridicules pour être encombrantes - l'apparition de Sigourney Weaver fonctionne mieux, car insérée comme un bonus.

Le film recopie globalement la structure des films des années 80, se cherchant entre reboot et remake. Comme Jurassic World, Star Wars : Le Réveil de la Force, ou encore Jason Bourne. Un gigantesque portail s'ouvre dans le ciel, et commence à avaler la métropole, comme dans la moitié des blockbusters de ces dernières années (même Suicide Squad, sorti après aux USA). Le troisième acte frôle l'orgie de CGI, comme Le Chasseur et la Reine des neigesWarcraft ou Independence Day : Resurgence.

 

Fantômes

 

Les héroïnes affrontent symboliquement l'emblème de la franchise culte, comme un ogre surpuissant qui menace de les écraser dans un décor bien connu. Un autre symbole chéri par les fans est sacrifié par les personnages lors du climax, dans une autre métaphore : détruire l'héritage pour se (re)construire sur ses ruines.

S.O.S. Fantômes n'a rien d'une révolution, et encore moins d'un désastre. Il n'est que le symptôme d'une maladie trop connue : la frilosité des studios, qui pousse à recycler plutôt qu'imaginer. A ce titre, il ne mérite pas de clémence particulière. Ni de haine spectaculaire, d'autant plus que les autres blockbusters préfabriqués délivrés régulièrement par Hollywood semblent échapper à ce traitement extrême. 

Beaucoup de bruit pour rien, donc. Car si les femmes sont bien des personnages comme les autres, SOS Fantômes version 2016 est un produit hollywoodien comme un autre.

 

Affiche

 

commentaires

Geoffrey Crété - Rédaction
15/08/2016 à 23:19

@Jo

Pas vraiment d'accord. Notamment Kate McKinnon, excellente, et Kristen Wiig qui assure parfaitement ce rôle. Pour nous, le vrai problème est dans l'écriture et le rythme global du film.

Jo
15/08/2016 à 17:42

Que ce soit des femmes ne me dérange pas, mais ce qui tue ce film, c'est le casting, très mauvais choix

ABCDeath
11/08/2016 à 21:45

@ATS

Dire que dans l'autre sens, l'humour sur Hemsworth aurait été mal vu n'est pas très juste à mon avis.

Déjà, parce que les perso féminins ont été victimes de ce traitement pendant des décennies, sans que personne n'en parle car jugé normal (Janine était bien un peu bêbête dans les originaux, et un peu pouffe cartoonesque dans le deuxième). C'est relativement récent le débat sur le sexisme.

Et c'est justement parce qu'il y a ce passif que ça a du sens de renverser la vapeur. On pourrait parler de juste retour des choses, ou du moins de clin d'oeil logique, pour boucler la boucle. Après tout, l'égalité c'est de pouvoir se moquer aussi des beaux hommes. On a encore beaucoup de rôles de belles plantes inutiles, définies par leur physique et leur simplicité, encore aujourd'hui. Donc pour une fois, avoir un homme et surtout Hemsworth, dans ce rôle, surtout servi par certaines des meilleures scènes du film (et un rôle central dans l'intrigue), c'est pas gênant pour moi. Au contraire.

ATS
11/08/2016 à 21:14

Positif:
les effets spéciaux
Le casting féminin est très réussi et drôle ainsi que Thor.
personne n'as parler de la 3D mais le travail fait avec le cadre de l'écran est vraiment extra et rien que pour sa le film mérite le cinéma.

négatif:
le scenario inexistant ( 30 ans pour un écrire un il aurait du y arriver) pourtant un fil rouge pour l'histoire c pas trop demander.
Mettre des élément du 1er film ne rendre pas le film meilleur ils aurait du s'en détacher plus. ( ont frise l'indigestion qui a part rien a par un petit sourire ds notre tête)
si ils avait fais autant de blague contre notre ami Thor mais que cela avais été une femme a la place ( noir, juif) nous aurions eux le droit a de sérieuse critique ou association qui auraient sauter sur le film mais la sa passe.

Geoffrey Crété - Rédaction
11/08/2016 à 15:21

@Fennec

"Petit désastre unique en son genre" : chaque mot a une raison d'être. On insiste bien pour ne pas juste qualifier ça de désastre, sans donner de détails.

Car c'est une petite catastrophe niveau buzz, que s'est étirée sur deux ans, malgré les efforts de Sony. Et le box-office mondial (ainsi que la sortie française hier) a prouvé que le film en a payé les frais. Sans parler de la violence des commentaires, encore actuellement, autour du film.

Après, on pense le lecteur suffisamment curieux pour lire un article, et pas uniquement un titre (qui résume et donc simplifie), ou une intro.

