Le mal-aimé : Matrix Reloaded des Wachowski, suite tant détestée du cultissime Matrix

Geoffrey Crété | 19 mai 2019
Geoffrey Crété | 19 mai 2019

Matrix Reloaded repasse ce soir sur TFX à 20h55

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

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"Un film laid, répétitif, bouffi" (Slate)

"Matrix avec de nouvelles munitions (traduction possible de reloaded) ? Oui, des balles à blanc" (Télérama)

"On s'attendait à prendre notre mal en patience avant Revolutions. Maintenant on redoute l'automne" (L'Humanité)

"Quand on pense que certains laudateurs du cinéma américain se plaignent que le cinéma français est trop bavard..." (Positif)

 



 

LE RESUME EXPRESS

6 mois après Matrix, Neo a tout gagné : il couche avec Trinity et se bat comme un dieu. Il rêve aussi constamment que Trinity meurt dans la matrice.

 

 

Grâce à un épisode des Animatrix, les chefs de Zion apprennent que les sentinelles sont en route pour détruire l'humanité. Neo va voir l'Oracle alias le scénariste qui explique l'intrigue : il doit aller à la Source, trouver le Gardien des clés et le libérer du Mérovingien. Neo rencontre une armée de clones de Smith, puis s'envole.

Le Mérovingien, qui est français donc arrogant donc armé d'un accent ridicule, refuse d'aider Neo. Il préfère le vin, le sexe et la philosophie. En revanche, sa femme Persephone accepte de leur livrer le Gardien en échange d'un baiser. Le Mérovingien n'apprécie pas : Neo combat ses hommes de mains tandis que Morpheus et Trinity s'échappent avec le Gardien, poursuivis par des jumeaux albinos option spectre. 20 minutes de course-poursuite, de combats et de carambolages plus tard, tout le monde est sain et sauf.

Le chemin vers la Source est semé d'embûches. Lorsque la mission se complique, Trinity va dans la matrice, même si elle a promis à Neo le contraire. Le héros trouve la Source : l'architecte de la matrice. Il lui explique qu'il en est à la sixième version, que l'Elu joue toujours le même rôle, et qu'elle est encore condamnée à se crasher à cause du libre-arbitre des humains. 

Après un discours presque aussi comique que sa parodie dans Scary Movie 3, il lui offre un choix : redémarrer la Matrice et choisir quelques élus pour recommencer, puisque Zion sera détruite, ou laisser la Matrice se crasher en essayant de sauver Trinity. L'amour aveugle triomphe, et Neo rattrape Trinity dans une chute vertigineuse. Il pénètre les pixels de la Matrice pour retirer une balle et la sauver.

De retour dans la réalité, le Nebuchadnezzar est attaqué par des sentinelles. Neo utilise un nouveau pouvoir et détruit les machines avant de s'évanouir. Un seul survivant a été retrouvé après les attaques des autres vaisseaux : Bane, à l'intérieur duquel Smith s'est cloné pour pénétrer dans la réalité.

 

 

 

LES COULISSES

A l'aube du nouveau millénaire, Matrix n'a pas simplement engrangé plus de 460 millions de dollars dans le monde pour un budget de 63 millions : le film des Wachowski a provoqué une secousse dans l'industrie du divertissement hollywoodien, devenant instantanément un film culte et un point dans l'Histoire du cinéma d'action et de science-fiction.

La suite est à la hauteur de ce cataclysme. La Warner Bros. donne carte blanche au duo : Reloaded, Revolutions et le jeu vidéo Enter the Matrix sont tournés simultanément pendant 270 jours, avec un budget autour des 300 millions de dollars. Entre la pré-production et la post-production, le chantier titanesque s'étale sur trois ans.

Le tournage passionne les foules, notamment parce qu'une portion d'autoroute de 3 km est construite pour les besoins d'une scène annoncée comme dantesque - plus de 300 voitures sont détruites pour la séquence, filmée pendant plusieurs mois. Le combat entre Neo et les clones de Smith demande 27 jours de tournage. Une centaine de millions est octroyée aux effets spéciaux.

