Star Wars : quand la presse passe du Côté Obscur de la Farce

Créé : 16 décembre 2015 - Simon Riaux
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Depuis quelques jours, les articles de journalistes scandalisés par les conditions de projection de Star Wars : Le Réveil de la Force et son embargo se multiplient. Une situation souvent risible, qui met en lumière la déconnection d’une partie de la critique avec les attentes du public et son propre cœur de métier.

 

HARO SUR L'EMBARGO

Le Nouvel Obs, Le Monde et BFM TV n’auront pas manqué de s’épancher sur la question, pour ne citer qu’eux. Le quotidien de référence va même jusqu’à écrire « de mémoire journalistique, aucune société de production n’avait ainsi prétendu se mêler du contenu des articles de presse et des conversations privées des journalistes avec leurs proches, en menaçant de surcroit la menace de poursuites judiciaires ».

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Ainsi énoncée, la situation peut paraître terrible, l’attitude de Disney autoritaire et agressive, voire scandaleuse. Sauf que Le Monde découvre, ou feint de découvrir une situation qui dure depuis plus d’une décennie. Au moins depuis Matrix Reloaded, les projections de presse de blockbusters ou de films extrêmement attendus sont accompagnées de ces mêmes mesures de sécurité. Tous les critiques présents régulièrement en projection de presse le savent bien. D’ailleurs, l’embargo signé récemment par les personnes ayant assisté à la projection des Huit Salopards de Tarantino est encore plus coercitif, mais n’a pas déclenché de semblable fronde.

Le Monde semble oublier que depuis plusieurs années, de grosses comédies françaises exigent des journalistes d'assiter aux projections et un engagement à parler positivement du film. Une attitude que nous avions ici et là dénoncée (ainsi que nos confrères de France Info). Curieusement, Le Monde ne s’en souvient pas. A moins qu'il ne se soucie pas suffisamment du cinéma populaire pour s’inquiéter des conditions dans laquelle la presse peut y accéder.

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RENDEZ-LEUR LEURS PORTABLES !!!

Plus hallucinatoire encore, dans un article titré La Guerre des toiles, L’Obs se rebelle et n’y va pas par quatre chemins : « Star Wars nous prend pour des cons ! » Ouch. C’est dit. Au centre du papier et cible de la critique acerbe de François Forestier, les dispositifs de sécurité soi disant délirants imposés par Disney, comme la présence de vigiles surveillant les journalistes équipés de « jumelles à vision nocturne ».

Une fois encore rien de nouveau. Qu’il s’agisse de la signature d’embargo, de la remise des appareils électroniques à l’entrée de la salle, de la fouille des effets personnels, voilà autant d’étapes très communes dans l’exercice du métier de critique. Et s’en plaindre est relativement problématique.

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Certainement un oubli que ces éléments font tout d’abord partie d’un folklore. Star Wars est un film extrêmement attendu et c’est le signifier à ceux qui le découvrent en avant-première que procéder ainsi. Les blockbusters concernés par ces mesures de sécurité représentent des investissements massifs, et on voit mal pourquoi leurs producteurs ne chercheraient pas à limiter toute fuite potentielle. Les journalistes exerçant dans d’autres domaines ont l’habitude de signer moult NDA (non-divulgation agreement) et autres embargos, sans crier au scandale.

On musèlerait la presse en lui intimant de ne pas dévoiler l’intrigue du film sous peine de poursuite… Là encore, rien qui ne soit pas un élément de la quasi-totalité des embargos (leur pendant judiciaire est d’ailleurs leur seule raison d’être). Enfin, et si l’on soutient à Ecran Large que le spoiler est une notion toute relative, impossible après avoir visionné le film qu’en révéler à qui ne l’a pas vu les principaux rebondissements serait à la fois stupide et cruel. Sans compter qu’il est parfaitement possible d’établir une mise en perspective critique du film sans en déflorer l’intrigue. Il n’en va pas de même pour une analyse détaillée, mais cette dernière n’a pas vocation à être publiée « à chaud » et ne relève donc pas de la problématique d’embargos.

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Toujours plus contre-productif, les journalistes qui agissent ainsi, certains n’hésitant pas à qualifier de « collabos » leurs confrères signant les embargos, cette attitude revient à demander au lecteur de plaindre une profession déjà largement désacralisée, voire méprisée, par le public. C’est un fait, le lectorat ne tient pas en haute estime le critique de cinéma, perçu comme un privilégié, quand il n’est pas tout simplement un vendu ou pire encore, un salopard germanopratin en goguettes, soupçonné de vomir les arts populaires et à fortiori américains.

 

ET LA CRITIQUE ALORS ?

Prêter le flanc à cette vision du journalisme culturel nous paraît donc absurde et malvenu.

Enfin, il y a pourtant bien un sujet véritable qui exsude à travers cette récente « polémique ». Mais il n’est présent qu’en filigrane, entre les lignes, quand il pourrait (devrait) être au cœur du débat. C’est celui de la temporalité imposée par les projections de presse.

Que Disney prenne d’infinies précautions n’est pas choquant pour quiconque entend quelque chose à l’économie. Que Disney souhaite maîtriser la date à partir de laquelle pourront être publiées les critiques peut bien sûr contrevenir aux souhaits éditoriaux des médias, mais ces derniers peuvent difficilement soutenir qu’une entreprise privée est tenue de dévoiler le fruit de son activité autrement que quand elle le souhaite.

