Scandale à Cannes : The Brown Bunny de et avec Vincent Gallo

Créé : 21 mai 2016 - Geoffrey Crété
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Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. Cette semaine, un épisode spécial Cannes : The Brown Bunny de Vincent Gallo.

  

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"Boooooo !!!" (Festival de Cannes, mai 2003)

"Le pire film de l'histoire de Cannes" (Roger Ebert)

"L'un des 10 meilleurs films de l'année" (Les Cahiers du cinéma)

"Technique grossière et banalité tonitruante" (Hollywood Reporter)

"Vincent Gallo par Vincent Gallo, deux heures de branlette interminable." (Brazil)

"Ce n'est pas vraiment un film. Je suppose qu'on appellerait ça un comportement enregistré" (Washington Post) 

"Si vous pensez que Gallo est farceur brillant et satirique, The Brown Bunny est une farce artistique élaborée et réussie. Si vous pensez que c'est un type bizarre prétentieux, narcissique, fastidieux, The Brown Bunny vous le confirmera à 100%" (Los Angeles Times) 

 


    

LE RESUME EXPRESS

Bud Clayd est un pilote de course moto. Pour rejoindre la Californie, il sillonne les routes, hanté par le souvenir de Daisy. 

Il tente de pallier cette absence avec des femmes rencontrées au hasard des routes. D'abord Violet dans une station service, qu'il invite à l'accompagner avant de lâchement l'abandonner. Pui Lilly, croisée sur une aire d'autoroute, qu'il essaie de réconforter. Une prostituée aussi, à qui il offre un McDo. 

Il rend visite aux parents de Daisy, qui l'ont oublié. Ils s'occupent du lapin marron de leur fille. Il va frapper à la porte de Daisy, et lui laisse une note.

Bud prend une chambre d'hôtel et Daisy finit par venir le voir. Nerveuse, elle va fumer du crack dans la salle de bain. Jaloux, il lui en veut d'avoir été avec d'autres hommes à une soirée. Après une pipe, la vérité est révélée : inconsciente car droguée, Daisy a été violée à cette soirée par plusieurs inconnus. Bud a été témoin de la scène, mais a préféré fuir. Lorsqu'il est revenu, Daisy était morte. Et elle était enceinte.

Le lendemain, après ces retrouvailles imaginaires, Bud reprend la route. Fin. 

 

The Brown Bunny

  

FESTIVAL DE CANNES 2003

Avec son beau premier film, Buffalo '66 avec Christina Ricci, Vincent Gallo est devenu l'un des visages du cinéma indépendant américain de la fin des années 90. Une carrière en plein envol qui se crashe à Cannes en 2003 : la projection de son deuxième film est noyée dans les huées, entre ennui et colère profonde. The Brown Bunny devient en quelques heures le désastre de l'année.

Loin d'accepter les règles de la promo, l'acteur et réalisateur répond : il promet qu'il ne fera plus jamais de film. "Ce n'est pas très agréable que les gens soient si méchants. Je suis très déçu. C'est un désastre et c'était une perte de temps. Je m'excuse auprès des financiers, mais ce n'était pas mon intention de faire un film prétentieux, complaisant, inutile".

Il sera moins poli avec le célèbre critique Roger Ebert qui qualifie The Brown Bunny de pire film de l'histoire de Cannes. La légende veut qu'il se soit mis à chanter en pleine projection pour digérer le film, qui sera hué selon lui "simplement parce qu'il est horrible". Vincent Gallo lui répondra qu'il n'est "qu'un gros porc avec un physique de marchant d'esclaves". Réplique fantastique d'Ebert : "C'est vrai que je suis gros, mais un jour je serai maigre, et il sera toujours le réalisateur de The Brown Bunny". L'artiste affirme (plus ou moins sérieusement selon lui) avoir maudit le colon du critique pour qu'il meurt d'un cancer, mais Ebert l'enterre à nouveau en rétorquant que la vidéo de sa coloscopie était plus divertissante que le film.

Gallo décide néanmoins de remonter son film et d'en couper 25 minutes. Roger Ebert le reverra, et l'affaire se terminera heureusement sous le signe de la cinéphilie : "On dit que le montage est l'âme du cinéma. Dans le cas de The Brown Bunny, c'est son salut".

Au-delà de son statut de désastre, The Brown Bunny est célèbre pour scène de fellation non simulée entre Vincent Gallo et Chloë Sevigny (qui a remplacé Winona Ryder et Kirsten Dunst, lesquelles ont été virées par le cinéaste). Actrice hors normes, plus ou moins en couple avec son réalisateur, Sevigny sera lâchée par ses agents suite au film. A nouveau présente à Cannes en 2016, elle ne regrette rien : "Je le ferais probablement à nouveau aujourd'hui. Je crois en Vincent en tant qu'artiste et je soutiens le film. C'était un acte subversif, et un risque. Et je pense que c'était pour moi une manière de rester hors du business d'une façon étrange, tout en faisant ce que je veux".