 

 

Jet Li refuse le rôle de Seraph parce que le salaire n'est pas à la hauteur, et Michelle Yeoh parce qu'elle n'est pas disponible. Courtisé pour interpréter l'Architecte, Sean Connery décline parce qu'il ne comprend rien au scénario. Carrie-Anne Moss se blesse à la jambe, Laurence Fishburne se fracture un bras, Hugo Weaving est blessé aux cervicales. La chanteuse Aaliyah, castée dans le rôle de Zee, décède dans un accident d'avion avant d'avoir pu terminer le tournage de ses scènes. Un mois après, Gloria Foster meurt : le rôle de l'Oracle sera repris par Mary Alice dans Revolutions.

Le contrat stipule que les Wachowski n'assureront aucune promo, mais 2003 leur appartient : présenté hors compétition à Cannes, Reloaded sort en mai, suivi cinq mois plus tard de Revolutions en octobre. C'est leur année, et tous les regards sont tournés vers leur œuvre.

 

Photo Keanu ReevesUn combat survolé rythmé par une musique fabuleuse

 

LE BOX-OFFICE

Pour éviter le piratage et orchestrer un événement planétaire, Reloaded sort dans le monde entier le 15 mai 2003, après une campagne promo massive débutée depuis presque un an.

La suite amasse plus de 280 millions côté domestique, pour 742 au box-office mondial. A l'époque, c'est le plus gros succès d'un film R-Rated. Et ça reste le plus gros score de la trilogie, sans même avoir le facteur Chine, puisque la franchise n'y sort pas.

C'est sans surprise bien plus que Matrix, qui avait récolté près de 464 millions (dont 171,4 au box-office domestique). Mais bien sûr, Matrix Reloaded a coûté plus cher (plus du double, avec environ 150 millions contre 63). La rentabilité est donc inférieur à vue de nez, mais la saga 

En France, il totalise près de 5,7 millions d'entrées, le meilleur score de la saga.

 

 

LE MEILLEUR

L'évidence : Reloaded n'a pas la puissance ni la pureté de Matrix, qui représente encore une certaine idée de la perfection. Un film-somme à la complexité merveilleusement équilibrée et un blockbuster massif qui se suffit à lui-même, ouvrant les portes de l'imaginaire pour laisser rêver d'une suite sans qu'elle soit nécessaire ou au coeur des ambitions. 

La mission de Reloaded et Revolutions était donc quasi insurmontable, et les Wachowski ne pouvaient que décevoir, d'une manière ou d'une autre. Trop vide ou trop pompeux, trop stylisé ou trop bavard, trop d'action ou trop peu de sensations : le deuxième opus a provoqué dans toutes les directions la colère, la déception, la consternation, abîmant pour beaucoup l'aura fabuleuse du premier film. 

 

  

Première cause : sans Revolutions, Reloaded n'est cette fois qu'une étape, sans queue ni tête. 13 ans après, avec le recul sur la trilogie, ce qui ressemblait à de la paresse, voire du colmatage cynique, prend du sens. La plus évidente : le film est visuellement ébourriffant et spectaculaire, les Wachowski ayant déployé des moyens faramineux pour plonger la tête la première dans la matrice. Plus de 2h15 sensationnelles qui, passé la déception de l'époque face aux attentes folles, restent grandioses.

 

 

Car en plus des moyens à leur disposition, les Wachowski multiplient les idées : dans le combat contre une armée de Smith, avec les jumeaux semblables à des spectres ou le duel contre un agent sur le toit d'un camion lancé à toute vitesse, il y a la volonté claire de repousser les limites de l'exercice et redynamiser des séquences d'action a priori attendues.

C'est dans un cadre très défini que le duo de cinéastes s'amuse, avec par exemple une inversion du code couleur ordinaire (les méchants sont en blanc, les gentils en noir). Sans garde-fous, les Wachowski s'en donnent à coeur joie en chorégraphiant de véritables ballets musicaux (Don Davis offre quelques pistes cultes comme Zion et Mona Lisa Overdrive, ainsi que Rob Dougan avec Chateau), disséminés comme des bulles de pur plaisir à travers le film.