Par ailleurs, résumer un tel article avec ce charmant "putaclic" servi à toutes les sauces, soyons sérieux deux minutes : si on ne respectait pas le lecteur, qu'on cherchait juste du clic, vous croyez qu'on aurait écrit un tel dossier, aussi long, bien plus long que la plupart des articles quotidiens ? Non : on a bien évidemment envie que le lecteur clique, mais on a surtout envie qu'il lise. Réfléchisse avec nous, échange, réagisse de manière cinéphile.

Cet article est une manière de clore cet ouragan (nourrir par la presse ET le public ET même l'équipe du film : inutile de désigner des coupables, l'intérêt est ailleurs selon nous), de revenir sur deux années mouvementées. Le film étant enfin en salles, le lecteur peut maintenant parler en connaissance de cause, basé sur le principal : le film de Paul Feig.

@real

En tant que site d'actu, notre job est de couvrir l'actu. Et relayer le matériel promo des gros films qui intéressent le/notre public.
Car la réalité, c'est que tous ces films (dont on est plutôt friands par ailleurs) attirent plus que L'Economie du couple. Ou encore The Strangers, qu'on a passionnément recommandé le mois dernier.

Donc, on continue à en parler (et ça dépend aussi du calendrier : actuellement vous n'en voyez pas beaucoup, même si on les cherche chaque semaine, on peut vous l'assurer), on tente de trouver un équilibre, et on compte sur vous pour suivre votre coeur et écouter votre curiosité, comme nous !
Mais on ne peut réellement lutter contre la puissance des blockbusters, qui monopolisent l'attention et l'intérêt. C'est un fait, dans les salles, sur les réseaux sociaux, sur le site.

Pour contrebalancer cette actu obligatoire, vous avez du remarquer qu'on revient chaque week-end depuis un moment sur des films qu'on aime : Southland Tales, Riddick, The Brown Bunny, Une vie moins ordinaire... Une manière aussi de respirer, sortir de la tornade constante de l'actualité, et se détacher un peu pour notre plaisir, et le vôtre.
Là, on ne peut pas nous reprocher de la jouer facile, si ?
http://www.ecranlarge.com/films/dossier/956797-tous-les-mal-aimes-southland-tales-alien-4-resident-evil-riddick

On aime aussi prendre le temps de parler de certaines séries qu'on aime beaucoup, comme Veep, Halt & Catch Fire, The Knick. Ou revenir sur des épisodes cultes de Buffy, Futurama, Au-delà du réel. Là encore, ces articles sont réguliers, et on espère qu'ils sauront trouver leur public petit à petit. Car ils témoignent de nos goûts, nos coups de coeur, et notre envie de partager avec vous.

real
11/08/2016 à 14:52

Merci pour votre réponse.

"2 années très bruyantes", certes, mais auxquelles vous avez largement écho, comparé à d'autres sites, malheureusement.

Quand à "L'Economie du Couple", j'en ai apprécié la critique, mais le film demeure, il me semble, une exception dans vos pages, au-moins actuellement.-)

...redonnez-nous du "coup de coeur", et pas que du buzz ! Vous étiez plus éclectique, il y a qques années..

Signé: un viiiieux lecteur de votre site -)

Fennec
11/08/2016 à 13:11

Et encore un petit coup de putaclic au passage...

"S.O.S. Fantômes : chronique d'un petit désastre unique en son genre"

1ere phrase : "S.O.S. Fantômes 2016 n'est ni un désastre, ni une révolution"

Sérieusement c'est carrément le même mot...

Piwi
11/08/2016 à 10:36

@En passant

Le Hollywood Reporter (qui connaît peut-être mieux le sujet et l'équation) est plus précis.

Déjà, ils parlent de la projection du box-office terminé, donc pas 180 mais dans les 220-225. A vérifier dans quelques semaines.
Ensuite, ce n'est pas simplement "les cinés prennent 50%" : cela dépend aussi d'où se trouve ce ciné. Une salle de ciné en Russie ou au Japon, ce n'est pas comme une salle au Texas ou à NY.
Et le budget promo étant constamment gardé secret, faut peut-être prendre des pincettes et parler de supposition. Sauf à être un insider de Sony.

Pour dire qu'au final, le Hollywood Reporter est une source probablement plus fiable et part sur 70M de perte. Pas 155. Notamment parce qu'ils calculent par rapport à la fin prévue de la carrière du film (pas sur "actuellement), puisque c'est un peu inutile)

Stridy
11/08/2016 à 07:40

Les studios sont complètement dingues de penser qu'un remake de Ghostbusters rapporterait 500M sans la Chine...

En Passant
11/08/2016 à 03:18

En fait avec le budget promo ce film a couté 245 millions de dollars, ce qui fait qu'il aurait du rapport 490 millions de dollars au box office (les cinés prennent 50%) pour être rentable. Donc avec 180 millions de dollars de recettes, donc 90 pour Sony, ils en sont actuellement à 155 millions de dollars de perte.

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