 

The Brown Bunny

 

LE BOX-OFFICE

Echec. The Brown Bunny a coûté une dizaine de millions, et a rapporté moins de 400 000 dollars à sa sortie. Il sortira toutefois dans les salles français. 

LE MEILLEUR

The Brown Bunny n'est pas un film facile à accepter et recevoir. C'est une oeuvre âpre, qui repose sur la durée et l'immersion, comme pour abattre les réflexes du spectateur et le toucher, derrière la façade.

S'en dégage ainsi une beauté parfois fulgurante et inattendue. Ne pas y résister, c'est être emporté par la capacité de Vincent Gallo à créer du cinéma. L'artificialité des rencontres et les limites techniques ne sont pas des obstacles, au contraire : le cinéaste en tire une poésie mélancolique, muette mais vibrante. Il témoigne d'un sens indéniable du cadrage, et d'une volonté claire de briser les conventions en matière de composition et de rythme.

Trop souvent réduit à son ego, Vincent Gallo y démontre une sensibilité unique, attachée aux marginaux et aux gueules peu classiques - auxquelles il parvient à donner vie avec une éconolie de dialogues étonnante. The Brown Bunny est moins aimable que Buffalo '66 ; plus épuré, plus déserté, il en possède toutefois la pureté et la brutalité parfois saisissantes.

 

The Brown Bunny

 

LE PIRE

The Brown Bunny est un objet opaque qui se complait dans sa posture arty, et pourra ressembler à une vaste fumisterie pour celui qui est réfractaire à l'exercice périlleux du cinéma d'auteur.

D'autant que Vincent Gallo pousse très loin le curseur dans ce domaine. Quand elle ne scrute pas le néant des routes américaines, elle est scotchée à son visage, accrochée à ses gestes et ses silences désespérés. Les autres acteurs ne sont que des lumières qui défilent dans la constellation Gallo. La chose a de quoi sévèrement irriter.

Car même en version "courte", avec 25 minutes en moins par rapport à celle de Cannes, The Brown Bunny ne fonctionne pas vraiment dans sa totalité. Hormis ces éclaircies belles et surprenantes, brillamment mises en scènes et interprétées, le film a du mal à maintenir le cap.

 

SCENE CULTE : CENSUREE

 

The Brown Bunny

 

 

Egalement disponible au rayon nostalgie :

Sphère de Barry Levinson

From Hell des frères Hughes

Mission to Mars de Brian De Palma

Southland Tales de Richard Kelly

Hannibal de Ridley Scott

X-Files : Régénération de Chris Carter

Un cri dans l'océan de Stephen Sommers

Alien, la résurrection de Jean-Pierre Jeunet

Peur bleue de Renny Harlin

Les Chroniques de Riddick de Davdi Twohy

Hollow Man de Paul Verhoeven

Scream 3 de Wes Craven

Le Cercle de Gore Verbinski

Resident Evil de Paul Anderson

Underworld de Len Wiseman

Southland Tales de Richard Kelly (spéciale Cannes)

 

commentaires

Zoom 23/05/2016 à 00:29

lol

avatarman 22/05/2016 à 23:45

Nan nan les gars!!!! En fait..... n'avez rien compris…… brown bunny est un biopic !!!! c'est l'autobiographie de vincent gallo... élémentaire,,, mes chers,,, tout de même!"!!!

Zoom 22/05/2016 à 20:06

Petit souvenir de l'article écrit le 6 avril 2010 sur écran large par Thomas Messias.

Cannes, 21 mai 2003 : Vincent Gallo présente son deuxième long-métrage, Brown Bunny, qui concourt pour la Palme d'Or. Une horde de cons siffle, vocifère, pourrit la projection de ce qui restera pourtant comme l'un des plus grands chefs d'oeuvre de ce début de siècle, un monument indépassable sauf par Gallo lui-même, s'il consent à montrer à nouveau son travail au public. Un moyen-métrage serait prêt, mais l'artiste polymorphe et polyvalent s'est-il tout à fait remis de cet accueil déplorable qui le poussa à se murer dans le silence et à sombrer dans une dépression dont il n'est jamais vraiment sorti ? Cannes 2003 fut sans doute le pire moment de la vie de Vincent Gallo, qui portait Brown bunny - redevenu The brown bunny pour sa sortie DVD, et c'est tant mieux - comme une sorte d'enfant absolu à offrir au monde. Mais sur l'autel cannois, Gallo a fini par se sacrifier lui-même, offrant sa chair et son coeur à une armée de cyniques en smoking qui n'ont sans doute jamais vraiment compris ce qu'était l'amour.


Dans sa version cannoise, The brown bunny durait 2 heures pleines. On ne (re)verra jamais ce montage, que Gallo refuse obstinément de montrer à qui que ce soit. Le DVD du film, qui sort enfin aujourd'hui en zone 2, ne contient donc que la version cinéma, amputée d'une demi-heure faisant office de fantasme absolu dans la tête et les tripes des fans du monsieur et du film. Sans version longue, sans bonus aucun, The brown bunny est présenté sur un disque épuré de toute fioriture, et c'est tellement à l'image de Gallo et du film que l'on n'a presque pas envie de s'en plaindre.