Mais Reloaded a aussi un sens, qui ne se résume ni au discours over the top depuis de l'Architecte, ni à l'intrigue un peu mince de l'épisode (qui reste une étape dans l'histoire : privée de vrai début et de fin donc). Keanu Reeves expliquait que le premier Matrix parlait de la naissance, le deuxième de la vie et le dernier de la mort. Allons plus loin : Reloaded parle des corps, des sexes, des sens vibrants.

 

 

Neo et Trinity brûlent d'impatience de consommer leur amour au début du film, le Merovingien commande un orgasme féminin, Persephone ne rêve que d'un baiser pour réveiller ses sens, et Neo pénétrera littéralement Trinity pour la sauver dans un soupir de quasi extase. Perçue comme l'aveu d'une entreprise sans fond, la fameuse scène d'orgie à Zion prend alors un autre sens, comme une transe primale pour mieux opposer les hommes aux machines.

La question du contrôle (de son corps, de ses désirs, de ses sentiments, du monde et de la matrice) est au coeur de Reloaded. Comme dans le premier film, Neo est un héros démuni, inconscient et incapable de saisir le sens véritable des événements. Il a été réveillé, mais il n'a pas encore ouvert les yeux. Dans Revolutions, Neo perdra la vue pour enfin voir après ce deuxième épisode obscur, où il se bat contre une nouvelle illusion (le libre-arbitre). 

Le Merovingien l'interroge : "Mais vous, savez-vous pourquoi vous êtes ici ? Le Gardien des clés n'est qu'un moyen, pas une finalité". Le brouillard dans lequel évolue Neo (et donc, le spectateur) n'est pas une maladresse ou un artifice : c'est le sens même de la quête.

 

Photo MorpheusLes jumeaux super-stylés  

 

LE PIRE

Au-delà de sa nature décevante de film-étape, Matrix Reloaded souffre d'un certain déséquilibre dans l'assemblage des scènes. Là où le premier film était un parfait mix savamment dosé entre le discours, l'action et l'émotion, la suite dépose les éléments les uns après les autres, avec nettement moins de souplesse et de souffle. Pour 20 minutes d'action sur l'autoroute, il y a plusieurs pavés de discours trop mal encadrés pour être subtiles.

Une construction qui donne au film des allures de jeu vidéo gigantesque, qui alterne cinématique bavarde et scène de gameplay tonitruante. La plupart des scènes d'action est dénuée de véritables enjeux, ou alors des enjeux relatifs au public plus qu'aux personnages - séduire le spectateur, le faire jouir avec des effets fabuleux et de l'action folle. 

 

 

Mais surtout, Reloaded pousse constamment à s'interroger sur la profondeur et l'intelligence de l'entreprise. Dans le premier film, les discours de Morpheus étaient une porte d'entrée fascinante dans un univers grandiose, dans lequel les Wachowski parvenaient à nous plonger avec une aisance remarquable. Dans la suite, le discours s'épaissit, s'alourdit, à la fois plus complexe et plus simplet : impossible de l'accepter sans avoir eu ce recul sur l'entreprise, qui oblige à la questionner.

Car des années après, Lana Wachowski expliquera que c'était bien l'intention : pousser le spectateur hors de sa zone de confort. Interviewée pour Cloud Atlas, elle racontera qu'après un premier opus classique et carré, il y avait l'ambition d'un deuxième volet quasi déconstructionniste, qui remet en question les lois de l'univers mais aussi la position du spectateur vis-à-vis de cette aventure.

Enfin, ce cliffhanger, s'il a un vrai sens dans l'histoire, reste étonnamment peu enthousiasmant même avec le recul. Clairement conçu comme choc final censé provoquer une vive réaction, il n'est pas à la hauteur de l'adrénaline omniprésente dans le film.

Rendez-vous de ce côté pour le cas Matrix : Revolutions.