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En revanche, il y aurait beaucoup à dire sur les dates des projections elles-mêmes. Car en rapprochant de plus en plus les dates de projection des dates de sortie, les distributeurs et producteurs organisent ainsi une émulsion critique très problématique. Voir un film très tard, c’est avoir peu ou pas de temps pour le traiter. Manquer de temps, c’est souvent aller trop vite, ne pas prendre de recul, et ne pas pouvoir traiter une œuvre intelligente.

Que les studios veuillent retenir jusqu’au dernier moment la parution des critiques n’a rien d’absurde, mais si ces dernières sont écrites dans l’urgence, elles ont bien moins de chance d’être pertinentes, ou tout simplement d’être le fruit d’une réflexion éditoriale de la part des médias qui les publient.

Et que dire des mensuels, condamnés à ne pas traiter des blockbusters, films attendues, oeuvres "protégées" jusqu'au dernier moment, pour cause de dates de bouclage ? C'est de facto un pan entier de la profession qui ne peut traiter en temps et en heure d'une partie des sorties (et non des moindres) entretenant confusion, précipitation et interprétations parfois erronnées de son lectorat.

A l’occasion de Star Wars, la profession aurait pu s’emparer de cette question et expliquer qu’en découvrant les films à temps, elle pourrait et saurait mieux les servir. Mais non, Boris Manenti préfère rappeler qu’il est bien difficile d’organiser un apéro digne de ce nom quand on ne sait pas à quelle heure aura lieu la projo du nouveau J.J. Abrams.

Décidément, la critique n’est pas prête de retrouver les faveurs du lectorat.

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commentaires

moutons 04/01/2016 à 21:51

Oui enfin je ne suis pas tout à fait d'accord : quand les 3/4 des journaux dénoncent cette surveillance poussée des vigiles sur les journalistes et que les journaux sont menacés de poursuites judiciaire s'ils ne publient pas une critique positive, il ne faut pas se fourvoyer, les boites de productions abutelles n'avaient jamais fait ça... C'est une atteinte à la liberté des journaux de critiquer négativement un film.

Akimnefud 23/12/2015 à 22:41

En gros le type explique pourquoi ceux qui ne sucent pas sont des ringards.

Damien Thorn 18/12/2015 à 15:18

Voilà le problème de la presse généraliste, et jusqu'où l'incompétence journalistique peut aller quand le sujet est mal maitrisé et qu'on ne mesure pas la conséquence de l'information, encore plus importante pour un journal comme Le Monde.
Ils ont voulu critiquer Disney, ils ont voulu défendre une posture qui me semble assez facile et évidente (le journalisme d'investigation versus la grosse firme), et ils vous plantent à vous, les spécialistes, jusqu'à imposer un dogme de pensée, qui montre juste les limites de la liberté d'expression qu'ils aiment tant chérir.
Aujourd'hui c'est les critiques cinés qui en font les frais, mais on peut penser à tous les autres métiers, souvent exposés de manière absolument arbitraire, sans connaissance ou sans vécu.
Mais là, on touche du doigt un problème enraciné, inhérent à l'information, presque impossible à déloger.

J'imagine que c'était plus dur de faire un foin quand il s'agissait du dernier Kev Adams, du dernier Jamel, ou les autres oeuvres françaises réservées aux enfants de mois de trois ans ou aux adultes scatophiles.

Q 18/12/2015 à 11:05

Excellent article, merci.

2flicsamiami 17/12/2015 à 10:37

Je suis d'accord avec tout ce qui est (d)écrit ici. Que la date de parution d'une critique soi imposé par la production ne pose pas en soi un problème éditorial ou de liberté d'expression. Ce sont davantage les avant-premières presse, toujours plus proche des dates de sorties nationales, obligeant les critiques professionnels à produire des papiers parfois moins pertinents en terme de fond et de forme, qui sont véritablement contraignantes pour la presse cinéma.

drallune 17/12/2015 à 09:05

on parle aussi des articles résumant sle film fleurissaant sur le huff & et slate ?

Déçu 17/12/2015 à 02:04

Déçu par le film, déçu par cet article qui surfe tout autant sur la sortie de SW pour casser du collègue... Au moins vous dénoncez le fait que pour voir le film, les critiques doivent être en retour positives, ce qui explique le traitement qui lui a été réservé toute le journée

moi 16/12/2015 à 18:14

Sympa l'article, cela fait plaisir à lire et parle un peu de l'envers du décor
Ca change des news publicitaires

Simon Riaux - Rédaction 16/12/2015 à 17:44

Les fuites venues de la presse sont assez largement un mythe. Mais que les studios s'en protègent par principe est tout à fait logique.

Notons que le matériel envoyé à divers intervenants ou clients extérieur à la stricte production est souvent étiqueté "presse".

mikegyver 16/12/2015 à 16:58

enfin un bon point de vue, bien expliqué, bref tout bon.

Que les critiques s'offusquent on s'en fout, car les fuites de films sur le net viennent dans 80% des cas des DVD presse ou seance pour la presse justement,

Disney,Warner et consorts ne sont pas dupes et le savent, donc qu'ils se protegent c'est legitime !!

Mais bon c'est pas nouveau, le metier de critique cinema est completement deconnecté de la realité.

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