Le Billy Brown de Buffalo '66 a laissé place à Bud Clay, pilote de moto - numéro 77 - sillonnant les États-Unis pour participer à une prochaine course. Le sent-on passionné par sa discipline, avide de gagner ou de se faire voir ? Non. Bud Clay avale l'asphalte, aligne les kilomètres, mais tourne en rond plus qu'il ne pilote, comme un Sisyphe moderne devant revivre le même calvaire tour après tour. De même lorsqu'il prend le volant de son van pour traverser un pays dont il n'a que faire. Pour ce héros-là, la destination n'est pas une fin en soi puisqu'il n'y a pas de destination. La vie de Bud Clay est une errance, un long chemin qui n'a pour autre but que de retrouver Daisy, cette femme qu'il a toujours aimée et qu'il ne cessera jamais d'aimer. Qui est Daisy ? Où est-elle vraiment ? Le film ne joue pas sur cette question, la femme en question apparaissant régulièrement au gré des déambulations psychiques d'un Clay désemparé et désorienté. Mais une réponse, aussi claire qu'explicative, viendra sceller sur le tard le sort de ce couple maudit. Une résolution qui va au-delà du premier degré, pourrait repousser toutes les frontières de la mièvrerie et de la naïveté, mais n'est que l'expression de l'amour absolu, sans humour, que porte Bud à cette file dont il ne cesse de chercher la trace.


The brown bunny représente la quintessence du road movie, dégraissant le genre plus que de raison en refusant ce principe qui veut que tout chemin menant d'un point A à un point B permette d'effectuer un millier de rencontres enrichissantes permettent d'en apprendre plus sur soi-même. La route de Bud Clay ne pourrait pas être plus solitaire, sauf peut-être s'il n'y avait Daisy pour venir le hanter régulièrement. Quelles sont les seules rencontres montrées par Gallo dans le film ? Une brochette de demoiselles qu'il aborde puis rejette aussitôt, conscient de n'avoir face à lui que d'immondes ersatz de cette femme absolument irremplaçable. Le reste du temps, Clay est seul et bien seul face à cette route dont il se moque. Un essai de moto dans le désert et le voilà devenu mirage à nos yeux ; c'est sans doute l'image la plus représentative de la mentalité de cet homme qui n'existe pas, ou qui n'existe plus. L'amour a tué Bud Clay, qui erre de cuisines minables en animaleries sordides sans même tenter de donner l'impression qu'il est encore en vie.


En deux films, Vincent Gallo s'est construit une oeuvre plus cohérente et plus forte que l'immense majorité des cinéastes se disant artistes. Si, dans Buffalo '66, un Billy Brown allergique aux sentiments finissait par toucher la main de la fille incarnée par Christina Ricci avant d'aller lui acheter un cookie en forme de coeur, le Bud Clay de The brown bunny semble effectuer la trajectoire inverse, comme si dix ans plus tard le même personnage avait tenté de croire à l'amour avant de s'écrouler sous le poids d'une quelconque désillusion. Autant la mise en scène du premier était carrée, géométrique, implacable à l'image des bloquages multiples de son héros, autant ici elle est accidentée, heurtée, imparfaite et imprécise pour mieux caractériser le décalage permanent qui existe entre Clay, ce qu'il fait ou ne fait pas, ce qu'il pense, ce qu'il désire. La - trop - célèbre scène de fellation qui manque de clore le film est l'ultime reflet du nombrilisme de Gallo et de ses héros, qui ne pensent qu'à leur propre souffrance et éventuellement à leur propre plaisir que parce que se tourner vers les autres ne serait que pure perte. The brown bunny est un chef d'oeuvre, un film aussi sec que bouleversant, un film capable de modifier pour toujours le regard de celui qui s'y abandonne. Passer à côté serait un crime.

Satan la teub 22/05/2016 à 09:06

J'attends depuis des années de voir surgir la version "longue" cannoise sur le net ...
Puis aussi qu'il nous sorte son" Promises written in water"

Sess 22/05/2016 à 03:17

Grand film. Bouleversant

manpower 21/05/2016 à 19:32

Il aurait juste pu demander conseil à son mentor francis ford coppola! De toute façon ça n'enlève pas le fait qu'il soit bogoss, et en plus il à dù bien se réjouir que roger ebert trépasse avant lui!

Nico 21/05/2016 à 19:14

Très bon article ! Une oeuvre qui fait partie, à mon sens, d'un cinéma ultra-instrospectif qui fait échos à notre propre expérience de spectateur. Ni bon ni mauvais donc, un film qu'il est facile de détester mais qui dégage son sens et toute sa richesse en s'y investissant.

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