 

SCENE CULTE

 



 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

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commentaires

RiffRaff
20/05/2019 à 13:48

Les FX ont quand même pris un méchant coup de vieux, plus que ceux du premier film.
La scène d'intro avec tous les agents pique sérieusement les yeux(déjà à l'époque c'était limite).
Reste qu'hormis la séquence de l'autoroute il ne reste pas grand chose. Les scènes d'action sont assez impressionnantes mais moins marquantes que celles du premier et le scénario est bien moins construit. Les passages verbeux sont, comment dire, particuliers. Ils m'avaient enthousiasmé à l'époque jusqu'à ce qu'arrive Revolution, au final, autant de pistes pour si peu. J'aurai préféré une conclusion moins simple, voire une qui se dispense d'explications.
Au final le premier reste extraordinaire, les deux suites sont malheureusement très dispensables pour moi. Le projet complet me rappelle Cloud Atlas, plein de bonnes intentions et de bonnes idées mais une exécution trop brouillonne.

Miami82
20/05/2019 à 13:38

Dans mes souvenir, j'avais été déçu par le 2 et encore plus par le 3.
Le 1er volet avait été une vraie claque visuelle. A partir du 2, la surprise n'était plus là et les jumeaux faisaient au final dans le trop avec des scènes hallucinantes qui finissaient par jouer contre elles sans réel intérêt. Ils feront pire sur Speed racer.
Le film est un trip hallucinogène de 2 heures qui n'apporte pas vraiment grand chose scénaristiquement parlant.
il est fun, jubilatoire mais laisse un goût amer en bouche.
A l'époque, il m'a laissé penser que finalement seul le 1er volet était prévu et bien finaliser et que les 2 autres ont simplement été créer pour continuer une franchise lucrative.
Quant aux 3oo voitures détruites pour la scène de l'autoroute... faut qu'on m'explique...

Pat
20/05/2019 à 12:46

Reloaded ne m'avait pas tant déçu que cela ; c'est surtout le 3 que je considère comme un gros ratage d'ailleurs à cause de lui je ne me suis jamais refait la trilogie depuis sa sortie au cinéma.

Raychu
20/05/2019 à 12:01

Perso quand Reloaded est sorti au cinema, j'ai trouvé moyen, mais je me suis toujours dit que c'était le 1er d'un diptyque.
Quelques années plus tard, je me suis maté les 3 à la suite (ou quasi). ben là reloaded prend tout son sens.
Comme dit dans l'article, il a la mauvaise position, étant donné qu'il n'a pas un vrai début ni une vraie fin. mais ça reste du cinema qui questionne, qui repousse certaines limites, qui développe un monde.
Aujourd'hui, malgré l'âge de ses SFX, la trilogie a pris sa position en haut du cinema de ces dernières 20 années. d'autres films dont les critiques les ont encensés à leur sortie sont presque déjà oubliés car leurs discours posent moins de question.

Geoffrey Crété - Rédaction
20/05/2019 à 09:50

@tous

Ce film a été attendu avec énormément d'attente à l'époque oui, comme rappelé dans l'article. Mais sans surprise, il a déçu, et encore aujourd'hui il divise beaucoup.
Ca ne veut pas dire que personne ne l'aime, surtout avec le recul ; ça signifie juste qu'après Matrix, Matrix Reloaded a décontenancé pas mal de monde, et a reçu un accueil mitigé à la hauteur de l'excitation folle à sa sortie.

corleone
20/05/2019 à 07:42

pas souvenir que ce film soit detesté. au contraire il y'avait une certaine hype autour de la suite à l'époque, m'en souvient tres bien>;;.. y compris le 3

Pseudo
19/05/2019 à 22:27

Il est détesté en masse ce film? Ah bon...

Raoul
19/05/2019 à 20:42

Celui qui "déteste" ce film peut aller se recoucher... Le délire de l'architecte part un peu en vrille certes, mais le reste est jubilatoire et depuis inégalé, franchement a-t-on vu mieux depuis? Me dites pas Ready player one ni les Marvel!

lambdazero
19/05/2019 à 20:20

Bâtard, mal rythmé et inférieur au premier, mais quelle audace, quel univers, quel pied que cette trilogie aussi imparfaite que fascinante !

Fox.
03/08/2016 à 15:06

Quand 3 films gros budget d'action / SF citent à la fois le Steam Punk et la philo de Platon, Nietzsche ou Baudrillard, on peut au moins saluer le geste.
Mais quand on bosse la forme en plus du fond.... bah rappelez-moi qui a eu cette ambition dernièrement parce que je ne me rappelle plus trop ?!

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