Soleil de Plomb : le grand oublié du Festival de Cannes ?

Jacques-Henry Poucave | 8 mars 2016
Jacques-Henry Poucave | 8 mars 2016

De Cannes 2015, la presse aura (logiquement) retenu une infime partie des films présentés. Presque un an plus tard, Soleil de Plomb sort dans les salles, et mériterait de se rappeler à notre bon souvenir.

 

Palme du coeur

En plus d’offrir un palmarès riche, comme chaque année, la Croisette fut l’occasion d’une multiplicité de lauréats dont il n’était pas évident de tirer une ligne directrice, ou une thématique commune. La forte présence de productions ou de gagnants français a logiquement attiré une bonne partie de la lumière.

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Ainsi, le Deephan de Jacques Audiard, ou Mustang de Deniz Gamze Ergüven ont légitimement drainé énormément d’écume. De même, le sacre de Vincent Lindon a passionné curieux et cinéphiles, tandis que Le Fils de Saul aimantait jusqu’à lui toutes les plumes désireuses d’invoquer pour pas cher l’Histoire avec un grand H.

Et c’est sans doute ces dernières, qui sont parfois passées à côté d’un métrage lui aussi chargé du poids des conflits et de la folie des hommes. Une œuvre sensible et complexe, pourtant inspirée par des évènements extrêmement récents et tout aussi proches.

 

Souvenir souvenir

Etalé sur trois décennies, le récit de Dalibor Matanic réunit trois nations, Croatie, Serbie, Slovénie. Trois pays, autant de peuples, au cœur du conflit qui ensanglanta les Balkans et déchira l’Europe à la fin du XXème siècle. L’intrigue suit trois générations, trois couples, toujours interprété par le même duo de comédiens. Mise en scène atmosphérique, maturité du discours, comédiens lumineux… Soleil de Plomb séduit autant qu’il impressionne.

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Sans jamais adresser la question de la guerre et des massacres frontalement, le métrage parvient à toucher à l’universel, en auscultant les démons de différentes familles ou groupes sociaux. On assiste ainsi à deux topographies jumelles, celle de l’amour, celle de la haine, et comme d’une génération à l’autre, s’avancent leurs pions, s’incarnent leurs enjeux.

Ce pas de deux, tantôt funèbre, tantôt aveuglant, a valu à Soleil de Plomb le Prix du Jury de la sélection Un Certain Regard. Sélection exigeante, voire auteuriste, cette dernière ne jouit pas toujours de la même exposition médiatique que la compétition officielle ou du même pro-rata de flash sur son tapis rouge. Néanmoins, ses lauréats sont rarement oubliés pour autant.

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SILENCE DE PLOMB

On se demande ainsi si le relatif silence autour de l’excellent Soleil de Plomb ne provient pas de notre rapport compliqué à sa toile de fond. En effet, on oublie souvent que la guerre des Balkans aura été une des plus terribles tâches à assombrir la conscience de l’Europe depuis la Seconde Guerre Mondiale. Démonstration implacable et grotesque de l’impuissance européenne, le conflit dit du Kosovo fut l’occasion pour tous les défenseurs de l’idéal Européen de constater qu’ils n’étaient toujours pas en mesure d’empêcher chez eux la résurgence de la barbarie.

Et ce n’est doute pas un hasard si ce conflit majeur, qui réclama l’intervention des Etats-Unis, a été renvoyé dans un brouillard composé de honte et d’inconscient collectif, comme si les peuples n’étaient finalement pas prêts à assumer leurs manquements à leurs propres principes.

Ainsi, on s’étonne un peu moins qu’un film qui aborde aussi habilement et sensiblement ce sujet terrible ne bénéficie pas toujours de l’exposition qu’il mérite. Soleil de Plomb n’en est que plus important.

soleil de plomb

commentaires

GégéFoodTruck
09/03/2016 à 11:34

Sympa, j'avoue ne pas avoir fait gaffe à Cannes il ne me dit rien. L'article donne envie, à voir s'il sera programmé sur 5 salles parce que tout le monde n'a pas la chance d'habiter sur Paris ...

Ded
09/03/2016 à 09:49

Merci pour le "tuyau". Las, ma salle "d'art et d'essai" coutumière ne l'a pas programmé... Et il n'existe pas en vidéo...
Très bon article !

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